000 Sur le podium du purgatoire

A l’instar de la jolie fille à qui je dois un long au revoir, ce que je peux encore appeler « mon » pays s’est fait une beauté qui ferait rebrousser chemin à bien des aventuriers. Eau 24°c, air 26°c. Les nombres qui parfois nous sont odieux savent aussi nous charmer…

J’ai rejoint la plage de Sète par le chemin des écoliers, la route des herbes grillées, des raisins verts de rage qui m’attendent en vain pour vendanger. De belles étrangères se promènent en maillot dans le centre-ville. On me demande où est la mer et je me dis qu’elle est partout, qu’aujourd’hui c’est le jour d’en profiter. Je fais mon Sancho Panza sur sa mule. Les doutes et les raisons bien assises ne suffisent pas à m’empêcher de suivre mon côté Don Quijote. Bien qu’il m’en coûte…

Tour à tour caressé ou lacéré par les souvenirs que mes yeux soulèvent, j’écrase une petite larme sur l’immensité de cette vie que je laisse dans mon sillage. Dix ans et six mois de saphir et de soufre. « Quand on a atteint son but, on a manqué tout le reste. » Alors je rature un rêve et me prépare à en dessiner un autre. Je manque de matériel et de rigueur mais je compte bien me remplir de lumières et de couleurs durant cet entracte un peu dingue.

La maison se vide comme un sablier. Je regarde avec émotion s’écouler les derniers grains de sable urticant et câlin. Je peux compter sur les doigts d’une main les nuits qu’il me reste dans cet illusoire chez-moi. J’ai de côté une bouteille de vin, conserve de sang d’un passé qui m’est déjà inaccessible. Oh! Je ne vais pas me la boire toute entière: je vais en verser un peu pour les morts, pour les absents et pour les oubliés. Je vais trinquer avec trente-cinq ans de fantômes, jouer du saxo pour lâcher un cri de guerrier dont l’écho s’éteindra avec le feu de ce dernier été languedocien.

Je vois le poêle où se sont chauffés les mains et les cœurs, le grand salon comme une salle des fêtes ou bien des oubliettes, les chambres emplies de passion et de solitude, les trois marches du perron où j’ai tellement ri et pleuré, où je me suis senti vainqueur et vermine.

En mars 2003 j’arrivais dans l’Hérault largué par les hirondelles. Je repars avec elles après une longue file de saisons à mi-chemin du paradis et de l’enfer. Darrièrs potons dau purgatòri, derniers baisers du purgatoire. Derrière la porte il y a tout un monde plus que jamais fait d’incertitudes et de choix décisifs. Je me suis souvent entraîné à la passer pour la dernière fois, ce coup-ci ce n’est pas un exercice. Je m’engouffre de toute ma force et de toute ma faiblesse, puissions-nous tous en user avec intelligence et déraison…

« Qui nous a retournés de la sorte, que nous ayons dans tous nos actes l’attitude de quelqu’un qui s’en va? Et comme sur la dernière hauteur qui lui montre une fois encore sa vallée toute entière, il se retourne et tarde. Tels nous vivons, à chaque pas prenant congé. » (Rainer Maria Rilke.)

Neffiès. Été 2013.

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