001 De cèdre et d’aluminium

Toute la nuit en avance rapide, et voici que l’avion offre son gros ventre blanc à la dentition irrégulière de Tokyo. l’hôtesse m’a renversé du thé glacé sur le pantalon, un truc catastrophique pour une japonaise: Du coup elle m’a chouchouté tout le reste du vol, et comme ça on n’a pas vu que je mouillais mes chausses à l’idée de débouler dans la super-mégapole sans même avoir la queue d’un plan ou le bout de l’adresse d’un refuge.

La furie du quartier d’Akihabara ne trouble qu’à peine les rangées de ginkgos biloba. Les agités du bocal électronique, les camés de culture manga et les accrocs aux jeux vidéo hystériques, (qui se reconnaîtront après avoir terminé Zelda 254) apprendront que la folie est à la hauteur de la légende… voire encore plus haut! J’en reviens à l’instant, la rétine encore toute perforée de clignotants et des billes de fer de pachinko dans l’oreille interne. Avant ça je visitais, avec une pincée de quelques milliers de locaux, les temples bouddhistes et shinto du quartier d’Asakusa. Dans le dos du moine qui commençait son office, la pluie de monnaies lancées en porte-bonheur faisait le ramdam d’un immense bandit-manchot.

Les japonais sont adorables, et heureusement parce que le sentiment d’être perdu en permanence est tout à fait réel. Bien content d’avoir fait une mise en bouche citadine dans le gros village de Paris. Ma curiosité, que je croyais pourtant naguère énorme, augmente encore à chaque minute. J’ai fait une nuit blanche pour m’adapter au changement d’heure et ne pas vivre en décalé comme mes compères de dortoir. Il y a toujours quelqu’un entrain de se lever ou de se coucher. On dirait qu’on fait les trois-huit pour se relayer dans la visite interminable de cette cité-monde.

J’ai peine à croire que je viens d’arriver, avec toutes les images qui déjà m’emplissent. J’ai filé mon pull au premier pauvre venu. Je craignais d’avoir froid: il a fait pas loin de trente-cinq degrés toute la journée. Pas facile d’imiter la grâce et la distinction nippone dans ce cuit-vapeur gigantesque. Chacun est suréquipé d’écrans de toutes les tailles. Pas facile de communiquer à l’ancienne. Pas une oreille sans écouteur, les beaux visages sont pâlis par la bougie blafarde des tablettes. Je crois que je vais vomir un smartphone tellement j’en suis écœuré. Je pensais avoir vu des temples, des jardins, des buildings. Je croyais avoir vu des villes, et même avoir vécu dedans… Quel débutant j’étais! Il faut mettre tout ce que l’on sait à la puissance dix, taper sans peur dans le champ lexical redondant des titans.

Aujourd’hui fut à la démesure de mes attentes: L’ancienne cité impériale, sa porte en poutres de cèdre rouge qu’on pourrait creuser un joli bateau dedans, ses murs cyclopéens, faits de blocs de basalte gros comme des Toyota, les douves aux carpes boudeuses et grasses, les arbres contorsionnés où crissent d’improbables cigales qui semblent imiter les oiseaux. Papillons sur fond de quadrillages de verre. Les gratte-ciel se grimpent les uns sur les autres pour profiter de la verdure ou tenter d’apercevoir la fille de l’empereur. Mais elle est bien surveillée: on entend résonner dans le somptueux gymnase les cris de guerre et les coups furieux des pratiquants de kendo de la garde impériale.

Une pause dans le gazon impeccable avant de re-pénétrer le massif de montagnes scintillantes, d’accumuler les kilomètres en haut, en bas, dessus, dessous et entre les immeubles tous différents dans leur fuite vers le ciel et dans leur conquête de l’originalité architecturale. Sous la gare centrale ronflent les rouages d’une impressionnante machine prévue pour répartir les trente-cinq millions d’habitants. Le bâtiment, immense à notre échelle, est recroquevillé entre les pieds des mastodontes qui chatouillent les aisselles des cieux. Combien de quais, d’aiguillages et de souterrains, pour que se croisent sans se toucher les milliers de vers géants des trains de banlieue? Les points de vue depuis les magasins ultra-luxe et super high-tech, perchés dans leur nid de miroir, transforment l’humain en insecte. La cohue est pourtant presque agréable, on prend d’ailleurs un malin plaisir à l’observer pendant des heures.

On pourrait manger par terre dans la rue où la circulation est délicieusement fluide et silencieuse. Même les impressionnants chantiers auxquels les grues sont agrippées comme des hérons mangeurs de vitres ne lèvent presque pas de poussière. Je comprends pourquoi les clients japonais trouvaient la cave coopérative exceptionnellement pourrie! Les toilettes de leur métro semblent plus clean que nos assiettes…

Au musée se disputent la vedette les meilleurs peintres européens. Les locaux n’ont pas à rougir en comparaison. Les shopping-mall sont un hommage au consumérisme effréné. Un genre de sanctuaire de l’épicerie fine occupe tout le sous-sol d’un building où rentrerait un gros village. Plusieurs sorties de métro et de quoi déguster pendant toute une vie. Ils distribuent un plan aux entrées pour ne pas trop se perdre! On pourrait aussi passer une existence humaine sans sortir de la station de métro de Shinjuku; je pense que Pézénas est plus petite: Trois millions de passagers par jour, quelque-chose comme cinquante sorties, des kilomètres de couloirs, dont un menant à la mairie et son quarante-cinquième étage penché sur la nuit tokyoïte. On se mire dans la boule à facettes de cette cité lumineuse, toujours en train de repousser la nuit vers l’océan et les cimes volcaniques.

Sublimes geishas de porcelaine chaude, tasses de thé vivantes au sourire exaltant comme des ailes, qui grimpent à l’assaut des falaises illuminées dans des ascenseurs plus luxueux qu’aucune de mes maisons. Des grillons crissent dans cette nuit inconcevable où il restera toujours quelqu’un pour veiller à ce que personne n’éteigne l’ultime ampoule. Néons hystériques, jeux de psychopathes, vidéos pornos qui t’interpellent au passage, restauration au coude à coude autour du cuistot, les porte-flingue des yakusas à l’aise devant les bordels où les nanas essaient de t’aguicher en prenant des voix suraiguës de fillettes. Une rue bizarrement tirée de la médina de Fès où grillent les fumigènes des brochettes dans des bars resto pouvant contenir au grand maximum de quatre à cinq consommateurs. Des tunnels où je passe à peine en largeur, qu’on penserait creusés dans des collines de composants électroniques, débouchent sur des boulevards sans fin apparente qui engloutiraient l’électricité nécessaire à une nuit lyonnaise. Il faudrait vraiment un très grand angle et des millions de prises de vue pour rendre un tout petit peu de ce gigantisme. Même traverser la rue vaudrait des dizaines de photos.

De retour à l’hôtel j’ai croisé un moine shinto parfaitement saoul qui titubait sur ses sandales en bois… La chaleur est combattue par tout un arsenal de climatiseurs mais elle se défend encore pas mal. Je vais retrouver mon dortoir de futons superposés sur trois étages en repensant à ce pain vendu au magasin « Au bon vieux temps », en français dans le texte, à seulement 14 euros le morceau… Ils sont intrigués et passionnés par la France (qu’ils mélangent allègrement avec les clichés de toute l’Europe) comme si l’on venait directement du moyen-âge ou du seigneur des anneaux, tout crasseux, violents et mal-élevés. Je souris comme un idiot devant tant de nouveautés et de différences mises à frire dans le futurisme.

Dans la plaine encore floue où rôdent les hasards sauvages, je ne m’attends à rien et je suis prêt à tout…

« Seuls ceux qui se risqueront à peut-être aller trop loin sauront jusqu’où il est possible d’aller. » TS Eliot.

Asakusa. Tokyo. Sept 2013

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