002 Marcher avec la montagne

La pluie, toute la nuit, à rincé les rues pourtant pas vraiment sales. Un rien de sueur se condense à l’aisselle des escalators, tapis déroulant des estampes, tapis démoulant de beaux châteaux d’étoiles artificielles, tapis déboulant dans une mêlée sereine et qui va le dos droit. Mouvements de population dont les molécules presque jamais ne se touchent en dépit de la densité, qui se sont fait une capitale à la mesure de leur sourire et de leurs contradictions.

Croire que la journée serait ramollie par les averses, c’était sans compter sur les percées du soleil qui a fané notre sous-bois de parapluies. Parapluies transparents qui laissent voir le trottoir pour pas risquer de se cogner tout en pianotant sur l’un de ses téléphones, bien souvent en mode GPS même pour les piétons tokyoïtes, presque aussi perdus que nous autres longs-nez dans ce super-échiquier tridimensionnel. Parapluies transparents pour garder un œil sur les cimes d’acier trempé, parapluies que les femmes gardent ouverts pour éviter de cuire leur peau de lait. Il faudrait des raccourcis vers les mots « géant, immense, incroyable, etc » pour gagner du temps dans les descriptions. Magasins et musées presque également pleins de découvertes et d’enseignements. Trésors d’audace architecturale avec l’écharpe humide de la nuit jamais noire.

Aujourd’hui le typhon a sur tout son avis. Il aura fallu des trombes d’eau en continu et un vent à faire refluer le mistral pour faire chuter un peu la température et ramener l’élément naturel au cœur des préoccupations. J’avais prévu de balader vers le port, mais l’accès est compliqué: J’avais bien senti de surprenants courants d’air durant mon parcours dans le grand réseau souterrain. Mais quand on m’a dit que la pluie perturbait le trafic du métro aérien, j’ai pensé que les principes de leurs précautions étaient un peu exagérés. En fait le dix-huitième typhon de la saison menaçait de percuter Tokyo de plein fouet. Les images de mer déchaînée et de vagues destructrices qu’ils diffusaient dans le métro provenaient donc des infos locales…

Changement de plan. Il y a justement en ce moment l’un des rares tournois de sumo de la saison. Direction le cercle de lutteurs et les subtilités de ces artistes en destruction qui étaient, à l’origine, l’une des dernières lignes de défense des empereurs. Un autre genre de typhon… Nombreux sont ceux qui se sont reclus chez eux par peur de l’ouragan, il n’y a pas foule sur le chemin. A être toujours trop naïf et jamais bien informé, j’aurai gagné qu’à un moment je me suis carrément trouvé à errer totalement seul sur une avenue de la mégapole! Panneaux qui remuent dans les tourbillons de bruine. Silence d’apocalypse pour laisser s’exprimer le monstre aux poignes de vent. Comment ne pas penser à ces scènes de film de fin du monde?!

Peu après, on était deux, et non des moindres: voici que je cherchais en compagnie d’un sumotori dubitatif et néanmoins géant le chemin menant à l’arène de combat. Il n’a certes pas beaucoup souri durant la promenade, mais le brontosaure est-il censé faire attention au rat? Je me suis senti comme un poisson-pilote à côté d’un cétacé, remorqueur d’un vaisseau de muscles. Au moins avais-je quelque chose à quoi m’agripper en cas de tornade… On peut écrire des haïkus tant qu’on veut, rien ne vaut de les vivre en live:

Tout seul dans Tokyo désertée, j’ai un lutteur sumo pour me protéger du typhon, démon d’automne fait de gouttelettes et de vent.

J’ai vécu comme un honneur ces quelques pas en compagnie d’un grizzli en kimono. Je crois que l’imperceptible micro-mouvement que j’ai cru apercevoir sur son visage de dieu-bouledogue quand nous trouvâmes enfin de quel côté s’ouvrait la grande salle pouvait humblement être pris pour un genre de salutation. Je n’ai pas pris la même entrée que lui, je manque de poids. Dommage: son chemin était une haie d’admiratrices en transe. Ceci-dit après avoir vu les baffes qu’ils s’envoient, j’ai bien aimé ma place à moi, d’autant qu’on pouvait manger à la cantine des lutteurs un délicieux bouillon de légumes et de viande grasse. Ça ne m’a pas fait le même effet qu’à eux!

Si je suis entré comme un ethnologue blasé et surtout fuyant l’indomptable averse, je confesse avoir été parcouru de frissons devant ces joutes de montagnes. C’est aussi et surtout un endroit génial pour côtoyer la population, agréablement perdu dans la tradition intraduisible, dans les réactions à un spectacle à peine accessible mais époustouflant de rituels et de pulsions dévastatrices. L’arbitre dans un somptueux vêtement noir semble chanter, danser et condamner à mort du bout de son éventail. Ses cris formidables le rendent presque plus effrayant que les combattants. La mise en scène est tragique, et l’instant d’extrême tension qui précède immédiatement la charge est assez insoutenable. Un genre de corrida où l’homme s’est fait taureau pour l’homme.

Je continue de dévaster les réserves de riz de l’archipel. C’est un plaisir presque continuel de m’acheter sur le chemin un de ces petits paquets prêts à déguster avec leur papyrus d’algue ou leur noyau de sauce. Le vent s’apaise et laisse les rues désemparées, comme à la suite d’un délicat bombardement. Le typhon s’en est allé sans tuer. Il est reparti vers son domaine de haute-mer et et de courants atmosphériques. La pluie si puissante, si meurtrière, la pluie si terrifiante, faite pourtant de particules insignifiantes. Que de subtilités décidément dans les techniques de la dévastation et de l’assassinat.

« L’art de la guerre, c’est de soumettre l’adversaire sans combat. » (Shun-zu.)

Asakusa. Tokyo. Sept 2013

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