003 L’avenir des jardins

Dans la très très grande-roue du quartier d’Odaïba, une des plus hautes du monde, peut-être bien qu’on fait l’enfant, mais alors l’enfant du futur. Le métro automatique qui slalome les courbes du rail aérien entre les gratte-ciel est déjà un manège. Il conduit à ce district flambant-neuf, établi sur des terres qui n’existaient pas avant qu’on les installe sur l’océan.

Bien peu d’humains sur ce morceau de station spatiale, comme si la ville attendait d’être remplie de robots mieux programmés que nous. Jardins suspendus au bas des buildings, résilles de douceur sur la rigueur des longues jambes de métal, flottant dans un calme confondant. Je me sens vraiment dans un manga. En plus, une des stations du sky-train s’appelle « Téléport »… La chair est presque honteuse lorsque les lignes qu’elle emprunte sont si pures. Deux routes recouvertes de moquette et un bel ascenseur de verre permettent l’accès des véhicules au méga concessionnaire Toyota. Un globe terrestre démentiel est posé entre les pattes d’une arche sous laquelle la défense et l’arc de triomphe entreraient comme des tables gigognes. Un bâtiment-pyramide saugrenu est délicatement posé sur la pointe… Petits exemples parmi tant d’autres exagérations. Les architectes ici n’ont pas pris leur calmant.

Les rares passants se conforment à l’ambiance artificielle et marchent raides comme des droïdes. Je ne les juge pas, à ce train-là j’aurais vite fait de faire pareil. Toujours est-il que pour ma part je me sens comme un renégat cradingue et outrageusement sifflotant dans les tunnels de plexiglas. On dirait qu’un drone va venir te dessouder si tu as le malheur de rire trop fort ou de péter… Si c’est ça le futur, il ne voudra pas de nous et je ne voudrai pas de lui. Je sens de légères secousses sismiques en réponse à mes ricanements, mais comme au Chili, les gens s’en moquent éperdument. Je me suis senti seul dans ma capsule de verre, à tournicoter sur le plus grand manège du monde (après le monde lui-même). Ma consolation: outre la vue géniale sur la baie, mon premier coup-d’œil au majestueux Fuji-san. (Il paraît que par beau temps on voit aussi le ventoux).

Il y a aussi Tokyo-plage. Dix millions d’habitants rien que dans le centre ville et il n’y a pas un papier-gras dans l’eau. On en parlera aux estivants de Valras-plage. Je me détends en songeant au prix des loyers dans le quartier. Avant l’explosion de la bulle spéculative, les prix ont atteint 150 000 euros le mètre carré! Je me serre sur mes 200 000 euros de sable. Pas si loin au large, il y a des fosses sous-marines où l’on pourrait empiler une belle centaine d’immeubles comme ceux que j’ai derrière le dos, brrr…

Retour au flux de vie furieuse à Harajaku, folies vestimentaires à faire pâlir les fans de mode déjantée et de crêtes colorées. Si il y a quelque-part un endroit qui compte encore plus de magasins de fringues qu’ici ce serait vraiment abusé. Deux-cent musées dans la capitale, celui que je voulais absolument voir est absolument et rigoureusement fermé. Les formidables estampes de Hokusaï et ses compères me passent connement sous le nez.  Heureusement il y a le parc Yoyogi, où dans le calme de la forêt (si,si!) médite un sanctuaire shintô magnifique. Piliers de cèdre et toiture de cuivre, presque une autre forêt rangées sous les oxydes verts.

Les web-cams connectées sur le carrefour vous montreront le passage-piéton le plus dingue du monde. Crépuscule du soir à Shibuya-station, au chevet des dieux dépassés par la situation. Les talons hauts me piétinent la cornée, la lune, pleine de plaisir, déborde comme une coupe d’alcool de riz. Elle qui éclairait si fort mon village, elle ne peut rien contre un seul de ces néons, et ils sont légion. C’est ainsi que l’on vit les heures dernières. Derrière il n’y aura plus rien. Caché quelque part un interrupteur, un fusible fragile, fermera la boîte à musique, fera tout sauter dans le noir. La grande drogue de l’énergie, la chasse au dragon d’uranium, la sorcière électricité aura forcément une fin violente.

Le saké resserre les gencives, les dents sont fortes, les ongles sortent, on mord dans les lumières glacées, on se perd dans les mégawatts. Les clochards ressemblent à des sages très dignes et très propres sur eux, la ville est un flipper survolté et les métros des propulseurs entre mille réalités incroyables. Rêverai-je cette nuit de ces moines en auto-tamponneuse, ou bien des filles serrées dans leur vinyle ultra-sexy, ou des rayons interminables de mangas, des restaurants où chaque table à son barbecue central et sa hotte aspirante, ou des sept étages des tours Taito où vont crescendo les jeux vidéo démentiels, ou des espèces de sex-shop en accès libre où l’on peut par exemple assembler sa propre poupée à taille réelle… J’ai traversé au moins six fois l’immense passage clouté de Shibuya, à chaque fois en diagonale… comme un fou…

Pourquoi craindre le noir, si nous allons tous à tâtons?

Le RER d’ici a beau faire de son mieux, on croirait quelqu’un qui essaie de se sortir d’un énorme tas de gravier, sauf que les graviers sont des immeubles. Quatre trains roulent de front dans la gorge que creusent les rails. Ces empilements, ces hauteurs, me font penser à des phénomènes géologiques, comme si ce ne pouvait résulter d’une action humaine. Au bout du bout de la conurbation, un peu de vert fait frétiller les rues, le niveau de ciment s’abaisse, on aperçoit des végétaux sauvages… enfin de la forêt!

Kamakura, bourgade de 280.000 habitants, entre l’océan et des collines boisées où essaient de se cacher des myriades de temples. Le monastère bouddhiste est génial. Je me dissous dans ses jardins humides où rigolent enfin de véritables sources. On se laisserait volontiers envahir par la mousse. Le temple Engaku-ji est inoubliable. Toutes proportions gardées, (pas facile de garder le sens des proportions après Tokyo…) je trouve qu’il y a encore trop de décorum. Mon endroit favori n’est pas celui de l’espèce de salle d’honneur où se pressent les touristes, mais la salle des novices, seulement de poutres et de tatamis. Jardins moitié-sauvages à peine un peu taillés, bambous échevelés, buis, palmiers, fougères dépeignées, petites allées menant toutes à la contemplation. Bouddha n’est pas resté pour guider l’homme, il est resté pour les jardins…

La ville profite de la situation. Longue rue de boutiques, autre style de furie de consommation. Le passe-temps japonais, c’est cramer tous ses yens, et la nourriture savoureuse est bien sûr au premier rang des dépenses du week-end. Tellement de stands de dégustations que je me passe aisément de repas. Morceaux de poisson à griller soit-même du bout des baguettes, glaces grises au sésame, sorbets de yuzu, de thé vert, fruits confits à 9000km de Carpentras, petits croquants indiscernables, je passe du sucré au salé sans bien comprendre à quoi je goûte mais c’est chaque fois très très bon. Même si encore un peu je me mangeais une bougie.. la vendeuse doit toujours en rire! Au stand supposément français je ne connais pas la moitié des choses, la nénette est très surprise d’apprendre que nous ne faisons par exemple pas traditionnellement de croissants à l’orange.

Un bouddha de 12 mètres est tourné vers l’océan. C’est fortiche d’avoir su rendre la sérénité avec 120 tonnes de bronze…

J’ai pris le pacifique en traître, je suis arrivé par l’autre côté cette fois-ci. Ah! l’inimitable vent du large, je suis décidément fait pour les rivages. C’est bien joli les kanji tracés dans le sable; en fait, c’est toujours joli une langue lorsqu’on ne la comprend pas du tout. Pour le coup c’est amusant et assez « zen » de se dire que je mouille mes pieds dans la même eau que mes copains chiliens. Comme sur l’autre bord, le pacifique est un peu crado. Les monticules de longues algues pas vraiment avenantes fermentent sous le soleil où déteignent les morceaux divers de plastoc. La mer n’oublie rien de ce qu’on lui jette. Des pelles mécaniques rassemblent partout les laisses de mer. Je pense que le typhon n’a pas rendu les lieux très glamour. Dommage, l’eau est délicieuse, peut-être réchauffée par les relents de Fukushima…

Je rentre fourbu par la marche avec les gens ravagés par le boulot, et c’est la tête dans mon carnet de note que je rate l’arrêt dans l’une des plus grandes gares imaginable. Mes voisins hallucinent et sourient gentiment en m’indiquant comment rebrousser chemin. Une étoile au-dessus du toit de l’hôtel n’attendait que moi pour filer. Je n’ai pas une femme dans chaque port, j’ai un météore dans chaque ciel. Les jours sont des compilations de visions, comme un gavage avec de plein entonnoirs d’images. Je repense aux deux moines bouddhistes qui sortaient en même temps que moi du temple avec chacun son sac plastique rempli de bibelots souvenirs de la boutique.

Moi je ne trimballe que mes baguettes et une bouteille d’eau. Il paraît que passer sous le grand portique du monastère permet de se laver des désirs superflus. Je me disais qu’on pourrait se passer de portique, et même de temple, et j’ai préféré saluer un des immenses cèdres du bois sacré. Chacun sa façon d’honorer la vie.

Mais je dis tout ça pour sourire, je n’oublie surtout pas le sage dicton zen qui dit:

« Il reste encore la vanité à celui qui ne possède plus rien ».

Asakusa. Tokyo. Sept 2013

 

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