044 L’ami américain

Il pleut sur Buenos Aires qui, ce matin, ferait mieux de s’appeler Viento Fuerte. Les bourrasques ébouriffent les classes laborieuses. Le car éclabousse les bas-côtés jonchés de détritus des quartiers mal famés qu’on a encore connement oublié de faire figurer sur les cartes postales. Je file voir le temps qu’il fait de l’autre côté du fleuve le plus large du monde. Trois heures de ferry qui roule sur les eaux marrons entre deux rives qui ne se voient presque jamais.

Uruguay tout tranquille. Fermes Playmobil idéales et pelouses bien rasées. Une pub Milka avec des palmiers et des eucalyptus pour parfumer le lait. Encore un coin où les créateurs ont usé sans compter les crayons verts. C’est le Lauragais avec des tarentules dans les araucarias, la dengue dans les marais et une espèce de Barcelone au coin des champs. Même le bétail a de la place pour s’étirer et mener un semblant de vie avant de finir sur les grilles des monstrueux barbecues. Les chevaux sont presque sauvages. Paysages cévenoles où l’on surprend des lézards comme le bras, où le gazon de golf est percé d’aloé vera. Les hérons pique-bœuf peuvent se percher sur un lapacho d’amazonie ou choisir un pommier à cidre. Le parc-auto va des guimbardes cubaines aux corvettes de la côte. Des charrettes et des chevrolets se croisent dans les rues où rejaillissent toutes les vagues d’immigration.

Quelques lucioles saluent la fin du jour sur la punta del este. Hôtel délirant, genre de village crétois dessiné par Dalí où l’on cramerait volontiers 400 dollars (faut le dire vite) pour siroter un verre de tannat et s’assoupir sur l’une des terrasses chacune plus charmante que les autres. 3 millions d’habitants sur un territoire aussi vaste que l’Angleterre.

Le pourcentage de gens adorable en est considérablement augmenté! Accueilli, guidé, chouchouté comme un vieil ami par des compères d’errance, avec lesquels on s’est en réalité parlé une heure dans un dortoir de Tokyo. On n’a pas idée de ce qu’est l’hospitalité avant d’avoir parcouru l’Amérique Latine! Désarmé par le cercle vertueux des rencontres, un rapide coup de fil et j’ai rendez-vous avec leurs amis de Buenos aires ce même week-end. Il ne m’ont jamais vu et déjà brûlent de me donner leur version de l’accueil. No comment sur la façon de faire européenne, qui ne dispose d’ailleurs pas de réellement bonne traduction pour la notion ici universelle de « buena onda ».

Montevideo, larges avenues et gros paquets de ciel avec toujours des débouchés sur la mer. On y chérit le passé historique qui pour l’Europe semble dater d’hier. Architecture cosmopolite, influence méditerranéenne entre les palais coloniaux. Le quartier populo du cerro est adorable, une âme est palpable entre ces minis maisons colorées qui se prennent un peu pour Puerto-rico. Inutile de se bousculer, il y aura des ramblas pour tout le monde, il y aura même des restes. Sur la très longue jetée de Montevideo on a de quoi longer la mer le temps de se rencontrer, de tomber amoureux en chemin, se bécotter face au couchant, assez de promenade pour en finir par se lasser, pour s’oublier cordialement et finir seul de longer le long trottoir du rivage…

Bar de doux dingue bourré d’antiquités et bien farci d’amis. Parfait pour s’envoyer un grappamiel ou un fernet-coca à toutes les heures de la nuit qui ne craint pas de commencer à une heure du matin. Dégustation de bouchées de chair du bout des canines. J’use mes crocs dans ce continent carnivore. Ce n’est que l’ouverture du carnaval et déjà tout est sens dessus dessous. Un mois pour colorier le monde, lui faire des pieds-de-nez. Cristaux de bière givrée et bouffées d’amnésie entre les CRS et les strings brésiliens. Pas mécontent d’être bien accompagné. Après l’orage et sa kyrielle de rayons hystériques, voici que s’avancent sur le boulevard les regroupements de candombe, fabricants de tonnerre, tambourineurs de tympans, agitateurs de hanches, danseurs pour une pluie de paillettes. L’espace violenté par les répercussions se répand en confettis autour des immenses drapeaux des quartiers et des écoles de samba.

15 heures de balade dans la cambrousse, entre les ruisseaux gargouillants du saut des pénitents, sur les kilomètres infinis des côtes uruguayennes. Le thermos plus précieux que le sac à main sous le bras, la bombilla au bec: Le maté est incroyablement plus savoureux quand il est partagé in situ avec de bons amis. On fait tourner la calebasse en refaisant le Cambodge ou le Japon. Instables insatisfaits au champ de vision trop évasé, infectés par le virus incurable des aventures, envoûtés par la fée découverte, on se demande bien où et quand on finira par se retrouver. Il ne faudrait pourtant pas me payer trop cher pour que je vive à Montevideo. Grande est la tentation de cette capitale à taille humaine, taillée dans toutes les « ethnies » possibles. Mais partout où j’essaie de m’asseoir il y a un bus ou un bateau prêt pour l’embarquement. Et chaque fois dans ma chemise un ticket à mon nom… Je ne sais pas où se situera mon prochain chez moi, mais j’y ai déjà convié la moitié de la terre!

Je vis au jour le jour, à la minute et même un pas en avant. Il faut tâtonner dans le vide avec la démarche assurée de celui qui n’a pas le moindre indice sur sa destinée. Il faut faire le bravache devant le néant et chercher des noises à l’éternité.

Cabo polonio. La bicoque est moins élaborée qu’une cabane de gosses. Une quinzaine de lits occupent la surface de deux abris-bus mal assemblés. Mais si la richesse d’une maison se mesure à la valeur de ses occupants alors je suis dans un palais. Là où m’a échoué le hasard, je partage ce peu que je ne saurais garder avec les autres naufragés à deux dunes des rouleaux de l’atlantique. Une gorgée de l’autre côté du bol de l’océan. Au soir la pluie tapote une berceuse. La nuit se serre autour de la bougie. Le sable mouillé enfonce la porte. On parle la bouche pleine de pêches et de chansons. Les enfants nous sourient les yeux tout remplis de confiance. Au plafond il y a autant d’attrape-rêves que de toiles d’araignées. Je me dis que c’est une belle métaphore du monde qui les attend.

Valizas où l’on tisse des bracelets plus très loin d’être brésiliens. Palaces de caisses coincés entre les dunes. Communauté micro-cosmique empilée à la proue d’un idéal enrobé d’embruns. L’utopie n’est pas étanche et au matin le sol est un ruisseau sablonneux où flottent des tissus de couleur et une sampoya (flûte de pan) sacrifiés aux dieux humides dont je me vois contraint de supporter la bénédiction. Nous pataugeons dans ces temples païens, cathédrales de dunes. On ne sait pas trop quoi souhaiter mais on fait tourner les prières de fumée devant l’invincible océan.

Les averses redoublent en réponse à nos vœux. On fait comme si on s’abritait dans le cube de planches disjointes. La pluie cascade par les hublots et le désert avance par tous les orifices. Il nous faut écoper le living-room, secourir les campeurs, yétis des sables médusés, à bord de notre radeau de fortune. Café-bananes et biscuits mous au menu de l’esquif des excentriques: la femmes enceinte de 7 mois, les enfants et les copains d’abord. Les flower-power sont charmants et pas souvent désobligeants mais la communauté est trop perméable à mon goût. Dans le foutoir mouillé des espérances ne se dissolvent pas mes convictions. Les sables poreux et goulus n’absorberont pas indéfiniment les eaux usées. Il y a aussi qu’aucun mode de vie n’est jamais vraiment parvenu à me convaincre. Mon style c’est de ne pas en avoir. Mauvais pour la stabilité… je me glisse en vitesse loin des hippies de Valizas.

La capitale aux bras ouverts disparaît dans les rétroviseurs. Montevideo me crie à bientôt et nous savons tous les deux que c’est faux. J’allonge le pas avec mon sac de désirs insolubles entre les omoplates. Dans une baie sans fond se reflètent les dégradés de vert, les troncs élégants des palmiers, toute l’aquarelle de l’Uruguay. Puis tout le tableau s’enflamme repoussant les pluies. Le soleil pressé entre l’horizon et la nuit remplit d’orangeade sanguine la presque totalité du ciel.

Colonia s’est faite toute belle, elle m’attend en tenue de soirée à trois pas du bus. Les nanas paraissent dessinées au pinceau. Mon œil a lu « menu végétarien » en chemin. L’hôtel est comme ils devraient tous être, presque uniquement fait de zones communes. C’est un coup monté pour me dissuader de partir!

« Le charme de voyager, c’est d’effleurer d’innombrables et riches décors, et de savoir que chacun pourrait être le nôtre, et de passer outre, en grand seigneur » (Cesare Pavese)

Colonia del sacramento. Uruguay. Jan 2014

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