045 Focus sur la capitale

Il faudrait être une brute pour ne pas céder aux charmes de Colonia. Le genre de ville où le célibat blesse. Patios farcis de fleurs des vieilles demeures coloniales distribuées entre les rues pavées qui conduisent toutes à ce fleuve que presque tous appellent la « mer ». C’est pourtant de l’eau douce qui vient lécher les ramblas et les pontons des vieux quartiers.  De même que de tous les mignons recoins charmants, on en fait assez vite le tour, mais on a aussi très vite envie de recommencer. Colonia comme un corps de femme allongé au bout d’un isthme ensoleillé. Un endroit où il faut s’offrir le loisir de l’oisiveté, traîner des pieds dans les miettes de l’empire portugais, traîner des yeux sur les azulejos et se plonger dans l’iris vert des jolies brunes. Le soleil a déjà distillé tous les tilleuls.

Je suis fait pour suivre le méridien des bougainvillées. On me voit souriant partout où le buisson abonde. Si en plus on a construit un mur blanc juste en dessous, qu’on l’entoure d’un patio et qu’on creuse un puits dans la cour… Il se dessine un point commun aux destinations qui me font le mieux les yeux doux: La forte mixité ethnique, le grand bazar chromosomique et tout ce qui naît du mélange. Les contorsions architecturales, l’entrelacs culturel, cette capacité presque alchimique que possède le métissage de créer quelque chose d’unique à partir d’éléments dissemblables.

Territoires transitoires. Je me sens bien dans le tampon des villes-frontières, et dans ce que les ports ont de probable. Localités instables pour pirates indécis. Lieux d’échange où comme partout on est en manque de partage (on n’est pas chez les bisounours) mais où l’on demeure 25 ans sans vraiment s’être jamais décidé à rester. Luxe et malaise de l’incertitude. Les transitions soulignées par le crépuscule, au moment où tout parait plausible, lorsque le soleil pourrait encore renoncer à disparaître et refuser de baisser la tête sous la barre de l’horizon.

C’est l’heure des fous, lorsque les chiens lèchent les loups, quand il est toujours envisageable de se dérater dans le dédale des décisions. Tu t’additionnes au fourmillement de la gare routière et l’hôtesse ressemble à une prêtresse, elle te glisse l’imprimé confus d’un passage magique, une autre formule pour s’enfuir encore une fois. Moments suspendus aux lèvres du hasard sans voix, ces pincées de secondes qui tombent au ralenti sur le marchepied de nos choix. Miser gros sur des cases vierges. Planter des jalons dans l’océan. Bâtir sur un glissement de terrain. Je ne saurai jamais pourquoi je ne suis pas resté en Uruguay. Pays de collision où s’invente l’étincelle.

Quitte à vivre en guerrier, que ce soit sur le front, entre les cornes, au point d’impact. Vivre entre l’amorce et le percuteur. Vivre et renifler la folie, apprendre à ne rien faire et à tout essayer. Etre un artiste en serrant des boulons, ouvrier du savoir, savoir apprécier la distance, se délecter des grands espaces, accepter la promiscuité des caravanes. S’écarter du convoi et néanmoins être un convive, se comporter en mercenaire rétribué en joie de vivre, comprendre le prix à payer, tout griffonné comme un début de poème entre les feuillets d’un livre infini.

Nœuds d’énergie où jadis on eût mis des temples. Aujourd’hui on défile avec humilité au passage du poste frontière. Le pasteur te bénit d’un coup de tampon et tu appartiens pour un temps donné à la congrégation qui commence aussitôt passée la ligne. Argentine où l’on a reprisé les populations avec tout un tas de fils différents. Camaïeux de cultures et quartiers arlequins. Ici il y a bien plus de passeports que d’habitants.

Buenos Aires: Conservatoire chromosomique pour le jour où il faudra repeupler l’Europe. Un grand jardin de transplantés, boutures humaines aux racines emmêlées. Et puisqu’il leur fallait de la lumière, on a ouvert le thorax de la cité comme on découpe un bœuf. Quartiers partagés en pièces de boucherie plus ou moins fameuses, une découpe pour tous les goûts, toutes les bourses. La richesse est tendre et la survie filandreuse. Tous les organes grillent à ciel ouvert entre les avenues qu’on a voulu aussi vastes que le fleuve.

Des voies presque indécentes, l’œuvre d’art d’un équarrisseur. Congestionnée de globules harassés ou sautillants, couloir de ventilation où pourrait bien traîner un goût de poignard, vitale et dangereuse: Avenida 9 de julio. C’est l’aorte de la capitale, la rue la plus large qui soit, où l’on voudrait justement se serrer tout contre le flanc des amazones toujours pressées, plonger son saut de l’ange comme un petit Christ d’argent dans les décolletés pas très chrétiens, leur rappeler à quel point elles sont supposées aimer leur prochain. Mais il faut savoir slalomer entre les terrasses de café chic et les fouilleurs de poubelle, ne pas se laisser déconcentrer par les vendeurs de tout et les acheteurs d’or, les changeurs de dollars à la sauvette. Il faut être habitué à se synchroniser entre les six passages piétons, les quatre voies de bus, les appels de phare des taxis qui t’invitent ou t’engueulent.

Gigantesque quartier latin arboré de ficus et de cycas. Capitale sur la carte des fièvres tropicales. Paname sans sa couche d’ozone, Madrid aux mensurations américaines, St Germain sous l’aisselle des immenses magnolias. Safari morbide au cimetière de la Recoleta. Beaucoup de silence pour rien. Le charognard de Mac Donald a réussi à se poser juste à côté. Bouffe à base de macchabées. La statuaire est magnifique mais les types se font des entorses à force de tout photographier. Pauvres statues nées sous des coups de ciseau, percutées par les flashes et glissant dans la fiente des sites sociaux comme si elles étaient chez Mickey, chargées de pleurer à notre place pendant qu’on se graisse la panse sur l’autre face des choses…

Le quartier est adorable et partout surligné de parcs et de placettes. Je laisse les tombes aux gothiques et aux Coréens. La pelouse d’en face est concédée aux vivants, il y a d’ailleurs plein de vivantes en jupe ou en « short-ceinture », on dirait que c’est moi qui ai dessiné la mode de cet été! Une belle femme me sourit avenue de la liberté. Le territoire est vaste, on les a équipées de longues jambes. Faute de pouvoir les longer je vais, comme souvent, suivre cette liberté qui serre les dents et se mord la langue.

Comment parler de l’accueil qui m’est fait? C’est comme s’il n’y avait pas, dans le vocabulaire européen, de quoi traduire cette évidence. Il ne s’agit pas de bien traiter ses proches, ça on sait faire, mais de raccourcir considérablement le temps nécessaire pour « être un proche ». Le tout sans être obséquieux ni benêt. Ca me rappelle le salut thaïlandais. C’est malheureusement un concept inexistant, à l’instar du zen ou de la mousson. Je suis traité, par des gens qui ne m’ont jamais vu, comme un ami de toujours. Je ne peux que me promettre d’apprendre à reproduire à leur côté les gestes simples du partage, les mouvements de bienvenue. C’est plus facile que le tango et les pas te portent à la ronde, les embrassades te tombent dessus sans crier gare, tu te sens roi sans les courbettes et riche en retournant tes poches. Amis avant d’être français et servi avant d’avoir soif, il se dit que je suis un « personnage ». Bizarre d’entrer dans cette catégorie: ça fait un peu santon! On me gave de bœuf et de confiture de lait, on me coq-en-pâte comme si mon taux de cholestérol faisait pitié. On philosophe et on fou-rit, on refilme le monde en changeant de focale, on risque des angles audacieux. (ce n’est pas juste une métaphore, dans le couple qui m’a hébergé ils sont tous les deux cameraman)

Je ne sais pas ce qui vient ensuite au menu de ma vie mais je sais que cette partie fut savoureuse. Sacré voyage entre bas-fonds et sommets, entre les sacs poubelle et les sacs Vuiton.

« On est puceau de l’horreur comme on l’est de la volupté. » (Louis Ferdinand Céline)

Entre Barrio Caseros et microcentro. Buenos Aires. Argentine. Fev 2014

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