046 Un tigre dans la gorge

La ville est calée sur une plaque chauffante. La brise fait son possible pour aérer les faubourgs. Le train pour el Tigre est bondé. Le mouvement pourtant laborieux des éventails ne suffit pas à déplacer les masses d’air bouillant. Il y a 10 jours le mercure a fait des bulles à 47 degrés! L’océan va encore s’évaporer, et puisqu’il faut que tout retombe, pourquoi pas en tempêtes après tout?

Delta du rio Párana qui, après quelques milliers de kilomètres à travers le Brésil et l’Argentine, se dilate sur 20000km2 en 5000 ramifications, créant des îles où vient se réfugier la classe moyenne. Paradis pour les touristes et les moustiques qui, décidément, ont souvent en commun les mêmes destinations. Chaque maison a son ponton équipé de boîte aux lettres. Il y a la barque-scolaire, le bateau-poubelle et autres taxis, glacier, ambulance, épicerie, toubib etc. Univers de plongeoirs, de petits-ponts-de-bois et de grands saules qui sirotent les eaux marrons, leur longue chevelure nonchalante au ras des vaguelettes. Chaque îlot est un arboretum exubérant qui retient son rien de terre de toutes ses radicelles. Une Venise de campagne exquise autant qu’insolite.

Les palmiers écoutent distraitement le refrain des roseaux. Terrain de jeu pour les architectes. Depuis le genre colonial coloré, aux transparences hi-tec, jusqu’aux amoureux de cabanes, tous partagent un beau gazon bien gras et un environnement nickel. De petits ascenseurs mettent les barques hors-d’eau et à hauteur d’embarcadère. Citronniers, pêchers, orangers, cerisiers, améliorent l’ordinaire de la pêche. C’est  le temple du farniente, le genre d’endroit où, si la sieste n’existait pas, on finirait par l’inventer. A part choisir où accrocher le hamac, tailler des allumettes de peuplier en balançant mollement et zoner dans la résille des arroyos, on ne peut pas dire que le boulot abonde. Dommage, au vu des tarifs en vigueur je pourrais me payer une maison sympa ici.

Révision des grands classiques au musée des beaux-arts. Des baroques au moulin de la galette, je circule dans une Europe de pigments avant de traverser la ville pour prendre une dose d’art moderne. La pluie, fracturée par les vents solaires, colorie de beaux arcs triomphants. El caminito, détour incontournable, trois rues ouvertes comme les tôles d’un retable naïf. Dépliant publicitaire d’une Argentine qui n’existe pas. Les couleurs cache-misère de ce Montmartre industriel ont dû un jour être typiques. Mais c’est maintenant un défilé où les bandits des bars t’attendent en embuscade, le disneyland du tango à gogo, 300 mètres où les touristes sont les sujets d’une pêche au connard poussive avec des flics à chaque bout.

Ceci dit, pour y accéder, il faut donner des coudes dans les côtes de la dure réalité. Il faut feindre de ne pas voir les ateliers de mobylettes volées, ignorer les dealers de poudre, ne pas trop se formaliser en passant sous les balcons grillagés jusqu’au troisième étage. On fait ses emplettes à travers les barreaux des échoppes, il faut sonner à la grille pour entrer acheter des bananes, comme s’il s’agissait d’une bijouterie Cartier. Jogging addidas et casquette vissée sur la tonsure, déguisement universel des quartiers tous équivalents, les ados désœuvrés traînent autour de la Bombonera, « le » stade de foot emblématique, le cercle identitaire du quartier de la Boca que Saint Maradona a consacré en usant sa pelouse. Quant aux alentours, il semble que la magie-ronde ait ses limites…

La plupart des touristes échappent à cette réalité dans l’enceinte protectrice des bus ou des taxis. Je me suis tout tapé « a patitas » entre les pavés manquants et les écorces de camionnettes. Je ne jouerais pas ainsi au con à Bangkok où il me serait difficile de passer inaperçu, mais ici on me fout une paix royale. On doit me prendre pour un barman ou un danseur pas très frais qui rentre du boulot après 17 heures à tanguer comme un séducteur ténébreux devant les objectifs. Il faut dire que je fais tellement « local » que des français me pensaient employé du musée, qu’une fille à planqué son portable à mon approche (…) et que j’ai eu droit à un contrôle d’identité. (comme chaque fois que je n’ai pas mon passeport avec moi…) Les condés se sont marrés quand ils ont fini par piger ce que je fous ici. En dépit de l’arsenal impressionnant qu’ils promènent clipsé sur leur gilet pare-balle, ils sont plutôt cool.

Bonnes vibrations dans le barrio San Telmo, un entre-deux délicieux. Cette ville mériterait de s’y poser un an ou deux pour prendre le temps d’explorer ses cafés, les passages secrets, les façades dix-huitième, les patios pour les initiés, « seulement pour les fous ». Il faudrait un quart de siècle en plus (ou en moins…) pour décoder le codex génétique de ses occupantes, se marier deux cents fois, savourer toutes leurs provenances, démêler la pelote de ce pays-continent.

L’univers obstiné regerme après chaque averse. Le soleil couchant s’est coulé dans l’axe de l’obélisque. Je cherche le bout de son ombre pointue sur l’avenida Corrientes. Un lait de pêche me fait un croc en jambes et je retombe le nez dans mes cahiers. J’ai cédé au chant des syllabes des piles de bouquins qui débordent sur l’avenue. Je charrie plus de livres que de fringues, ça amuse beaucoup mes compères voyageurs. Je zigue-zague entre les joggers et les badauds de Puerto Madero. Quartier semi-aqueux, réserve naturelle marécageuse, toute de quais, de ponts, de paseos délicieux. On dirait un conservatoire d’ambiance dominicale. Le crépuscule rose-bonbon enlève un peu de leur sérieux aux grisonnants murs dix-neuvième. Monseigneur l’astre solaire n’en menait pas large ce matin pendant la crise de colère de la commère électrique. Maintenant que s’effiloche la tempête en gros bouts de barbe à papa, il tire ses derniers lasers horizontaux à l’heure où tout est dit.

Mais même après minuit les jeux ne sont jamais faits: Comme s’il n’y avait pas assez de demoiselles en Argentine, et puisque rien n’est jamais assez compliqué, je m’acoquine avec une jolie chinoise. Elle râle que tout le monde la prend pour une japonaise; j’ai bien fait de fermer ma gueule, encore une vertu du soit-disant mystérieux silence! Elle n’osait pas m’aborder la veille car j’avais, dit-elle, l’air « fatigué ». Ah! La délicatesse asiatique! J’avais surtout un demi-litre de malbec dans la soute. Minoa (son prénom chinois s’est évaporé dans la sphère de l’imprononçable) n’est pas fâchée de se trouver un bodyguard bilingue, ses guides lui répétant à chaque page que tous les quartiers sont dangereux. Elle dit que je suis chanceux d’être du sud de la France. « Sooooo romantic, et la fleur violette… » Si on m’avait dit que la lavande serait un jour une arme de séduction massive! Elle remercie (je ne sais pas quel) dieu de m’avoir rencontré, parait que je ne suis pas comme les autres. Ah ça, si on me filait 10 pesos chaque fois que je l’entends, je voyagerais à l’abri du besoin! Juste le temps d’une volte-face, nos chemins sont diamétralement opposés sur notre cercle autour du monde. Encore une fausse alerte sur les cadrans du possible.

Le soleil est punaisé très très haut dans la toile du ciel néo-classique. Les nuages d’opéra attendent dans le fond du décor et se contentent de faire joli. Les parapluies font office d’ombrelles. Buenos Aires se prend pour Singapour. J’ai un arrière-goût d’Asie sur les papilles. Les grues désœuvrées sur les quais, bras de fer devenus sculptures, ne portent plus que les regards. Les perroquets partagent les puces et l’espace aérien des pigeons. Bonne idée d’un immeuble type hausmanien génétiquement modifié en gratte-ciel. La ville essaie de montrer « qu’elle en a » mais sa beauté à elle vient de ses vides, de sa maîtrise de l’absence. Comme certaines femmes.

Tourmente électrique sur la capitale. La gorge éraillée du tonnerre crache sa rage sur les carreaux tout tremblotants. On dirait bien que l’ouragan est mon plus fidèle compagnon de voyage. Je trimbale un rouleau d’averses, le parchemin d’une histoire pluvieuse sur des territoires torréfiés par toutes les gammes de la lumière. Je commence à comprendre que les extrêmes me correspondent, que le doute est une énergie alternative, que la faim qui me serre le thorax est insatiable. Est-ce réellement un hasard si Don Quijote est devenu mon livre de chevet?

Je prends la route du nord direction la province de Misiones, Iguazu, assister au spectacle d’une chute qui ne soit pas la mienne… A voir si les pluies qui m’aiment me suivent et si le soleil qui me noirci la couenne m’éclaircit un peu le regard. La folie sans furie, tour à tour me décore ou me salit les mains.

« La vida es una citación en sí misma. » (A elle seule la vie est une citation. Jorge Luis Borges)

Monserrat. « Muy » Buenos Aires. Argentina. Fev 2014

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