047 De chutes en chutes

Tout le jour comme une caresse, la douceur d’avant le départ. Dur d’imaginer que je foule ces pavés pour la dernière fois. Je ne sais pas… jamais encore l’envie de m’arrêter en route n’avait été aussi prenante. J’en ai vu des utopies, des paradis exotiques et des cités attirantes, ici comme ailleurs rien n’est parfait, mais ce serait tout bonnement plausible. Je tue le temps le long des quais, la foule est dense des complices de ce crime parfait. C’est plus facile d’aimer l’humanité sur le paseo d’un samedi ensoleillé. Les copains m’attendent pour une nième soirée d’adieu. Le chat du voisin a choppé un colibri… y’a des trucs qui ne se font pas bordel! Les couples croquignoles s’engueulent pour des broutilles, quatre vikings quinquagénaires polluent la moitié de l’espace sonore en massacrant des pintes de mousse et des paniers de frites. Ils ont dû laisser leur hache dans l’un des drakkars blancs de la marina. Avec le reste de la population je veux bien, mais il est difficile d’admettre qu’on partage avec eux un ancêtre commun éthiopien!

En parlant d’origines. A l’hôtel ils avaient la réservation d’un israélien. Bien sûr il leur paraissait évident que c’est moi. Le réceptionniste me dit que j’ai quand même quelque-chose de moyen-oriental! Bon, il faut dire qu’on se ressemble vachement, sauf qu’il est tout pâle. Où que j’aille on me prend pour tout sauf ce que je suis… Mais que suis-je finalement? Ce que je crois savoir de moi. Les « sans commentaire » des miroirs. Ce qui se dit, ce qui se sait, ce que j’en fait?

Instant à saisir au crayon. Intensité de tournage dramatique. Le train de banlieue est juste assez vétuste pour que l’on se sente rouler vers notre antiquité, un temps qui est là, quelque-part en nous, dans nos remblais, nos terribles greniers. Les portes claquent avec furie, la tempête secoue les arbres comme des hochets. Le tonnerre rugit à chaque station. Le ding-ding des passages à niveau déclenche des transes extatiques. Une gamine abuse du timbre de sa trottinette. Un genre de prêtre évangéliste s’endort contre mon épaule, en face de moi une fille aux iris entièrement noirs essaie de lire dans mes pattes de mouche. Un musicien ambulant tend les cordes de sa guitare comme une arbalète. Il chante fort et bien une chanson à te froisser le cœur. Il y a des films moins splendides. Je vis pour ces moments impossibles à photographier.

Voyageur, ouvrier d’une fabrique de souvenir, la tête entière plongée dans une source sensorielle intarissable. Je n’ai jamais voulu être « un » autre. Je rêvais d’être une multitude, un de ceux là. Du coup je suis un peu de tous, un présentoir pas toujours présentable, comme ces cartes postales qui te résument tout un pays en 10 photos. Je pioche les pièces de mon puzzle indiscernable dans un sac de toile noire. Je tente de donner forme au grand tableau impressionniste de l’existence que nous passons le nez collé sur un carreau de toile. Il faudra un sacré recul pour la comprendre.

On m’a demandé tant de fois si je suis un genre de poète. (j’aime bien le « genre de ») Je ne sais jamais quoi répondre, je ne sais pas vraiment ce que c’est qu’ « être poète ». Si c’est vivre de ses sonnets, alors je n’en suis pas. Si c’est organiser à l’encre noire le cataclysme des sensations reçues, peut-être. Comme les mouches qui de tant d’heures de vol ne laissent que le condensé de leurs chiures noires sur le carrelage blanc.

Je n’ai presque rien dit du tango. D’abord parce que, prosaïquement, je ne peux pas dire que j’en aie vu un vrai de vrai. (ou l’idée que je m’en fais…) Les dinner-spectacle à la con ne sont pas faits pour moi. Payer le prix d’un aller-retour à Rio pour se retrouver dans un cabaret genre TF1… Ensuite, c’est un sujet métaphorique un brin surfait en ces lieux déjà inondés de références souvent grotesques. Le meilleur moyen de toucher à l’âme du tango c’est de pratiquer… Je vais m’entraîner une centaine d’années et je reviens! Cousin du flamenco qui n’a de sens que dans la perdition, qui ne se voit que du côté obscur des initiés, une invitation à lutter contre la tentation. Pour parler du tango il faut des plumes, il faut du sang. Je n’ai que l’encre rouge et pas le cran pour toréer contre un oiseau.

Chutes du rio Iguazu, « grandes eaux » en Guarani. Versailles sous une perruque de jungle. Les bruits de cour des perroquets. On dirait que la cassure vient de se produire à l’instant, que ce bassin d’averses finira bien par se vider. La mousseline hurlante entre les escaliers de mousse fait penser à la traîne de milliers de mariées. Epousailles des muses: Pour l’occasion, les fourmis géantes ont enfilé une fourrure dorée. Un cercle de rapaces s’étourdit dans le souffle des embruns irisés. L’eau chante pendant sa chute, chaque molécule vocifère son chorus en se confrontant à la pierre. C’est ici que l’on produit les meilleures éclaboussures. A t’écœurer des arcs-en-ciel. C’est l’éruption d’un volcan froid, la lave blanche se fige en forêt incrustée de joyaux. Les papillons sont des soucoupes de pierres précieuses, le bec en ébène des corbeaux-vautours, la peau de pierre tigrée des iguanes, le raffinement repoussant des araignées. Les feuilles sont toutes à leur défilé de mode. Troncs fins et grandes platées de lianes. Dans le sous-bois étonnement sec, des mammifères bizarres se carapatent en faisant croustiller le silence. Une longue toile de ressenti se tisse avec la lointaine et si proche Asie où ma première jungle me reste comme un premier baiser. J’ai un jardin dans chaque port.

Le soleil tire à feu nourri sur le promontoire de l’île San Martin. En face, dans le canon à brume d’une vague sans fin, un barrage de basalte sur le point de céder. L’amphithéâtre où, depuis le temps, on ne sait plus très bien si se joue le tout début ou la toute fin du monde. Un papillon jaune traverse le champ de tir de la cascade pour aller suçoter les nectars inaccessibles sur les rochers qui résistent à mi-chute à l’interminable marée.

Il est tellement tranquille, ce fleuve, dix centimètres avant son saut de 80m.

Je suis hypnotisé par le désir du risque délicieux que serait un bain bouillonnant au bord du précipice. Ca fait longtemps qu’on a passé la barre des 40 degrés. Les embruns font loupe, la forêt n’a plus la force de produire de l’ombre. C’est certes beau, un opéra sans paroles, une symphonie sensorielle, une œuvre qui te vient aussi du dedans. Mais ce spectacle de splendeur, de fureur et de bruit te fait un genre de lavage de cerveau surprenant: On revient éreinté mentalement de cette douche majeure.

Y’a plus qu’à se reremplir de bonnes philosophies et de rigolades avec les collègues de l’hôtel. J’ai longtemps hésité à continuer vers le Brésil, me prendre une vague de carnaval dans la gueule. Mais je ne veux pas me dépêcher, je me garde ce beau morceau pour une autre fois. Et puis, les festivités décuplent les tarifs hôteliers, ce serait plus qu’un dépassement de budget. Il y a bien assez à faire sur l’autre face. Du coup, demain, départ pour le nord-est. Salta etc… Je ne peux pas faire plus touristique comme route, mais il y a toujours moyen de se faufiler dans des fissures aventureuses.

Il y a des dates comme des coups de hache. El hideputa St Valentin se radine avec ses roses noires. Ça tombe très bien, je pourrai la passer dans le désert. Un clin d’oeil larmoyant à Yiskah, et l’autre ouvert sur l’avenir. Que la terre lui soit légère…

Si peu me revient. Si peu me revient de ce que j’avais investi en toi. Toi qui ne prenais presque pas de place au creux de notre insignifiance. Toi qui te cramponnais à moi comme à une bouée de silence. Sirène aux yeux sévères, harponnée par un cri.

« Siento más tu muerte que mi vida ». (Je ressens plus ta mort que ma vie. Miguel Hernandez Gilberto)

Puerto Iguazu. Misiones. Argentina.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.