048 Tango à trois

Après la brumeuse évasion au-dessus des ateliers d’arc-en-ciels et sous le robinet démentiel des cataractes, un peu de vin pour se rincer les amygdales et réaliser l’inattendu: Improvisation de cante flamenco aidé par les vocalises d’une Israélienne et deux guitares blues jouées par un Allemand et un Argentin qui connaît mieux l’Europe que moi… J’adore voyager!

J’ai quitté l’enclave amazonienne où n’est que terre rouge tout ce qui n’est pas jungle. Les pavages de pierre brûlante, si beaux pour les yeux, si méchants avec les chevilles. L’autobus glisse sur la pampa humide. Deux filles splendides montent dans le bus bouche-bée. Je maudis les salopards qui embrassent ce genre de nanas. Sans le tracé de la route nous tournerions en rond dans ce désert de gazon. Les villes, par manque de pente, ne savent pas trop comment s’étaler. Elles dilatent lentement leur tache d’huile sur cette grande flaque verte. Les maison se serrent comme un troupeau dans l’immensité. Même le ciel a de la place. Les vaches sont enfoncées à mi-cuisseau dans leur souper, on ne voit presque pas les veaux. L’ombre des bosquets ne sert à personne. Ils ont planté des pins pour la pâte à papier, peut-être aussi pour casser la monotonie, ou parce qu’avant ça, même les oiseaux se perdaient. C’est le genre d’endroit où tu peux acheter les kilomètres carrés comme qui rigole. Tu ris moins au moment de planter les 400 mille piquets de la clôture…

Et ces routes qui n’ont pas d’autre issue que l’autre extrémité… La pampa ne peut s’écrire qu’avec des points de suspension… C’est la pleine mer de chlorophylle. Les nuages s’essorent au hasard. Le regard dispose de 360 degrés de rien. Un peu de vie s’agrège au récif d’une ferme, à l’épave d’un hangar grignoté par la rouille. Les purs-sang qui grandissent ici, nourris de tant et tant d’ouverture, doivent trouver les hippodromes tortueux.

Passer la nuit en bus, c’est comme s’emmerder ferme dans une fête où tu n’oserais pas quitter ta chaise. Entre évanouissements et micro-sommeils, la terre finit par grincer sur son axe. Un autre jour se pointe, la brise universelle de l’aube relance la machine à réfléchir: un bien petit moulin pour tant de grain à moudre. Je réduis les alpes natales en poudre pour me faire des îlots artificiels, des édens synthétiques. Je me fourre très exactement là où le destin n’était pas censé me trouver, là où personne ne m’attend. Encore que: Les deux gazelles italiennes m’enjoignent à leur tenir compagnie. Je dois regarder derrière moi pour m’assurer qu’elles ne s’adressent pas à un type à la hauteur de leur beauté. Je sers de coussin à Alina et suis de fait l’appuie-tête le plus heureux du monde. Stefania me dit que je suis un peu chié de ne pas lui avoir prêté attention plus tôt. Je crois rêver un rêve humide. On ne remonte pas pareil qu’on est descendu du bus quand on sait qu’à l’arrivée il faudra se chercher un hôtel à trois.

Il y a des coups d’ongle dans la palette de maquillage du piémont désertique. Croix tourmentées des cactus. Le cimetière loin de tout, où ne vivent que des âmes, ressemble à un village fleuri. Certains caveaux paraissent plus confortables que les maisons. Il y a plus d’esprits que d’humains dans la caillasse orange, définitivement tatouée par le soleil, mais il n’y a pas d’anges: les anges voyagent avec moi. Les deux calabraises amoureuses du Brésil mettent leurs pas dans les miens. Posadas, Corrientes, Salta, San Salvador de Jujuy, Humahuaca, La Quiaca, Villazón… Plus on grimpe vers le nord et les hauts plateaux, plus on se sent entourés d’Incas. Le castillan se mâtine de Quechua, d’Aymara.

Salta la linda se fait belle et, de même que mes cavalières, se glisse dans une robe de soirée pour une Saint-Valentin taillée sur-mesure. Je suis une légende pour les serveurs sitôt ouvertement amoureux de mes hôtesses mortes de rire. Tout le restaurant maudit le salopard que je suis. La douce ébriété nous aide à concocter un métalangage latin. Un saxo-reggae berce nos fatigues. Les oiseaux de papier claquent dans le vent pendant que leurs modèles vivants chantent une ode à l’orage. Le cabildo dans son bel enduit blanc s’éclaire doucement. La cathédrale rose-bonbon regarde la place les yeux mi-clôts. La fête de l’amour-amer glisse sur mes plumes de corbeau. Le goudron de la douleur se dissout bien dans les sourires italiens et le Torrontes de Cafayate. La nuit est bien jolie quand la lune l’habille de brillants. Un bar rétro rien que pour nous. Un billard plus bleu que l’Adriatique. Led Zeppelin me chante « going to California »…plus tard, plus tard.

Le kiosque au centre de la grand-place, grand parapluie de bois, dégoutte autour des danseurs fiévreux. Le tango que je cherchais en vain dans la capitale se construit enfin sous mes yeux charmés. Et pardi! qu’on aimerait participer, mais y’en n’a pas une pour guider l’autre.

Sur la route de Tupiza à Uyuni (Bolivie) 9 heures de bus 4×4 entre traversée de fleuves plus ou moins asséchés, défilés pile de la largeur du bus qui déboulent sur des vallées à faire pâlir d’envie les avenues de Buenos Aires. Chemin de gravelle à dada sur les précipices. Le couchant sur les falaises de chair à vif, récemment déchirées. Les cactus candélabres à la conquête des falaises brunies, bleutées, rosées, grisées par le prisme des oxydes. A en croire les grincements et les secousses, le bus creuse sa route à même la roche. On longe un chantier d’obélisques, mille ébauches d’églises minérales. Dans le long ennui des hauteurs on fait et défait toutes les formes de concrétions. Rodéo hystérique dans le bain de mercure d’une lune fuyante. Les trois lanternes d’un coin de vie incongrue se confondent avec les premiers angles des constellations. Au loin les éclairs ajoutent leur dramaturgie à ce crépuscule idolâtre. Les nuits sans sommeil s’additionnent aux altitudes. La Bolivie en devient mystique. Grandes inspirations qui n’apportent pas d’air. Torrents de poussière. Bric à brac des villages d’adobe et de poubelles. Les pistes passent entre où elles peuvent et où bon leur semble. Sur les épaisseurs d’air bouillant flottent des moitiés de montagnes.

Tout est touché par le style de l’immensité. On a étiré la nappe impeccable du salar. Quelques volcans et de gros bouts des andes la maintiennent en place. Le lac de sel attend de servir à la cuisine de des astres. On prépare une réception de mages et de sorcières, un congrès de super-puissances magiques, un symposium olympien dans la zone la plus neutre qui soit. Le vent est livré à lui-même, n’ayant rien à charrier, pas la moindre branche à secouer, il joue avec les petits piafs des lointains abords. L’océan fâché s’est retiré en nous laissant ses amertumes. Rivage sans vagues, épuré, repassé, désinfecté au lithium, un avant goût du bout des mondes, une transition vide de sens avant l’éternité. Un grand blanc dangereux aux mâchoires cristallines. Une dose de blancheur à en perdre la vue, à passer en un clin d’oeil au grand noir. La mer de larmes, en définitive, ne nous laisse en s’asséchant qu’une longue page blanche. Mais la moitié d’entre nous restent muets pendant que l’autre tire tous les clichés comiques que permet la perspective. A mon avis on ne devrait pas jouer ainsi avec le mystique horizon…

Celui qui s’intéresse aux distances fait mieux de s’en référer au ciel. Le sol est plutôt taiseux. Bassins de sel ou continents de boue craquelée, assortiment de graviers et de buissons à peine plus que minéraux. Quelles sortes de rêves peuvent bien te venir au cours d’une nuit ici? Combien de zones hostiles à la vie recouvrent les Amériques?

« La noche hace su cama bajo tus grandes párpados » (La nuit fait son lit sous tes longues paupières. Pablo Neruda)

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