049 Coup de vent

Les andes montrent leurs dents blanches. Leurs canines acérées grognent contre le ciel sans tâche. Faire trois courses ici c’est déjà tout un voyage. Les locaux sont carbonisés par le soleil en roue libre. Les mamas édentées, bariolées de lainages, un petit langé dans le dos, ont leur chapeau noir posé sur les tresses. Les joues sont distendues par les boules de coca. Et l’on converse à demi anesthésiés par l’alcaloïde national. Tout le monde est un peu drogué dans ce pays extrême. Quand on voit l’effet que produisent sur la gent masculine lambda Stefania et Alina, je pense qu’elles n’ont pas tort de vouloir que je monte la garde devant la porte approximative des chiottes de cette gargote entourée du néant de l’altiplano.

Soumis, les pattes en l’air sous le ventre des cieux, les pas sont lents et l’on ne gaspille pas les mots. On n’est pourtant qu’à trois ou quatre kilomètres à la verticale du monde normal. Apparemment on picole un max, pour tromper l’ennui, la peur de l’ennui, les dégâts de l’ennui, pour mettre un nom sur la folie qui te prend sans prévenir.Les habitants nous dévisagent. Ici, toute éraflure sur le disque 33 millions de tours de la routine est vécu comme une aventure. J’ai l’air d’un tueur à gages égaré, les italiennes sont bardées de tatouages et s’engueulent en dialecte proto-sicilien pendant que les gars les boivent des yeux.

On rumine l’herbe divine sans broncher, on crache entre les rangs clairsemés de quinoa. Les vigognes se font des ventrées de dieu-sait-quoi. Les lamas font de la laine à partir des gênes des courtes herbes qui ont appris à résister à tous les climats. Le renard est roi des cailloux. Le fond de l’air est glacial mais le soleil, tout près, te mitraille de tout son arsenal d’ondes, pas déviées d’un iota par le bleu céleste parfaitement indifférent. C’est par erreur que l’homme s’est installé en Bolivie: c’est un territoire taillé pour les dieux. Terres de catastrophes, de contrepieds thermiques qui cisaillent les falaises et font des galettes de lave. Les touffes d’herbe vaillante, ultime tentative de vie, coussins des esprits errants, lentement calcinées par la rudesse du climat qui n’a presque rien d’autre à rogner. Une éclaboussure de lichen suce les dernières traces de nutriments. A peine plus vivant que le souffre, il fait de beaux dessins jaunes, des décorations circulaires pour faire honneur à la coupole de ce temple du gigantisme, l’une des plus belles définitions du bleu qu’il m’ait été donné de voir.

Mes histoires de cœur sont des records de (courte) durée! Le trépied avait pourtant l’air d’être la structure la plus stable. Pas eu le temps d’écrire le début que déjà je vivais la fin. Mais je reste rempli de reconnaissance pour ces angelots vagabonds qui m’ont aidé à passer le cap-horn dangereux d’un triste anniversaire. Saint Valentin retourne raconter ses sornettes à d’autres. Ce n’est pas la première fois que j’ai droit à ce qualificatif: Paraît que je ressemble au vent qui te caresse et ne fait que passer, impalpable est toujours présent. Ca tombe bien, il y a justement une chanson italienne qui me va comme un gant. « Io sono il vento. » Je n’aurai donc pas tout perdu, une jolie chanson c’est un merveilleux cadeau, même quand c’est un cadeau d’adieu.

Je crache à 4900m au-dessus de la mer sur ce monde que je ne comprends pas mieux que les femmes, qui ne m’apporte pas le début d’une explication. Je me sème par petits morceaux sur cette terre où je ne sais pas où me mettre. Les mots du vent sont les derniers à ne pas me faire peur. Je vois des chemins larmoyants sécher sur les joues catastrophées des volcans. Le sol se fendille de s’être si peu offert. Les pierres se carapatent sous mes semelles. Les caresses me restent dans les mains. Regards à jamais immatures, visions qu’évacuent si mal les soupirs. Heureusement des rayons de sel nous cautérisent un peu les yeux. Les yeux, capables de tout voir…

La poussière, pas foutue de nous brûler la cervelle, fait aussi bien de nous cramer la gorge. Pour ce que j’ai à raconter, j’aime encore mieux être enroué, me protéger derrière une quinte de toux. Une existence en guérilla, mais pour qui-diable sonne le glas?

Des réserves de pierres pour se les lancer à la tronche jusqu’à la fin des temps. Ca me plaît de savoir que tout ce que je bâtis est éphémère et tombera au premier coup de vent. Il faut apprendre à apprécier son tourment: Un rivage noir, matraqué de bombes volcaniques, un lac rouge sang, des hectares de cendres stériles, des lagons d’arsenic, des tornades de borax, des îlots de sel même pas comestible. Un vent froid pour meurtrir les brûlures du spectre assassin, juste ce qu’il faut d’air pour ne pas mourir, des ruisseaux fumants entre les plaques de glace, des poupées intouchables et des frères humains tellement rivés à leur objectif qu’ils ne te verraient pas crever. Autre technique (risquée) pour apprécier son enfer: Se faire démon soi-même, devenir maître de ses propres lieux sordides, établir un diktat de ses recoins. Eviter les flaques de boue, ou sauter à pieds joints dedans…

Comment recevoir ce message 100 fois répété que l’amour te tord comme un linge pour tirer de toi un extrait de sourire, plus volatile que l’éther, puis jette ton éponge essorée sur le ring sanguinolent de la passion? Comment analyser le fait que chaque fois les adieux m’ont griffonné des solutions commodes au dos des lettres de rupture? La sauce calabraise est savoureuse mais elle pique par ou elle passe. Entre le chaos de roches et des cœurs, entre les cris d’Eole et les soupirs italiens je vis comme dans un Carmina Burana naturel. Roulements de timbales dans l’immensité qui semble naître de moi. Le vent, furieux d’assister à ce fracas, remue les astres et libère tous les sables de la pesanteur. Les rochers s’agrippent au cas où, les flamands roses se plantent au centre de la lagune, leurs plumes déteignent de partout pendant que le soleil préfère encore se coucher plutôt que de voir mourir une idylle dans l’œuf. La cordillère s’effondre sur elle-même dans sa conquête absurde de l’atmosphère. Les éboulis font le dos rond dans la nuit à pierre fendre. Face cachée de la terre criblée de boulets de basalte, visite guidée d’un astéroïde. La voie lactée me serre sous son aile étincelante, la croix du sud me pousse avec son aiguillon. Bien sûr je ne vais pas en rester là! La beauté est une fin en soi.

Désert que l’on a fait volontairement inhospitalier pour sauvegarder tout le silence du monde. Il se répandra de partout quand s’ouvriront les portes des andes, du Hogar, du Kalahari, quand céderont les réservoirs de Gobi et des pôles, à la fin du cycle de l’homme. Je suis de retour dans le dos du volcan Licancabour, celui qui a patronné tout mon séjour dans la vallée de la mort chilienne il y a mille ans. J’étais seul, ça collait mieux avec l’ambiance. Beauté sans sucres ajoutés, câlins de sable, ce presque rien qui touche à tout. Tout le long du plateau andin on a fait péter un arsenal nucléaire. La tempête a la forme de mon humeur. Les épais champignons se frottent les ions à l’idée d’un jolie rafale d’éclairs. Il y a tant d’espace ici pour que personne n’y passe, comme si on s’était gourré dans les proportions…

Tel un chauffeur de locomotive, je charge les joues du conducteur de feuilles de coca. La conduite est éprouvante et on ne veut pas voltiger entre les certes somptueuses coulées de lave et les fleuves de mousse. Je dissipe ma part d’énergie dans les psalmodies enivrantes de Nusrat Fateh Ali Khan. Si ça n’était pas des lamas avec des pompons de laine aux oreilles, on pourrait être dans l’idée que je me fais de l’Afghanistan ou du Pakistan. D’ailleurs, tous m’ont dévisagé à cause de mon chèche de touareg (mon sarong indonésien en l’occurrence) en attendant je suis le seul à être efficacement protégé du froid piquant de l’ombre, du soleil puisé à même la source, et des wagonnets de poussière qu’on nous renverse à tout propos.

Traîne de sable que tirent après eux tous les véhicules, un simulacre de sillage sur les flots infinis de pierrailles. Empires de silice, royaume où les sages cherchent encore une raison d’être à nos supercheries. Pentes de terre poudreuse où essaient de se maintenir les gros Toyota tout-terrain. On dirait qu’on rallie un camp secret de la résistance.

A fond la caisse sur une lame parfaite de boue séchée, la cumbia déborde de partout, on se rapproche de la croisée des chemins. Ca n’est pas si souvent ici, il ne faut pas se rater sinon tu repars pour 300 bornes de secousses et de dérapages. Se séparer en Bolivie est un excellent moyen de ne plus jamais se revoir.

« Io sono il vento, se t’accarezzo non devi fidarti di me, io non conosco la legge que guida il mio cuore, son l’amor, la passione d’amor. Qualcosa c’è in me, più forte di te, più forte di me… » (Je suis comme le vent, ne fais pas confiance à mes caresses, je ne sais rien de la loi qui dirige mon coeur, je suis l’amour, l’amour passionnel. Il y a en moi quelque-chose de plus puissant que toi, de plus puissant que moi… Paroles de Gian Carlo Testoni, interprétée par Mario Marini.)

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