050 La paix des braves

Fidèle à ma réputation venteuse, je me love dans les bras du hasard qui m’a fait croire que je dériverais en italien sur les terres brésiliennes. Il faut croire que mon destin se joue ailleurs. Je garde le meilleur dans mes sacoches légères et je me relance au grand bonheur la chance. Du coup je file mon chemin vers La Paz.

Ses milliers de bicoques se sont déposées comme la poussière partout où elles pouvaient tenir, partout où autrefois on avait terrassé les andes de quinoa. Cité stratégique sur la route des jungles le long d’un fleuve aurifère, c’est aujourd’hui un carambolage de survivants, une avalanche de briques où tout se troque. Valparaiso ratée, sans peinture et sans océan. Standards afro/cambodgiens. Tout parait même un peu plus difficile ici, dû aux variations du climat hystérique, aux rigueurs de l’altitude. On a peine à penser que l’on puisse possiblement remédier un jour de quelque façon à la situation chaotique. Les quartiers pauvres le sont foutrement, et s’il est écrit sur tous les murs que Jésus est sur le point de (re)venir, sans doute sera-t’il en selle sur un cheval apocalyptique.

Les pentes ruissellent d’efforts pour s’en sortir malgré un sentiment palpable et désarmant de résolution à la souffrance. Tout se vend sur les trottoirs déjà usés par la galère et les pas précipités. La surdose de marmots grouille à même le sol crasseux dans des lainages bariolés. Les mamans collectent quelques bolivianos les pieds planqués dans un carton. J’aide à ma façon en me nourrissant presque exclusivement des fruits de saison (demandez pas laquelle…) Pêches, avocats tropicaux, figues de barbarie, mangues, grenades. Notre-dame de la paix étouffe dans les embouteillages. Essaie-donc de fourrer Paris dans les gorges du verdon… T’as intérêt à maîtriser le slalom et le démarrage en côte! Impressionnante présence militaire pour contenir tout ça. plutôt sympathique dans l’ensemble. (Quand tu n’es pas du ghetto du moins.)

Séquence roulette-russe sur le merveilleux « camino de la muerte ». L’ancienne route qui ralliait la capitale et les zones productrices du nord.  Un lacet de pierres qui roulent dans le néant majestueux. 650 victimes par an avant qu’ils ne goudronnent un autre itinéraire. Maintenant, 2.5 touristes terminent chaque année leur voyage en saut de l’ange. Il faut signer une décharge avant de commencer… Départ à 4700m, sous les épées de roches noires où languissent des lambeaux de glace, que même les dragons ils trouvent l’endroit invivable. Beautés froides avec qui il vaut mieux éviter de passer la nuit. Des cascades, qui semblent venir directement d’un trop-plein du ciel, entament une chute dramatique aux rebondissements spectaculaires. Les minces torrents d’écume découpent méthodiquement la droiture hautaine des montagnes.

Les rapaces, toujours majestueux, (comment font-ils? Ils ne se curent jamais le nez, ne rougissent pas, ne trébuchent pas devant les dames…) ancrent leurs serres dans le vert moussu des dévers. Nous dévalons 65km vers les bois précieux cachés 3600m plus bas. yahouuuuu!!! On laisse les herbes rases et les modestes fleurs arctiques pour des forêts humides ravissantes où on se demande entre 2000 secousses et dérapages combien de colibris on pourrait mettre dans une noix de coco. Sport botanique extrême. Tout en négociant la furie des virages splendides, au bord des paupières de la mort, on traverse les couches climatiques comme des balles. Il faut faire gaffe aux lamas, viscaches, ours à lunettes, aux papillons énormes, aux minis abeilles tropicales. (ça pique fort dans le casque…) Il faut des chaussettes de laine et un maillot de bain, du répulsif à moustiques et du baume à lèvres. On saute sous les bras des cascades, sur des tremplins de pierre. Le guide manque de se tuer sous mes yeux. On a sauté en même temps mais lui est retombé sans son vélo… Il nous considère comme de vrais tarés, une catégorie à laquelle je me surprends de plus en plus à appartenir.

On se remet dans un coin de paradis avec douche, piscine sans chlore alimentée par un torrent tiède et repas copieux au milieu des inattendues tropiques picotées d’orchidées. Le chemin de la mort c’est à mon avis aussi le retour en bus: Les ravins et les éboulements sont à la démesure du pays. La route est dégagée, (à part deux glissements de terrain…) le ciel aussi, mais les gouffres où se planquent les papayes et les toucans sont maintenant remplis au débordement de gros cumulus. D’ordinaire on est plutôt dessous. On conduit sur les nues, des petits dieux sont plantés entre le vide et l’asphalte. On n’a pas cessé de se tuer sur la route. Quel régal de débouler à toute berzingue avec plus de coca et d’adrénaline que d’oxygène dans le sang! Du ski sans la putain de neige. Je me découvre un genre de passion. Coup de cœur pour les chiliens du groupe. Force est de constater qu’ils sont presque chaque fois adorables. Telle Sally qui me partage tout son assortiment de laines et d’onguents, me tire les vers du nez, passionnée par mon « histoire ». Le lendemain elle se révèle être…psychiatre. Plutôt marrant de ne pas le savoir avant. C’est peut-être une fille ainsi qu’il me faut!

Je voyage avec une gourmandise toujours grandissante. Si l’Europe est un grain de maïs, l’Amérique latine est un pop-corn qui te pète à la gueule sans te blesser, mais qui ne laisse pas de surprendre.

« Chaque humain qui parle est un dieu à sa façon, à sa manière à lui, qui mène sa vie farouche.  Chaque cœur qui bat est un feu à sa façon, à sa manière à lui, au galop de sa propre monture… Tambour battant. » (Denis Pécan)

La Paz. Bolivia. Fev 2014

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