051 Out of Bolivia

Demain, ou dès la fin de ce jour, je serai le résultat d’une somme nouvelle. Additionné différemment par les avaries et les assistances, multiplié par la douceur ou par l’absence. Dans l’heure qui suit je serai étranger à ces traits tarabiscotés. J’ai des tas de minutes à ma disposition pour une fois de plus tout bouleverser. Je me suis assis sur un propulseur, une force sans freins. Ballotté par les vents solaires je change plus souvent d’heure que de chaussures. Que ce délire soit volontaire me fait paraître encore plus fou.

Toujours, quand sur les cendres chaudes du passé je pose une main attendrie ou un poing rageur, je me demande: pouvait-il en être autrement? On dirait bien que le destin brutal ou tendre, par la tresse époustouflante de tous les petits fils de nos choix, nous traîne chaque fois très logiquement et très exactement où l’on est.

Et je suis épinglé tel un bombyx à tête de mort sur un banc de nuestra señora de La Paz. Une gamine en pantalon fuchsia écœurant me mange des yeux en mastiquant une gomme tout aussi rose et écœurante. Eussé-je tissé autrement un seul de ces fils ténus et je serais dans un tout autre ailleurs, entouré de tout autres gens. Le cireur de chaussures ne briquerait pas les rangers d’un soldat ensommeillé. Je n’observerais pas, sur les pentes raides des trottoirs, le maniement délicat des brouettes chargées à hauteur d’homme et à largeur d’hippopotame des vendeurs de maïs soufflé. Colporteurs de bulles d’air que l’ennui picore nonchalamment. Trompe la faim en suçant tes doigts sales et salés.

J’ai beau faire le fortiche, tu ne veux pas être intimidé quand il s’agit d’assurer dans une conversation avec 11 Allemandes sur le perron de la gare routière! J’en connais qui ne seraient pas essoufflés que par le manque d’O2. Je les fais marrer avec mes 2,5 mots de germain. 3 petits gars boliviens aimeraient bien participer, mais s’ils ont tous les attributs archi-rabachés du style rap-urbain qui en a plein le slip, ils manquent cruellement d’élan.

Ecoles de danse traditionnelle en plein air. (vicié de monoxyde de carbone) La nuit dans les terrains vaguement dégagés ou bien dans les parcs où résistent les derniers vestiges de verdure. Si je ne suis pas à proprement parler le premier fan de la musique folk-inca déchirée de cris et de coups de sifflet; si cette danse de révérences, de voltes et de bras grand ouverts m’attire bien moins que la subtile arrogance du tango; force est de constater que cette simulation de vol acrobatique synchronisé, qui ne leur laisse guère plus que les chaussures sur terre, leur fait pousser des sourires désirables. Où l’on voit que la transe n’a pas besoin d’être sérieuse pour sublimer les personnalités. Dans le même genre, si les canons de la beauté andine n’atteignent pas mes plus reculés murs d’enceinte, des exceptions comme la prof de danse te font rêver de vivre avec un tourbillon.

Les hurlements continuels des vendeurs des kiosques, des taxis collectifs, des annonceurs des bus, des cantinières de trottoir, le festival des klaxons et des diesels agonisants finissent par saturer l’espace et composer une bande sonore industrielle qui me téléporte à Casa, Kuala Lumpur, ou Monrovia en bonnet péruvien. Le bus est repoussé de 8H, (d’où mes songeries de gare routière) pour finalement être…annulé. Des manifs bloquent tous les accès à la cuvette urbaine. Ca favorise les rencontres entre naufragés. Pour un peu je partageais un voyage de première bourre avec la somptueuse Misaki. Au lieu de ça, on se retrouve entre gringos de toutes provenances en convoi de trois taxis blancs (genre ONU) à essayer par les détours les plus carambolés de contourner les barrages routiers, les barricades de terre, les pneus brûlés et la foule en colère d’une grosse et grossissante protestation sociale.

Au cœur de la confrontation et des grenades lacrymogènes des robocops boliviens, on ressemble vraiment à des expatriés en manque de rapatriement, des exfiltrés clandestins sur la margelle d’un possible débordement. La foule ça a toujours une méchante tendance à lyncher. Ca te donne juste une bonne idée, si tu multiplies par 100 le risque et la trouille, de ce que ça doit faire de se retrouver à essayer d’échapper, dans un pays où tu es si manifestement étranger, à une situation de conflit aggravé. Les Américains hallucinent et balisent. Les Allemandes n’osent pas imaginer que cela puisse dégénérer ou gâcher leur congé. Les Canadiens sont cool, efficaces et vivent tout ça comme une nouvelle aventure dans le sud pittoresque. Les Japonais observent comme des elfes notre monde baroque. Parce que je parle español je dois gérer le groupe, et parce que je suis Français, forcément je m’y connais en émeutes et en révoltes populaires… Le fait est que je m’y entends apparemment mieux qu’eux! Chiffon mouillé sur le nez pour tout le monde, on arrête les photos et on fait profil bas.

Au moins c’est un tour touristique dans les bas-fonds et les pierres qui commencent à voler que les autres voyageurs ne feront pas! Le taxi transpire à grosses gouttes, crie dans la radio des idées pour évacuer la marée en colère qui noie la voiture. Le véhicule touche les trottoirs qu’il chevauche, dérape entre deux camions réquisitionnés pour barrer définitivement la ville. On passe au chausse-pied dans la tension qui monte d’un cran toutes les deux minutes. La police anti-émeute charge les manifestants dans l’air rouge et noir de poussière. Les feux de gomme et les lacrymogènes mettent une ambiance infernale à ce tableau de guerre.

« Road-block, curfew » Cinq contrôles de police en 70km. L’autoroute est vide, nous sommes les derniers à échapper au blocus. Le chauffeur craint de n’avoir pas suffisamment d’essence. La conduite est éprouvante dans le no man’s land des hauts-plateaux. La frontière bolivienne se ferme juste derrière mes talons. Le Perú nous accueille moyennant une « mordida » de dix dollars. Un Californien paie pour moi, je n’ai pas une telle somme en poche, je n’ai pas pensé à retirer en cas de révolte.

C’est encore à l’unique hispanophone de répondre aux questions piège des douaniers qui, par radio, savent déjà tout de notre équipée fantastique. Grosse ambiance de photo-journalisme de choc. Clichés qui passeraient bien au festival de Perpignan. Visa pour l’imaginaire que je passe surtout à chaperonner ma protégée japonaise. Je ne perds pas le nord dans la tourmente! Nuit à 10m de la frontière et de la tache noire du Titicaca dans un hôtel record des plus pourraves mais suffisamment sécurisant. Fallait bien une situation insurrectionnelle pour que je partage la chambre avec cinq demoiselles prêtes à s’agripper à moi au plus petit incident. La douche est gelée, les lits vraiment douteux, mais c’est mieux que de rester planté dans la zone tampon, dans ces mètres carrés qui n’existent pas, au point de contact des gants de boxe des nations.

Matin criard dans l’ambiance bâtarde des limites étatiques. On apprend que ça s’est durci à La Paz (qui porte décidément mal son nom…) bloquée par des troncs d’arbres et des camions calcinés. Nous on déroule la carte tourmentée du Perú. L’équipement balaie les traces de revendication en travers de la route. La frontière n’a pas arrêté net le vent de révolte. L’accès à Cusco est bloqué mais le lac des leçons de géo est sur le chemin. Bidonvilles dispersés entre les marécages, le vert tendre des fèves, le pourpre de la quinoa, une déco du genre colza et trois salades pour faire joli dans les sandwiches au fromage ou garnir les assiettes de viande d’alpaca. Troupeaux métissés de vaches, lamas, moutons, ânes, porcs et poules. Tous les bestiaux sont laineux. Ne pas se fier à la lumière aveuglante, la nuit il fait un froid cisaillant à 3800m sous le vent de ce qu’il faut bien appeler le large.

Le chauffeur fait péter le gangsta-reggaeton en slalomant entre les mamas plus larges que longues, courbées sous des charges invraisemblables. Les murets de pierre s’arrêtent en dérapant dans les eaux frissonnantes. Depuis les lacets de la route « littorale » le regard roule comme les rochers vers les parcs à truite. Pas facile de se convaincre que ce n’est pas la mer. Dans ce qui seraient des dunes poussent des haricots. Terrain de foot tondu par de gras moutons, stade cultivé de lupins. Si tu dégages trop fort, ton ballon finit dans l’océan d’eau douce. Les allergiques au gazon doivent éviter le quartier. Maisons de terre ou de briquettes sans enduit. Seules les pierres tombales sont coloriées et fleuries. Si ça ne dérange pas, pour ma part, je préférerais l’inverse! Si tu creuses trop les tombes, tu dois immanquablement trouver l’eau. Quelle que soit ta mort sur ces rives tu termineras en noyé. Fatigué de ramer, on te met un linceul comme une voile.

Le froid dépose les lies des heures insupportables. Les rayons gamma jouent avec les clartés des eaux sacrées, noircissent le ventre des cochons. Tous ces jours indistincts qu’on ne pourrait pas supporter. Et je ne parle même pas des nuits. Il doit falloir se réincarner et renaître deux ou trois fois au moins dans ce grand bain pour maîtriser les langues quechua et aymara (du slovaque avec plus de X et moins de voyelles) et s’habituer à la violence de ces vies. Tagué de partout: « confia 2014 ». Je paie pour voir. De toutes façons, moi et les chiffres…

« …en ese caso es diferente incitar al desorden porque cuando la tiranía es ley la revolución es orden. » (mais dans ce cas là ce n’est pas pareil d’en appeler au désordre car lorsque la tyrannie est légitime, l’ordre vient de la révolution. René Pérez Joglar.)

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