052 Leçon de choses et d’autres.

Puno. Baie de briques sur le miroir froid. Les centaines de bateaux attendent la haute saison en suspend sur une couche de lentilles d’eau. Foulques et canards à bec bleu se disputent les bonnes places pour glandouiller. Il y a bien quelques trésors planqués dans les rues malmenées mais je me dédie entre deux contemplations aqueuses à Misaki, cette frêle brindille tombée ici on ne sait pas comment d’un cerisier japonais. Je me fais guide, traducteur, aide cuisinier, radiateur, porte-bagage et garde de son corps divin. Ce n’est pas de trop. Pas simple d’être évanescent dans ces hauts lieux de rudesse. Je sirote le sucré-salé du maintien nippon dans ces terres où les cris superflus se répercutent sur le désordre presque forcé. Les ruines, le mirador, les roseaux, les condors. On met des heures à longer un tout petit échantillon des rives, pas forcément inoubliables d’ailleurs, mais c’est exaltant de se balader en live, en vivo, dans ses leçons d’école. (et les blagues à la con qui ne font rire personne en aymara.)

Je me répète mais l’impression d’être dans un film est patente. En plus je partage l’affiche avec une star… épatante. Et que penser alors quand toute la ville sombre presque deux heures dans un black out électrique presque fait exprès, que le resto chauffé au grand four de pierre se remplit de bougies, que je me fais dévorer par les ombres japonaises et que se mettent à jouer de très bons musiciens péruviens. (si,si, ça existe!) Quand la lumière revient il n’y a plus que nous, les serveurs fatigués et nos pupilles immenses. Le film n’est pas sous-titré, on ne compte plus les incompréhensions, mais avant le fatal clap final et le générique en eau de boudin, je connais des façons pour que tout s’explique. Je suis un commando à moi tout seul, des éclats de bombes plein le cœur. Tous les enchantements nippons me reviennent dans l’arôme délicat d’une fleur diaphane. Serpent charmeur aux iris en spirale, composé de souplesse et sanglé par mes conceptions, j’attaque ma proie comme un ruban de muscles. Fatigué de calculer mes chances de réussite ou de fracas, dans cette terre de sacrifices je lâche les rennes de mes cavales vénériennes… ça rime avec « advienne que pourra ».

Etape architecturale et gastronomique à Cusco. (ils ont déblayé la route et les opposants…) Les églises de pierre rouge, très belles, sont légion. Il fallait étouffer les flammes du centre névralgique Inca. Elles se mesurent aux officines de guérison chamano-mystique, de mille et un trucs bio et dynamiques. Le dynamisme se ressent pourtant plus dans les attrape touristes que dans les attrappe-rêve. Couillandres à trois soleils (sol=monnaie péruvienne) ou croisades à 300 dollars sur les chemins de l’ancien empire. Le billet vert n’a pas besoin d’attributs solaires pour faire briller toutes les avidités.

On distingue malgré tout derrière les peintures de guerre des agences et des hôtels de somptueuses bâtisses coloniales. Boisures et balcons ciselés par une junte de fameux artisans ibériques. Toitures italo-provençales. Surcouches de plâtre laiteux qui s’écaillent sur le derme fragile du torchis. Sous-bassements de blocs dissemblables assemblés sans mortier ou piles invraisemblables de galets roulés dans la chaux. Le centre historique serait fabuleux s’il était interdit à la circulation et aux horripilants rabatteurs en tout genre. Misaki est ravie parce que sans ma présence elle serait comme une balle dans la mêlée. On me prend pour un des milliers de guides.

Un semi-clodo qui se croit affranchi de la société qu’il n’a jamais cessé de téter me cherche et ne me trouve pas en me disant qu’on a l’air de deux toxicos. (Pays de petits gros…grrrr!!) J’ai parfois droit à « Israël », des fois « turco », mais le plus souvent c’est « italiano » ou « amigo argentino ». Médaille de lourdeur pour deux Françaises qui parlent de nous comme des « deux japonais ». J’avais des lunettes noires mais quand même, entre le Ventoux et le Fuji Yama! Il y a encore des progrès à faire en reconnaissance des visages. (et en acceptation des différences.)  Je bosse la langue de Bashô autour d’un petit déjeuner mémorable (y’a pas que les ruines précolombiennes dans la vie!) dans un hôtel-boulangerie. (Slurp!) Odeurs de pain et de cookies chauds à six heures du matin, le meilleur réveille-matin jamais pensé.

Le qualificatif « chemin de la mort » n’est certes pas galvaudé à bicyclette à Coroico, mais je peux témoigner qu’il serait réducteur de l’appliquer à cette seule portion des andes. On pourrait apposer ce terme à la moitié des voies dîtes « circulables » sud-américaines. Prix spécial pour l’entassement du mince filet de gravelle fuyante qui sert de route loin au-dessus de la vallée sacrée. L’accès à Machu pichu recèle de curiosités qui font du trajet en bus une activité tout à fait adrénalisante. Il faut se couler entre les glissements de terrain, se glisser entre les coulées de boue, enjamber les torrents qui ont emporté les ponts douteux ou le plus souvent passer directement dans l’eau qui court énervée dans le vide. Comme il n’y a rien de trop entre les pneus lisses et les précipices, forcément les vues sont saisissantes.

Cactus à figues vertes, jaunes ou rouges (délicieuses) replats de bananiers, manguiers au bout de la planche, longues barbiches de lichen dans les bras de la gravité. Falaises couronnées d’épines. Les flancs des montagnes sont percés de coups de lance. Il en jaillit une violence rageuse, la bave aux lèvres de pierre. A pied il faut faire les couillons sur dix bornes de voie ferrée pour ne pas payer les sommes offusquantes réclamées par les malhonnêtes de la compagnie ferroviaire.

On se tord la voûte plantaire sur le ballast parce qu’il ne faut pas manquer le spectacle de la rivière déchaînée, les ruisselets romantiques qui l’alimentent, l’éclair fugace des colibris ou la flore palpitante des papillons qui s’y connaissent bien mieux que moi en botanique appliquée, pétales vivants, kaléidoscopes de sucre, créatures de nectar nées dans le creux des feuilles.

Les dix derniers serpentins des 10 mille qui mènent à la cité des nuages se font dans la lumière fantomatique et fantastique du tout petit lendemain matin. La brume se déchire par magie sur la carte postale ultra-fameuse du village de roche. Je me souviens qu’il n’y a pas si longtemps, un après-midi pluvieux avec mon frangin, on suivait les contours de ces tortillons sur google-earth… Je me revois aussi il y a un peu plus de temps, en CM1, fasciné par les photos des empilements au millimètre de ces bouts de montagne. Quelle émotions de traîner ici mes savates! Ils ont construit la cité à partir d’une avalanche, ils se sont basés sur un éboulis, un épi rocheux tronçonné pour façonner un genre de paradis. Machu pichu, ou comment ordonner un éboulement. Si nos fiers ancêtres avaient bâti Gordes au sommet du Ventoux, on aurait droit nous aussi à notre merveille du monde rien qu’à nous!

Impossible de croire que cette agglomération pas loin d’être parfaite ait été conçue en vue d’autre chose que la contemplation méditative (ou alors la méditation contemplative, enfin bref…) La ronde de falaises alentours tire de grands traits dans les rouleaux de brume. On est comme inclus dans une gravure chinoise. De longs chiffons blancs se déchirent dans ce gigantesque encensoir. Dans les recoins de granit chuchotent encore des voix préhispaniques. Les terrasses vert-pomme attendent d’être semées. Les lamas assurent la tonte pendant qu’une armée plutôt cool gratouille délicatement les mousses invasives. Ouvrage sans fin dans ces airs subtropicaux saturés de flotte.

Aux chevilles de la « vieille montagne » une économie tout aussi parasite se développe. Guerre des offres face à notre inépuisable demande. Vu l’état pitoyable des infrastructures, à la lumière de ce qu’il faut débourser pour atteindre le sommet, on devine que la montagne de dollars générée par l’attraction-reine de l’Amérique latine est aux trois quarts concassée par la corruption.

Les incas furent un peu les romains de l’avant « nouveau-monde » et Cusco serait une Rome rouge si on l’avait laissée s’affranchir de sa décadence. Mais le nombril du monde a les bords pleins de croûtes. La pauvreté est purulente. Depuis le gros monocle de l’autobus nous visitons l’allégresse attristante du carnaval des réprouvés, des crados et des édentés qui n’ont pas besoin de masques pour nous effrayer. Les pauvres diables se coursent et s’aspergent le temps d’une pause dans leur casi servitude. Esclaves en tout cas d’un quotidien désarmant à la limite entre la boue et le ciment. La tempête approche, il faut rentrer les autres trimards que sont les pitoyables bestiaux employés à tondre des tentatives de squares. J’écris à la lueur presque constante des éclairs. Le bus prends l’eau, un chien a les tripes à l’air sur l’asphalte, on vend l’espèce de cornemuse d’un mouton décapité sur le trottoir. Misaki s’effondre épuisée par ce qui lui est si étranger: Quand la vie se débat, forcément, elle balance des coups de pieds.

25h de bus, d’essorage serait plus approprié. On a changé de météore. Le désert côtier n’offre pas bésef d’opportunités à la vie. Le soleil fait scintiller la poussière couleur de cendres. Le désert m’attend depuis toujours avec ses milliards de délitements, de plaques gravées de vérités, de formules incantatoires, ses gravillons divinatoires qu’il faut jeter dans la gueule du hasard. Hectares de sables stériles, partition vierge pour le chant des absents. Métronome de tôle ondulée. Lignes enfin droites où la vitesse perd sa substance après 17H de centrifuge pour échapper à la cordillère. (non sans lui abandonner une jante et un morceau de pneu gros comme le poing) Pas fâché de caler ma bulle au niveau de la mer après plus de vingt jours entre 3500 et 5000m d’altitude. Marrant de deviner un tout petit tronçon des lignes de Nazca. (Une autre attraction-phare mais là faut louer un avion: trop c’est trop!) Réponse d’un espace vide à un autre. Conversation de solitudes diamétralement opposées.

On persiste à vivre dans des zones inhospitalières. Maintenant qu’on a de l’air on manque d’eau… Les oasis sont penchées sous le poids des mangues géantes (genre gros melon). Les bougainvillées sont comme des feux de joie dans les villages fabriqués en poussière. Les églises dodelinent au ras des dunes. A une mosquée près on serait au maghreb. Les vignes hautes sur pattes attendent la très prochaine traite. Elles aimeraient sans doute profiter de la belle ombre qu’elles produisent. On dirait qu’une très grosse vague est venue lécher Ica jusqu’aux pieds de la chaîne côtière répandant de partout son sable fin comme dans nos stations balnéaires. Toute l’équipée du car sommeille sous les flammes bleues du ciel de propane. Tel une vigie au front du bus je guette la mer avec des yeux avides jamais écœurés par les dunes. Le voilà enfin: L’océan. Sans commentaire. Juste la joie des retrouvailles.

A道づれは胡蝶をたのむ旅路哉  Michizuré-wa kochô-o tanomu tabiji-kana

(Au papillon j’ai demandé d’être mon compagnon de voyage. Masaoka Shiki)

Ica. Perú. Mars 2014 べん

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