053 Hyperboles à revendre

Nuit crème entrecoupée de fines plaques obscures et croquantes. Strates de sommeil pas forcément reposant ni splendide. Nuit stracciatella aux éclats de saveurs et de soupirs. Fripé par la fatigue et pas rasé de 18 jours, je me fais l’effet d’un scribouillis sur le rectangle pâle d’une estampe japonaise.

Avant de sombrer dans les bras irrésistibles de celui qu’elle ne doit certainement pas appeler Morphée, Misaki a booké d’un doigt mutin le vol qui la renverra à ses réalités. Son soleil se lèvera loin d’ici, de l’autre côté du sourire océanique. Avions qui nous rapprochent, qui nous arrachent, qui reprennent si aisément ce qu’ils ont si facilement donné, qui vont multiplier par 180 millions les 10 ou 15 cm qui nous séparent pour le moment. Cupidon (encore un qu’elle ne connaît pas sous ce nom) agit un peu de la même façon. D’ailleurs il est clair qu’il vit dans des nimbes troublantes celui-là, parce que ses flèches se plantent vraiment au tout petit bonheur la chance à travers les nids de nuages. Bref, ce n’est pas le dieu du discernement, de la logique ou des conséquences, ça se saurait…

Danses, passions, secrets, sensations, quand on en fait le compte, en dépit des multiples déchirements, il y a tant de choses qu’on ne peut pas me reprendre! Comme d’avoir été admis dans l’aura si particulière de cette enfant-papillon qui intrigue ou rend dingues tous ceux (et même celles!) qui l’approchent. Je ne cache pas que je suis moi même pas mal atteint, mais quand on est déjà classé dans les dingues, un peu plus ou un peu moins…

Le Perú aura toujours pour moi une saveur un peu faussée. Je me sens comme un personnage d’heroic fantasy protégeant de toutes ses balafres une reine extra-terrestre. Objet de tous les regards, nous posons nos pas dans les pas du tourisme dans le quartier artificiel ultra sécurisé de Miraflores. Lima comme elle n’est pas. Calme et reposante. Beauté bien astiquée jusqu’aux falaises qui bombent leur buste triomphant face aux rouleaux du pacifique. Dois-je confesser ici que ça n’est pas toujours désagréable? Le reste de la cité essaie de contenir contre vents de sable et marées écœurantes quelque 8 millions d’âmes en peine, plus ou moins dignes de salvation, dont une portion certaine, rude et analphabète, n’a pas accès à l’eau potable, ni à des nourritures comestibles, un abri protecteur ou un boulot sustentateur.

C’est le mix habituel et lancinant des super-métropoles. Sous un voile gris-jaune, empêtrés dans la cour du miracle automobile, se télescopent des business-men en chemise impeccable et des pauvres diables qui se débarbouillent avec l’arrosage des pelouses. C’est curieux comme le soleil-qui-brille-pour-tous ne cuit pas pareil les surfers péroxydés et les vendeuses de gélatine douteuse entre deux sémaphores. Voile pudique de poussière jeté sur les épaules de la misère aux regards envieux. Comme toujours, le chemin des choses essentielles semble devoir d’abord passer par le chaos. On laisse les vestiges de pyramides de briquettes sécher mille ans de plus entre les torrents de taxis furieux. Direction Iquitos.

La plus vaste des cités inaccessibles par la route. Tout autour rien de moins que l’Amazonie. On ne compte plus les feuilles de ce livre de géographie. Dans Iquitos bataillent 500.000 habitants tous guides forestiers, moto-taxis ou vendeurs d’équipement pour gringo en manque de verdure. Il y a aussi des putes, des immolateurs de crocodile, des trafiquants d’or et de bois. Je ne vais pas vous recopier l’article wikipedia sur l’amazone mais je vous enjoints à le lire, ça m’économisera quelques hyperboles.

Grand boulevard de l’amazone encombré de branches, de brindilles et de troncs qui se reconstituent en îles flottantes. Vitrines de verdure. Escaliers taillés dans les rives qui s’effondrent comme des pans de glaciers en embarquant des palmiers de 20m ou de vaillants figuiers tri-centenaires. Le fracas de l’onde est aussitôt absorbé par les millions de mètres cube en route vers l’atlantique. Vu depuis l’avion le fleuve se tord comme un serpent sur le feu. Le bois mort ne l’est jamais tout à fait. La vie ne te quitte jamais complètement ici. Pas dur de croire en la réincarnation, si ça ne dérange pas d’être une moisissure ou un scorpion bien sûr.

Si les lieux ne manquent pas de trônes, il faut se la sentir pour se prétendre roi de quoi que ce soit. Ne pas se fier aux choses inertes. Ne pas toucher aux œuvres qui sécrètent de parfois violentes techniques de self-défense. Les eaux sont placides. Les eaux: pas leurs habitants. 60 espèces de pirañas, caïmans, anguilles électriques, raies à aiguille, sangsues, dendrobates, poissons de 3m et 200kg, certains requins remonteraient même les 4000km depuis l’embouchure, etc, etc. Il y a aussi tout le panthéon vénéré à raison par les herpétologues; au sommet des eaux siège l’anaconda qui sait rendre ses 12m invisibles. Plusieurs millions de variétés d’insectes tous désireux de goûter nos peaux tendres, certes.

Mais glisser sur l’amazone c’est grimper sur le dos d’un dieu! Cela vaut bien quelques démangeaisons. C’est une artère qui bat sur la tempe de Thetis, une résurgence de ce réseau chargé de sens, d’embarcations, de poisons et d’existences qui fait surface ici ou là sur la peau du monde et s’appelle Gange, Mekong, Nil, Mississipi, Danube ou Yang tsé. Il y a comme un code couleur pour marquer le partage des eaux mais toujours le métissage s’achève dans la plus grande source de tous les cafés au lait. L’amazone est une réponse à la voie lactée.

Changement de barque dans une ville sortie de rien. Ex nihilo, comme une grappe de champignons de souche colorés. (Mille ans de boulot pour les mycologues) Terrain de foot boueux, fabrique de canoës, offres de ravitaillement sommaire et de distractions simplettes. Une dose de ciment pour marquer une pause dans les racines inondées, pour se rassembler hors des eaux sous la ronde attentive des vautours. Comme si l’on manquait de rives vertes et de racines aériennes, la jungle se dédouble toute entière sur le miroir au tain d’ébène du rio Tapira, modeste affluent du roi des rois. C’est notre quartier pour trois jours. Je chouinais de ne pas rester plus, mais vu qu’après 10mn (et en dépit des litres d’insecticides) on est constellés de piqûres, je me dis que ça devrait suffire. Coucher de soleil princier sur les rives cultivées des semences d’un tout autre monde. L’eau est une laque sur un noir de fumée. Nous naviguons sens dessus-dessous sur un nocturne liquide, nous patinons au seul murmure de la pagaie dans un coffret vernis d’émeraudes urticantes. Il en monte un silence délicieusement parfumé de cigales, avec des grains d’encens d’oiseaux et une touche de cris de singes.

Le papillon vénéneux (et ouais…) vole une paisible ligne droite. Il n’a pas à zigzaguer comme son immense et majestueux cousin bleu. Derrière la chimie suffocante de nos répulsifs (efficaces 10mn) se perçoit clairement le fumet typique de « jungle amazonienne ». (on peut en avoir une version au rabais dans nos magasins de plantes). Sans doute une des constructions aromatiques la plus complexe qui soit. Pour la recréer il te faut un peu de tout ça, étuvé à 40 degrés et trois poils de jaguar… La rivière change sans raison donner la teinture de ses turpitudes. Rouge sang ou crème de lait, en tout cas jamais transparente. Les prédateurs seraient bien emmerdés. De temps en temps, comme dans les films, un type en pirogue se détache du camouflage des profondeurs saturées de mystère de la forêt inondée. Quand tu le remarques ça fait trois jours déjà qu’il t’observe.

Les possibles variations du niveau des eaux sont impressionnantes. On se demande ce qui ne l’est pas d’ailleurs! Allongé dans la pirogue je me mange des kilotonnes de canopée, tel qui se gave de chocolat dans son divan. Les yeux dilatés par la dopamine et le sourire béat, je me fais des ventrées d’étoiles et de lucioles. Les chiroptères m’éventent aux portes de la nuit d’où, ici encore plus qu’ailleurs, tout peut surgir, et ne risque pas de se gêner!

Nous sommes des éléments rapportés entre quatre planches, pris au filet de nos pitoyables moustiquaires. Les lois de l’amazonie ne furent pas écrites pour nous. Le ciel s’est obscurci à force de vouloir percer les secrets de la rivière d’encre. Les cigales ont cédé leur tour de chant aux grenouilles. Mince reflet d’un feu de cuisine. Le riz sera bientôt prêt. Sur le faux horizon coufi de branchages, les houppiers se renflent tels des cumulus de chlorophylle avant une tempête de feuilles. Lieux de pouvoir. Presque trop. L’antithèse du désert inspire les mêmes songes, complexes, reposants comme un coma, comme dormir sous hypnose, avec un esprit de panthère sur le thorax.

« Va dormir, car la lune descend doucement et ce qui va suivre maintenant n’est pas fait pour tes yeux. » (Kaa. Rudyard Kipling)

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.