054 Turpitudes en eaux troubles

Baignade impressionnante en plein milieu des carnations de l’amazone. Fallait un premier couillon pour motiver les troupes. C’est le jour de la femme, elles sont à six contre un… Je me lance sans appréhension, cad sans penser à ce qui rôde sous la barque. Il faut patauger pour attirer les dauphins d’eau douce à la peau rose ou les petits gris sautillants. C’est la même tactique pour attirer les pirañas et les alligators… zut alors… Je me suis régalé mais j’avais les orteils un tantinet recroquevillés!

Puissance paisible des paresseux, un minus de 4 mois s’agrippe très fort à nos doigts. (Cris des filles) Respect pelucheux qu’inspirent les tarentules, les fourmis-araignées ou les araignées-scorpions. (Autre genre de cris) Les martin-pêcheurs géants doivent partager la pêche acrobatique avec les chauves souris piscivores ou les araignées-pêcheuses. Des dizaines de nids pendouillent comme de grandes chaussettes de paille. Boules des termitières, chemins de fourmis omniprésentes et assez tatillonnes. Poissons qui gobent des fruits ou balancent leur décharge électrique le long de la moelle humide des palmiers. Tout ce que l’on croit connaître ici prend des tournures étranges ou développe des aptitudes terribles. Bassin de l’amazone, centrale de production de tous les poisons, tous les aiguillons. Concours d’inventeurs de crochets, de développeurs de glandes toxiques, de cocktails abrutissants, de matraques chimiques. Comme dans un quartier coupe-gorge, chacun trimbale un arsenal chirurgical pour te mieux percer, cisailler, disséquer. On est seringués par des armadas invisibles. Les moustiques sont avides comme les morts-vivants des séries B. Autopsiés vivants par les taons qui taillent des trous dans les tissus, les abeilles qui veulent tester le miel de boudin, et tant d’autres compères irritants. Vampirisés à toute heure, itchy et scratchy all the time, mais pour qui aime les serres des jardins botaniques, les reportages de Géo ou les contes de chamans, c’est l’encyclopedia universalis en direct, la bibliothèque aux pages vivantes, le plus vaste des temples du vivant.

Les leçons relatives à la pharmacopée sont infinies. Il y a une anecdote sous chaque feuille, un truc urticant ou apaisant partout où tu te poses. Je m’en réfère au nombre d’or comme à un phare, un dénominateur commun qui ne soit pas soumis aux charmes des faunes ou une alchimie lourde de poison. Petit tour chez des habitants souriants. Je craignais le zoo humain, en fait on va saluer la jolie femme du guide et ses enfants élevés en hamac au-dessus du dieu anaconda. Le village consiste en un ligne de ciment à laquelle se tiennent des cabanes qui étirent leurs pilotis pour ne pas tremper le ventre dans les eaux suspectes. Ils cherchent des professeurs volontaires pour donner des cours d’autre chose que de pharmacopée. Il paraît que la dernière bénévole est repartie en pleurant au bout de quelques jours…

Un crapaud toxique passe devant moi sans se formaliser. J’attends que la nuit tombe pour suivre le groupe dans une promenade de nuit. On se dit que les monstres que révèle le faisceau de nos lampes ne sont pas en train de nous observer, pas tous. La jungle nous encercle dans ses tentacules de boue. Les bruits nous imposent le silence.

Le guide se fait porter pâle. Une fièvre malvenue. Ses 25 ans de forêt vont nous manquer. Toute la belle organisation qui tenait avec des bouts de ficelle péruvienne retombe comme un soufflet. Pêche au pirañas infructueuse, les bouts de chairs faisandée restent au bout des hameçons. Ca évitera qu’ils se vengent. Pas simple de s’arracher à la jungle: Une pirogue à pagaie pour trouver de l’essence. Mieux vaut bien s’entendre avec le voisin de ruisseau. Un canot « long-tail » qui tousse une heure vers l’ancrage du speed-boat qui, à coup de chantage aux dollars, refuse d’appareiller s’il n’est pas plein. Le type est plus avide et détestable que les phlébotomes des marais et je suis trop content de lui balancer mon sourire de boxeur à la gueule quand un autre gars se propose pour 10 fois moins cher.

Il pilote comme un psychopathe entre les troncs mais c’est qu’il faut voir à ne surtout pas se faire prendre par l’obscurité au milieu des barrages flottants et des rondins. Bien entendu c’eût été trop facile sans orage. Des vagues se lèvent comme attirées par les cachalots gris aériens des cumulonimbus. Une fuite à fond les manettes, un rallye de malade, une course-poursuite contre le crépuscule mortel sur l’amazone qui donne d’énormes baffes à notre barque. Un gros balourd s’assoit sur le moteur hors-bord pour donner plus de mordant à l’hélice. Après mille éclaboussures et sauts périlleux sur les vagues de ce fleuve-océan, la pénombre arrive avec nous sur le quai.

La débandade continue dans la moto-remorque, littéralement « effrénée » sur l’asphalte défoncé. Un taxi prend le relais brûlant et grille tous les feux et les priorités de la ville. On va presque à vol d’oiseau vers le terminal. Le radiateur a des vapeurs mais on saute tout juste dans l’avion qui termine à peine d’atterrir sous notre nez. Toutes les baies vitrées de l’aéroport tremblent. Les réacteurs sont chauds comme la braise. On grimpe la rampe d’accès sous les flashes: Juste derrière nous il y a trois stars d’un groupe de rap mexicain. Mais même après trois jours de jungle et quelques heures d’échappatoire en furie, on reste plus élégants qu’eux, haha!!

L’agent-secret et sa mystérieuse japonaise sont parés pour…. 1h30 d’attente infertile, avec un thé tiède et une brioche vanille-jambon en guise de réconfort. Fin de l’aventure. Quoi que… Après une grosse demi-heure de vol on doit faire demi tour: urgence médicale à bord. Bon. Le vol Iquitos-Iquitos s’est bien passé, merci. Une grosse heure de plus sur le tarmac. Mais deux décollages pour le prix d’un, c’est toujours ça de pris, héhé! Je pense que Misaki fait partie des rares humains à être réveillée par une fine pluie sur une toiture de paille dans le cri-cri des grillons de Tapira mais à pouvoir dormir à poings fermés pendant toute la phase de décollage d’un boeing 707 plein à craquer de passagers à bout de nerfs.

J’écris ces lignes et leur point final sera aussi celui de cette relation si brève et si bien remplie. Ça n’est peut-être pas plus mal. Je n’en sais rien et je ne le saurai jamais. Vaille que vaille, je poursuis ma cible mouvante, avec toujours ce mélange de sourire et de dents serrées qui semble régir ma vie. Le soleil pèse de tout son poids sur Lima. La lune grandit très haut au-dessus de l’océan. J’ai des gouttelettes de l’amazone dans la moustache et dans les yeux.

« Le jour que tu passes sans amour ne mérite pas que le soleil l’éclaire, ni que la lune le console. » (Omar Khayyām.)

Callao. Lima. Perú. Mars 2014

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.