055 Si personne ne pars

« Au grand jamais, au petit toujours. » La simplicité merveilleuse de Prévert me serre la poitrine. Plein de « j’espère » et beaucoup de « peut-être » sous-jacents, nous nous sommes dit « à la prochaine » comme on se dit le terrible « toujours », un peu comme on ment aux enfants avec notre plus beau sourire; tout ça, ça ne s’invente pas, sur l’avenue du Japon à Lima. On essayera un RDV rue du Perú à Osaka, même si je doute fort qu’elle existe. Bridés ou pas, les yeux qui s’inondent de larmes te sortent le cœur par la gorge. Tu me dis « Don’t go…Stay with me » mais c’est qui, au fait, qui s’en va, quand personne ne reste?

Je ne sais même pas si je suis triste tellement je me sens vidé, extirpé à la pince à cornichons. Encore des doigts défaits à la fenêtre d’un taxi qui n’a pas que ça à faire; encore un instantané de bonheur qui s’amenuise dans le rétroviseur. Pour mesurer ma tension il va falloir un sismographe. Mes arythmies résonnent dans les vallées andines, on peut prendre mon pouls sur tout le globe. Je continue de préférer une vie de secousses. Je ne laisse pas le temps aux moisissures de mycoriser, j’ai cautérisé mes racines avec le plat d’un couteau de sacrificateur. L’air bouillant du désert renfle la montgolfière que les quatre vents voudront bien conduire pour moi.

Trujillo. Cise entre l’aridité et l’océan. De grosses craies de couleur pastel plantées par les colons-décorateurs. De ces rues où l’on traîne la patte, où chaque sortie est un paseo. Six mètres de sable ont préservé les montagnes d’adobe (briques de torchis) de la civilisation Moche. Elles résistent à leurs secousses à elles depuis le premier siècle. Je prends exemple…

Frises peintes et mur orné de visions chamaniques où soupire encore un pouvoir palpable. Les céramiques anthropo ou zoomorphes sont belles, drôles ou terribles. Tout un nouveau-monde de silicate d’alumine à découvrir. Obsession pour la mort et les sacrifices humains. Après eux les Chimus ont bâti Chan-chan. Seulement deux pour cent de la cité refont surface et cela reste immense: la plus grande agglomération de terre crue du monde. Ceci-dit la ville a fondu comme une pile de gros sucres bruns. Il y a toutefois de beaux restes de cette civilisation qui avait réussi à domestiquer la poussière. Toutes les enceintes de nos châteaux de sable ne furent que les maquettes de ces palaces pulvérulents. D’ailleurs on est à 200m de l’océan. Il gronde en permanence entre les murs qui mimétisent avec les dunes environnantes. l’attribut des divinités pourrait être le seau et la pelle de plage. Les bas-reliefs, pour être simplistes et répétitifs, sont partie prenante de la puissante hypnose. On a sculpté le désert avec les paumes. Le site, peu à peu, disparaît sous les pluies décennales que déclenche « el niño ». Entre clepsydre et sablier, l’horloge des siècles ponce et ameublit nos civilisations. C’est ainsi qu’on les aime, ébouillantées par le soleil, prémâchées par les ans.

Montagnes noires dans le ciel délicatement (et fort opportunément) voilé. A perte de vue les milliers de murs nus de la métropole de boue. Un gros palmier fiché dans la tempête de sable, comme un phare de couleur, direction les rouleaux de l’océan. Ce matin je me suis réveillé sans plus savoir où j’étais. C’était prémonitoire puisque cet après-midi le Perú s’est déguisé en désert jordanien, en sous-bassements égyptiens, piémont pakistanais ou murailles éthiopiennes. Hideux chiens pelés, « feos pero famosos » chauves-souris trop grosses pour voler. Leur nudité, qui parait maladive, leur permet d’évacuer quelques-uns de leurs 41 degrés de température corporelle. On les sacrifiait à la mort des dignitaires. Non contents d’être psychopompes, il leur fallait réchauffer les petons des momies. Les « chiens-zombies » comme les appelle Camilla la barcelonaise. Accent désormais amusant de la distante Espagne, charme presque exotique après plus de six mois d’exil volontaire.

Besoin continu et croissant, presque pathologique, d’enseignements multifacettes, de sagesses, même à la sauvette. Partout où je dois ingresser mon nom (aéroports, douanes, registres de transport ou logements) il me semble signer un document super important, m’inscrire à un test chaque fois plus exigeant, une leçon aléatoire du tout ou rien. Des cours qui te rentrent dedans, des exercices comme des uppercuts, l’apprentissage enquillé à coups de maillet, la faculté des perfections et du fracas. Au moment de m’annoter dans le cahier de l’hôtel, la terre s’est mise à trembler. Tintement des pendants de verre des lustres, les plantes vertes dodelinent sans courant d’air. Je veux bien être attentif aux signaux mystiques, mais pour ce qui est de les interpréter…

Après toute une soirée à parler de Californie avec un couple de Los Angeles, ce matin ils annoncent un tremblement de terre dans la capitale d’état… Je suis un chat noir sur la grande fracture du pacifique, haha!! Suis-je encore le plus qualifié pour défaire ce que j’ai fomenté, désactiver mes propres explosifs? Assis juste au bord d’une immense peau de tambour, je peux sans peine expliquer des visions pourtant anciennes. J’empile les cubes du monde depuis mon hamac. Je libère des cavales irrégulières, commets l’injuste et l’inattendu: Rien ne peut se mesurer à de telles impulsions. La tristesse est chaloupée, le malheur découpé en tout petits morceaux pour le rendre plus simple à déglutir. Tu te sens protégé contre la malchance par les antipaludéens ou le gel visqueux pour désinfecter les mains. Tu perds malgré tout le goût de te lécher les doigts. (même si tout ce que tu vis correspond bien à l’expression) Quand tu files en roue libre, même les soucis on quelque-chose de savoureux.

Voyager, c’est sortir en plein jour, se glisser nu comme un ver dans sa collection de déguisements. Dans l’errance, l’homme se conforme à ce qu’il est: un conte de fées pensé par de la viande. Je suis dans mes dernières tranchées, j’ai comblé mes retranchements, au-delà il n’y a rien de plus que le front. La lutte et non l’échappatoire, le lieu où sifflent les balles et les belles, où la mort galope en tous sens, pas emmerdée par les questions/réponses, inapte à te filer un point final.

Comment peut-on se croire à bout de mots? C’est affolant tout ce qu’il reste à dire! On a à peine commencé à parler d’amour, y’a bien deux-trois chansons, quelques vers ont exploré le thème à tâtons… mais de ce qu’il se passe vraiment, nos vaines métaphores ne disent quasiment rien. Toute la poésie reste à écrire, le hip hop n’a fait que balbutier ce que veut hurler la misère. Les pinceaux attendent qu’enfin l’on se décide à calligraphier le mot « splendeur ». L’humanité est au tout début de son cri. Ils n’ont encore rien vu, rien entendu: Les dieux ne savent pas comment on est quand on s’énerve.

On a bien pigé que nos pères ont passé le point de non-retour, que notre troupeau doit se démerder sans berger et que, terre plate ou non, on finira tous par tomber. Notre époque est opaque. La surfusion électronique a levé une brume collante qui nous connecte comme une glu. Les bases industrielles bafouillent des lois d’un autre temps, inacceptables. Le café est sur le podium des trafics commerciaux et nous ne sommes toujours pas correctement réveillés. On a mis à frire nos philosophies dans de douteux électrolytes. On s’envoie de petits godets de lithium pour couvrir l’amertume des psychotropes. On nous a mis en face de ce que nous avons fait du feu: Qu’au moins notre combustion soit splendide!

Je me décharge des galaxies qui m’écrasent les épaules. Il fait parfois si froid dans les bras de la terre. Pour dormir bien au chaud faut se couvrir de jolies filles. Y aura-t’il un arrêt-pipi avant la fin du monde? C’était tellement difficile de faire dérailler le train-train que la simple idée de me remettre sur les rails me tétanise. Sur la sente bucolique de mes champs élyséens, l’épouvantail du quotidien me fout une trouille insensée. Bloqué par une logique accablante, je me sens poussé à l’absurde. Aussi loin que je remonte le cours tumultueux de mes souvenirs, le monde m’est toujours apparu en morceaux disparates, des pièces qu’il nous reste encore à assembler pour qu’enfin tout ce cafouillis fonctionne…

Jungle de montagne autour de Chachapoyas. Je glisse un herbier magistral entre les pages de ma caboche. Je fais le singe à chaque branche, l’enfant-sauvage entre des lianes hallucinantes. Je perce les abcès et les mystères avec des piquants de cactus. J’aveugle des cyclopes avec mon stylo-bille. J’envoie ricocher loin toutes les roches, j’ai tous les sables dans les yeux, toute la flore dans mes tisanes. Je secrète un miel de mille pleurs. J’ai un caramel de baisers entre les dents. Mes certitudes tiennent aux parois comme une terre dépourvue de racines. Chaque pluie me ravine, tous les fleuves me charrient, tous les airs me transportent. Même mélangée à la paille ma boue ne tient pas bien en place. Mes briques supposément constitutives ne servent qu’à lâcher du lest. Même dénué de tout je me sens encore tellement lourd. On n’est jamais suffisamment nu…

« …je ne suis pas assez sérieux pour donner des conseils et je le suis trop pour en recevoir. » (de Corto Maltese, Hugo Pratt)

Chachapoyas. Perú. Mars 2014

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