056 Le loup des sables.

Les falaises de granit rose sont plissées comme la peau d’un ancêtre. La rivière est plus sombre que les rives. L’eau parait plus minérale que la pierre. De la sève des cactées naîtrons les plus jolis cristaux. Il faut descendre du bus (je parlais de lâcher du lest) pour qu’il passe au mieux le « petit pont de bois qui ne tenait plus guère »… Je me fais bizarrement mieux aux vallées encaissées quand y poussent des mangues et pas des noix. Encore une route ouverte à coup de marteau de géologue (ou de pare-choc de minibus). Transport ardu, mais panoramique imprenable au milieu des éclats, dans ces coins que les plaques continentales façonnent à coup d’épaule. Cheminements presque spirituels, terraformatés par le vertige. Longues plaies des éboulements, coups de bêche dans les jardins suspendus à bout de bras, arrosés d’éther et de brumes éternelles.

Je continue d’intriguer d’autant plus que s’accumulent mes aventures. Je passe pour une âme damnée, un inconscient, un chien perdu, un prédateur. J’ai l’hameçon de mes yeux tristounets ou pensifs et l’asticot tortueux de mes sourires. Et bien sûr que j’en joue! Je ne vais pas me mettre au sérieux, pas ici! Pas maintenant! Mais je commence aussi à piger le schéma: On finit par me fuir aussi obstinément que l’on me cherche. Repentir soigneusement camouflé sur tellement de jolis tableaux. Comment je me retrouve dans ce rôle de l’éternel amant? (Je n’ai jamais dit « habile » ou « inoubliable »)

Je crois que c’est comme ces expériences fortuites ou ces accumulations de petits jobs qui te mènent à une carrière ou une spécialisation que, à bien y réfléchir, tu ne te rappelles pas avoir choisies. Et la pratique te colle une étiquette, te met dans des cases dont tu finis par prendre la forme. Des fois c’est une étoile, ou un triangle irrégulier, un parallélépipède quelconque, ou le type étrange que du coup on veut bien goûter mais qu’on se dépêche d’oublier en se rhabillant, parce que le « no futur » et tout le tsoin-tsoin romantique ça n’a qu’un temps et c’est surtout délicieux l’espace d’un court présent.

Coupable d’ouvrir tous mes opéras comme une parenthèse, je sais bien qu’à la fin il faut que je la ferme. Je ne me plains pas au bureau des cœurs, je ne fais pas non plus le beau: dans les deux cas ce serait malvenu et malhonnête. Mais quand tu pars pour 13 heures de bus, et que (pour une fois) les virages à la corde ne te boulèguent pas contre un mastodonte ronflant ou un paysan qui te parle à moitié quechua entre ses trois derniers chicots, mais contre une belle plante boréale transplantée tout près de toi, tu peux ou tu te dois d’analyser ta vie sentimentale. Je taille la route avec trois finlandais. Je ne sais plus rien de leur langue. Il y a vingt ans j’étrennais mon premier passeport à Helsinki. Je ne sais pas ce que signifie le prénom « Piia ». Mais ce serait « très belle, surprenante et avenante » que ça ne m’étonnerait guère. Encore un chouette tableau à remplir mais j’apprends aussi par son pote qu’en plus d’être très très charmante elle est aussi très très…mariée…

Je me disais aussi: « Ne jetez pas la pierre à la femme adultère, je suis derrière ».(Georges Brassens) Le hasard me fera passer mon tour, on suit le même axe mais à un autre rythme. C’est dommage, ça c’est sur. Je crois que dans tous les cas et pour tous les deux c’est surtout super agréable de plaire et de savoir qu’avec une pincée de « si » et quelques pas à l’écart du temps, les choses pourraient être délicieusement différentes.

Balade en belle compagnie, donc, dans les ruines de la citadelle pré-inca de Kuelap. Une sorte de Machu Pichu tout en rondeur et en murailles défiant le vide. Le terrain reste à explorer, il y a peut-être 30 touristes sur les 7hectares du site. J’en préférerais presque le petit frère à la superstar. C’est aussi vingt fois moins cher. Le mini bus est plein de gens adorables, marrants ou passionnants. Le guide est cultivé, affable et avide de partage. Il me supplie (presque) d’assurer la traduction simultanée pour les deux francophones et les trois anglophones. Je pourrais (presque) réclamer un salaire mais j’admets que c’est un régal. Je suis d’humeur sociable. Aujourd’hui le loup des sables se laisse aisément brosser. Toutes les questions et conversations transitent par ma cervelle qui carbure sa gymnastique en anaérobie à plus de 3000m.

De grands sourires nordiques et néanmoins chaleureux. De bons copains de promenade. Péruviens pleins de conneries, argentins en admiration, deux jeunes allemands qui fabriquent des nounours et les promènent et photographient partout autour du globe. Deux français tout frais amoureux qui se lèchent la pomme et n’écoutent pas mes traductions.(non mais) Tsvetelina la hippie bulgare n’a pas non plus de maison mais on s’en fout on s’invite quand même dès que possible!

Un soleil qui darde à travers les nuages dramatiquement déchirés comme le mouchoir blanc des adieux. Un calme invraisemblable et des trésors dans tous les coins. Tout est possible: à commencer par la beauté.

Aux jeunes arbres tout pelucheux de lichen pendent les longues racines aériennes des épiphytes. On dirait des enfants déguisés en sages. Les orchidées paraissent dévorer lentement leur hôte, présentoirs subjugués par la beauté des nids d’amour qu’ils supportent. Ils ne bougent pas d’un cil de peur de perturber leurs habitants forcément merveilleux. Dans les âpres bouquets de cactus arborescents viennent se piquer de mignonnes petites fleurs aux yeux bleus. Les ruisseaux ne se font pas sans crevasse. Dans les saignées que fait la vie fleurissent les hibiscus et mes chéries bougainvillées. Parfois un éboulement décide de couper l’unique route d’accès. Il faut savoir adapter les plans à la topographie mouvante. L’air est calme et le fleuve tumultueux. Il y a toujours quelqu’un pour casser la solitude avec des regards appuyés et curieux. Le vaste silence est secoué par un éclat de rire, un éclat de sanglot, une cumbia qui convient bien aux diverses dispositions de l’âme. Quand je décris cette vallée il me semble parler de moi…

Le bus tourbillonne dans des points de vue tous valables. Selon Tsvéti j’étais un guerrier dans une autre vie et maintenant je dois passer le défi des relations sentimentales. Moi il me semble superposer toutes mes prétendues vies en même temps. J’espère surtout être un jour un modeste petit oiseau, parce que je doute fort que le summum de la réincarnation soit l’homme. Dans les existences antérieures, je ne sais pas, mais là, j’ai un missel qui parle aussi d’évolution, tout-nouveau testament plein de passages à vide, une genèse ponctuée d’interrogations, un évangile dont je suis le héros, et le texte à trous de l’apocalypse selon les gens. Je leur souhaite le meilleur. Je vais faire mon possible pour ne pas dilapider mes bouts de cœurs aux quatre vents, ne pas m’énamourer dans chaque ville.. Oh! Et puis non! Mes couilles! Manquerait plus que je me contienne! Je vais juste prendre les sentiments comme ils viennent, et que Venus fasse son office! Je suis équidistant de l’océan et du bassin amazonien. ¿Cara o cruz? Tu parles d’un pile ou face…

« Gitano que tú serás, como la falsa moneda, que de mano en mano va, y ninguno se la queda. » (Gitan, tu finiras comme ces faux-billets qui passent de main en main mais que personne ne veut garder. Ramón Perelló)

Chachapoyas. Perú. Mars 2014

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