057 Total western

Je me hâte lentement comme dans l’été de Vivaldi, allegro non molto, parce qu’il ne faut pas pousser, pas écraser les freins non plus. Au Perú il y a de tout pour qui voudrait refaire le monde. (avec des soudures et des bouts de scotch un peu partout…) Un pays comme la créature du docteur Frankenstein. Fascinant, secoué, monstrueusement beau.

Chachapoyas. Petite ville bâtie comme des bras ouverts. Campagne où l’on veut tout savoir de toi, où les jeunes me reprochent de ne pas avoir amené des Françaises avec moi. (réputation d’être « calientes »; je ne m’avance pas à juger.) La pluie ne ramollit pas les sourires, l’accueil compense la fraîcheur des averses. Mais je n’hésite plus sur la direction à prendre: La route du nord-est, entre les éboulements, le tremblement de terre et la flotte infiltrée partout, est à peine praticable, »hecha mierda », et au Perú ce ne doit pas être rien de le dire. La forêt doit être une immense éponge. Je vais miser sur le littoral!

En attendant je déambule mes diagonales sur le carré verdoyant de la place des armes. Je fais l’évêque, je fais le fou, je cabre dans les croisements, je glisse un peu dans tous les sens, je fuis tout droit quand vient mon tour, bienheureux de n’être qu’un pion, animé par le fol espoir d’aller à dame. Les belles et les piafs ébouriffés ne se réfugient pas sous mon parapluie. Ils ignorent que je suis inoffensif, que je ne suis pas aussi cruel que j’en ai l’air. Les vendeuses de roses et d’œillets parfument les rues que l’amour abandonne. Les fruits en sur-maturité donnent un peu de délicatesse aux gaz d’échappement.

C’est toute une histoire que d’acheter des fleurs. Faut blaguer, négocier, réaliser tout ce qui manque à ton pauvre vocabulaire. Presque une heure et un gros bouquet à 75 centimes plus tard, je suis enfin en mesure de l’offrir. La gérante de l’hôtel promet de le garder jusqu’à la dernière fleur. Moi, comme de coutume, je me garde bien de promettre quoi que ce soit. Sortie d’école. Une lame de fond d’uniformes et de jupes plissées sature la zone piétonne; comme ça tout est embouteillé. On dirait une armée de jeunes conscrits écossais. D’ailleurs il re-re-pleut. Les rues sont ruisselantes et malgré tout je m’y sens bien. Prix raisonnables et bonnes vibrations. (Bon, celles du tremblement je ne sais pas…) Ici la décadence a choisi de prendre son temps. Peut-être parce que la boue alourdit les bottes. Au revoirs déchirants avec les trois-quarts de l’hôtel. Il faut dire que ce sera difficile de faire mieux: Pas cher, propre et tout équipé, personnel adorable et presque un copain dans chaque chambre. On prend RDV à Los Angeles, à Lima ou Cadix. Il me faut traduire mes adieux, adapter mon ouïe aux accents US, cockney, chuinter en argentin, reconstruire les phrases andalouses.

Insomnie récompensée par des tas d’images projetées sur le hublot déformant du bus. Malgré les grosses gouttes de la sueur du ciel et les rideaux qui balottent en travers du spectacle, je suis dans le cockpit d’une machine à perforer la nuit. Ils ont creusé la route en encoche le long des parois blanches. On surfe dans un rouleau d’écume pétrifiée. Surplombés par un demi cercle pesant, un tunnel ouvert du côté du vide. J’ai un ticket pour la canicule de Chiclayo.

Cité congestionnée. Les narines du destin remplies de poussière. Trottoirs carnivores et pistes urbaines impraticables où se lancent sans hésiter les transports publics bondés. Motos-remorques engluées dans les filaments incapacitants du soleil. Les tas d’ordures se consument doucement aux angles des cannes à sucre. Palmiers dégingandés, vigies dodelinantes sur la mer de rizières: Le bus de nuit m’aurait-il ramené au Cambodge? Le temps de l’écrire et nous voici dans la savane sèche somalienne. Cages d’os des petits chevaux et momies ruminantes. Mémoire d’eau et verdure à doses homéopathiques. Camion-benne rempli d’écoliers, palissades de bambou et murs enduits de torchis. (Pareil que dans le musée qu’on vient de visiter.)

Barrières d’épines et chapelle d’adobe au pied du complexe de pyramides de Túcume. Sanctuaires redevenus remblais. L’érosion ne fait pas de manières. L’érosion fait dans la dentelle. Elle n’a que faire des lieux sacrés ou des archéologues. Alors ils piochent, brossent, époussettent leur bac à sable sans relâche sous les tôles de ferraille chauffées à blanc. Ils cherchent les pépites dans ces collines de chocolat déliquescent. Des quelques tombeaux que les pilleurs n’ont pas dévasté ils ont extrait suffisamment de pièces pour remplir le musée du señor de Sipán. On aimerait tous emporter l’un des merveilleux bijoux d’argent et de turquoise, se parer des milles perles de lapiz lazuli et de corail. L’or est finement laminé, effilé, soudé, repoussé. Tous les visiteurs ont les yeux qui brillent. De quoi rêver de monstres étincelants, de joyaux maudis à jamais.

Seul étranger du bus j’en deviens la mascotte. Chacun y va de sa photo à côté du Français. Le chauffeur, puisque j’aime, nous passe tout un disque de vieux standards au charme désuet. Racines communes de cumbias et de tangos. Les péruviens sont super fiers que leur pays me passionne, comme si je jugeais depuis le jardin d’éden. Un type scande à mon intention des sortes d’imprécations bibliques sous prétexte que mon peuple n’a pas reconnu le Christ… Il faudrait lui dire que je ne suis pas juif! Mais il nous faut défendre aussi tous ceux que nous ne sommes pas, ne pas laisser grandir la connerie jusqu’à ce qu’elle nous touche. Une violence de plus tirée de ce recueil de crimes et de châtiments qu’est la bible; si il y tient tellement je peux lui en mettre une à chaque joue: le vent qui lève le sable de la rue déserte, les micro-boutiques derrière les lourdes grilles des fenêtres par où transitent les marchandises: décors parfait pour me la jouer total western, pour faire un street-fighter sous le ciel lissé par les cercles langoureux des vautours. Son courage ne dépasse pas la longueur de ses lèvres venimeuses, on a un petit peu peur de se prendre une droite par un païen? Pourtant il est dans l’équipe du tout puissant! Bah, ça met de l’ambiance dans la ruelle.

Les abords de la capitale de région sont des reproductions fidèles des maquettes du musée et de la vie de galère que l’on avait aussi avant la colonisation. Comme souvent les cent premiers mètres sont dégueulasses, mais avec des yeux de rapace on finit toujours par voir le désert dans toute sa splendeur abrasive. Sous le soleil, les nourritures terrestres sont déjà moitié cuisinées, et la symphonie pastorale tient toute entière dans l’ombre bleue d’un caroubier. Les paysans courbés sous les fagots exagérément gros de canne à sucre ressemblent à des totems en marche. On ne sait jamais bien d’où sortent ni où se rendent les locataires du désert. Ils relient des points d’ombre avec une conviction inexprimable, une force puisée dans le silence. Va savoir si, vu du ciel, leur trace n’est pas un dessin délicat, une invocation innocente, un alphabet vieux comme les anges.

« Le courage de la goutte d’eau, c’est qu’elle ose tomber dans le désert. » (Lao She)

Chiclayo. Pérou. Mars 2014

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