058 Grosses gouttes de lumière

Le goudron de la panaméricaine arrive au point d’ébullition. Les bulles de son bouillon pétillent sous les douze roues du bus quasiment vide. Toutes vitres ouvertes, les rideaux applaudissent l’énorme courant d’air. Avec la fin des habitations sommaires ont disparu les merveilleux flamboyants et les biquettes noires, sèches et disséminées (comme leurs crottes) sur la très longue désolation. Nous sommes assiégés par les dunes que le trafic essaie de repousser. Ici la mort a de quoi reremplir sont sablier. A l’intérieur la vie transpire. L’un des chauffeurs asperge le sol de lessive de lavande à trois sols. On se croirait dans un vestiaire de foot à Aix en Provence.

Deux gringos et une masse de jeunes couples d’à peine vingt ans, les bras chargés de têtards en sueur. On dirait une maternité roulante, les restes désespérants d’une arche errant dans un déluge de sable, escortée par deux bandits mal rasés. Une maman, parce que je ne gazouille pas d’émotion pendant les changements de langes ou que je n’étanche pas ma soif dans la salive de son nouveau-né, me fusille du regard comme si j’étais responsable de son chaos quotidien. C’est drôle comme les parents qui misèrent te reprochent toujours implicitement de ne pas en être, de ne pas galérer autant qu’eux. Amusant qu’ils se débattent comme si le sort leur était tombé dessus, comme s’ils avaient à gérer une excroissance indésirable. J’aime bien les marmots, mais je ne suis pas fan de leurs défécations et je n’aime pas leur parler comme à des abrutis. Et puis je ne sais jamais quoi leur dire: Que j’ai toutes les raisons de douter du futur? Que leur monde est déjà un foutoir inextricable? Ils te palpent et te pincent pour vérifier qu’ils ne rêvent pas, te mendient toujours plus de tendresse, d’attention et d’espoir; je manque de réserves…

Je suis décidément un gros consommateur de désert, je l’avale comme une haveuse, je ne laisse rien pour les autres, et lorsque la route est tangente à l’océan, c’est là que je descends. Máncora, destination pour surfers en constante démonstration et bidochons piqués comme des saucisses à barbecue mais, comme en Asie, c’est toujours assez déglingué pour être pittoresque. C’est con mais le tiers-monde qui cloue des bouts de planches à la va-vite pour pouvoir grimper sur le rodéo du progrès va me manquer. L’avenir se fera dans la débandade, dans un cafouillis de cultures et de débrouille. Faudra pas oublier de vacciner les enfants dans la rue, les endurcir et les masser avec toute notre culture des coups durs. Faudra faire partie des costauds, des malins et des résistants. On replonge pour un tour de moyen-âge. Ce sera beau et rude comme la jungle, aussi sympa que la savane. Gazelles graciles et hyènes qui exigent aussi de vivre leur content. Y’a des crocos dans l’eau potable et des lions qui se bousculent sur le podium.

Je reviens du marché content de me passer de viande. Les poulets sont précuits par le soleil et prédigérés par les mouches. Un type envoie de l’eau de Cologne premier prix autour du tas (et forcément dessus…) pour camoufler les relents aigrelets. (comme ils font dans le bus…) Les poissons sont magnifiques mais ici aussi de plus en plus chers et petits. Les fruits sont confits par la température brutale. Les jus douteux sentent la turista à deux cents mètres. Je me nourris de mangues inimitables, de fruits indescriptibles et du beurre des gros avocats.

Le stand de l’herboriste, planqué dans un recoin, est un refuge de senteurs et de potions secrètes. Le type est exactement aussi étrange qu’on pourrait se l’imaginer. Sorcier bonhomme au sourire avenant de viticulteur et aux yeux d’épervier. Ça sent bon, il fait frais la tête dans les bouquets de plantes que distille l’aurore surchauffée. Je me sens comme un moucheron dans une drosera. Un végétarien dévoré par une plante carnivore, ce serait la meilleure! Le type affable et charmant comme une mangouste me serre la pince une dizaine de fois, ne pose aucune des questions habituelles du genre « d’où tu viens ». Je réalise qu’en dépit de la foule qui déborde de tous les tréteaux, nous sommes parfaitement seuls dans son réduit de verdure. Il me vend une coudée de cactus. Je lui dis qu’il dénote dans cette cité balnéaire… Il me répond que moi aussi… Fin de l’échange. Iris délavés de bleu berbère sous des mèches de sourcils blancs. Tâches de dépigmentation. Sourire de citrouille. Nouvelle poignée de main rugueuse. Difficile de ne pas penser aux bouquins de Carlos Castañeda…

L’océan écume de plaisir, les vautours attendent leur tour, (ou le nôtre!) Des perruches en cage remplissent leur silence carcéral de superbes chansons. Vol plané élégant des frégates de mer, leur silhouette découpée aux ciseaux comme des ribambelles anguleuses. Des rayons du soleil tombent des gouttes de miel bouillant. Les frelons de lumière nous dardent sans faiblir. Ce soir je pars pour Guayaquil, jouer à l’élastique sur l’équateur.

« Hoy cruzo la frontera. Es el viento que me manda. Bajo el cielo de acero. Soy el punto negro que anda, a las orillas de la suerte. » (Aujourd’hui je passe la frontière. Le vent me pousse sous le ciel métallique. Je suis le petit point noir qui chemine sur les rives de la chance. Lhassa.)

Máncora. Perú. Avr 2014

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