059 Interdiction de se résoudre

Contre les murs du doute on peut lancer très fort les fruits de nos explorations. On peut écrire des slogans saccadés, de ces sentences en forme de fissure, de longues suppliques fluorhydriques. On peut se cogner la tête à plusieurs, se comporter comme une masse ou comme un monte-en-l’air. On peut faire offrande à la mer de caravelles bourrées de bijoux et de jolies prisonnières. Dans tous les cas il faut savoir gâcher le ciment de ses chances, se mettre en danger de ratage, provoquer le trépas en lui balançant des boulettes de dollars dans le cou, risquer le tout pour le tour du monde.

Il ne faut pas perdre de vue que nous vivons dans des décors, comme ces intérieurs mal cloués au théâtre. Les parois de la réalité sont branlantes, les cœurs y sont agrafés à la hâte et les tableaux ne sont pas droits. On peut faire sauter les chambranles en claquant les portes du jour, faire que la lumière entre de tous côtés. Derrière tous les rideaux il y a une foule pour t’aduler ou te lyncher, pour te pendre ou s’offrir à toi.

Je ne croise que des vies qui vont dans les extrêmes. Le mouvement fait qu’il ne reste rien des ondulations dociles. Les mouvement génère des traces ou des sillages, le mouvement perturbe « leur poussière et la trace de leur vertu ». Nous avançons au rythme de la débandade. Nous nous battons en retraite, pourchassés par nos propres erreurs, mis à l’épreuve par notre savoir-faire. Le pas décadencé de nos progressions est épuisant. Chacun est dingue à sa façon, chacun voudrait pouvoir emporter les restes de ses perceptions pour pouvoir en profiter plus tard. Mais nous nous perdons même dans notre petit monde intérieur, dans ce village où vivent nos souvenirs, cette salle d’attente où la mémoire attend le moment de servir. Nous sommes déguisés du dedans, maquillés jusqu’aux intestins. Même les couleurs désobéissent. Toutes les peintures sont de nouveau fraîches. Nous pouvons décider de corriger les œuvres majeures, au risque de tout foutre en l’air, de faire de gros pâtés caca-d’oie. Tous les musées sont en alerte. Nous on se salit de partout. On est rayés comme des taulards à cause des siestes sur les bancs publics. On a les coudes et le dos blanc parce qu’on fait rien qu’à s’adosser aux murs ou s’accouder aux bastingage des bateaux.

Paysages océaniques, sempiternellement revus, corrigés par le ressac. Monotonie dont on ne saurait se lasser. Longue répétition de la plus exaltante des symphonies. J’ai encore fui la ville. Guayaquil n’est pas aussi enchanteresse que sont nom le laisse entendre. Le quai perfectionné pour la promenade cache la misère des quartiers de parpaings. J’assiste à la même déconfiture autour du globe, je patine dans le glissement de terrain, dans ce pierrier où tous nos univers dérapent. Nous sommes des grains de sable qui essaient de ne pas perdre prise sur les parois du sablier. Résister en dépit de tout: C’est notre manière à nous d’être riches, d’être beaux, de rester décents jusqu’au bout.

Interdit de se résoudre, de se rendre tout à fait. Hors de question de ne pas en profiter. On se demande bien ce qu’on va se prendre sur le coin de la gueule le prochain coup qu’on nous versera une rasade de destinée. Nous sommes dans une ère modelable à volonté mais à l’intérieur d’un cadre statique: Genre bac à sable. Finis, les grands chantiers. Désormais chacun fait ce qu’il veut de sa petite boule d’argile. Tout le monde est potier, tout le monde est perdant. Alors on est forcés de déconner si on ne veut pas crever d’ennui à petits bouillons ou se faire boulotter la main par une machine-outil. Vivre au 50ème étage et ne jamais s’arrêter au septième ciel, juste pour rigoler, pour y croire un instant, pour faire de la métaphore en 3D. Sensation d’appartenir à l’histoire contre mon gré, à mon corps défendant. Mon corps qui fait de son mieux pour tenir la barre. Pour ne pas glisser sur chaque pavé.

Tous mes « moi » se tendent la main, ils se donnent beaucoup l’un à l’autre parce qu’ils sont comme des frangins. Je m’étudie parce que je m’ai toujours sous la main. Parce que je ne saurais pas juger mon prochain. Y’en a trop, des prochains. Un être c’est déjà super compliqué si on ne s’en tient qu’aux apparences, sans s’avancer à parler de son inconscient. Pour l’inconscient il te faut un paquet d’années d’études. Très exactement toute la vie. Parfois on se met dans des situations qui nous dépassent, qui nous dispensent de purgatoire. La liberté en tant que perte de contrôle. Pirater un bateau de croisière pour s’en mettre plein les années. Creuser en soi comme un pilleur de souvenirs. Enlever des couches de sable pour buter sur des ossements.

12 ans que je n’ai pas vu ma mère… Un deuil ça n’est jamais gagné d’avance. On n’est pas sûr de vouloir remporter le prix de l’oubli. Les morts me servent de piqûre de rappel, d’aide de camp, ils m’influencent comme une musique de fond. C’est du carpe diem au fer rouge. A quoi vous servent les vôtres? Que vous racontent vos cicatrices? Comment mettez-vous vos migraines à profit? Que vous inspire-t’elle à vous l’insomnie?

Encore des histoires d’anges et de démons, des coussins de plumes et des costumes d’écailles. Des larmes comme d’un robinet qui goutte. Ces gens qui fuient la vie et qui nous chargent de l’aimer à leur place parce qu’ils pensent avoir tout donné… On file la laine de l’existence. Des fois ça donne de beaux tapis de fleurs ou bien des cilices urticants. Parfois nos broderies ont des motifs moyenâgeux, des hauts-faits chevaleresques. Parfois on tisse de la dentelle seulement pour pouvoir la leur retirer en tremblant d’envie. Des fois ça vire à la toile d’araignée… J’essaie de trouver un habit auquel je sois en mesure de croire. En attendant je m’en tiens au noir.

En noir au milieu des bermudas fluorescents. La clique des surfeurs te toise du haut de son acné juvénile, jusqu’à ce qu’ils te supplient de les aider à traduire les embrouilles et les arnaques. La middle-class écuatorienne promène son Nissan tout terrain le long du modeste front de mer de Puerto López. Encore un coin où on se régale surtout de tes dollars. Bistrots construits avec les laisses de mer où les enceintes crachent une salsa piquante. Villes bringuebalantes où les motos-taxis essaient de t’écraser pour te mener de la plage au terminal de car ou l’inverse. Tu peux acheter en chemin des tongs, des fruits qu’on n’a jamais eu dans nos livres d’images, des coquillages et des crabes qui passent la journée dans la chaleur et les pots d’échappement et de la breloque en plastoc. Je me demande vraiment où tu peux bien t’adresser quand tu veux te payer un truc solide et de qualité. Je n’ai rien vu de tel depuis Buenos Aires; ça fait un peu loin pour les commissions! Mais on ne vient ici que pour se tremper.

Un bonheur de retrouver les gros poissons colorés, le corail et les étoiles de mer. Ca n’est en rien comparable aux divinités des fonds marins d’Asie mais je ne saurais me plaindre. Je n’ai pas trouvé de sirène; ce serait une histoire compliquée de plus, mais je commence à être habitué! Tel un iguane nourrit d’écume j’ai rampé le long de la côte pour voir comment elle est à mi-chemin des tropiques. Ah! L’océan… toujours à miser du sable sur le tapis des rives. L’océan délicieux qui ne se peut pourtant pas boire. L’océan qui se peut répéter mille ans sans jamais lasser l’auditoire. Les bateaux qui seront toujours des avants-postes et moi qui nagerai toujours à la manière d’un éclaireur.

« L’acte est vierge, même répété. » (René Char)

Puerto López. Ecuador. Avr 2014

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