060 Mémoires à emporter

Pedernales. Pour trouver, c’est facile, il faut suivre la ligne équatoriale et quand tu butes contre la rive pacifique de l’Amérique, tu es arrivé. Au niveau où crèvent les bulles de la mer. Sur la boucle brillante de la ceinture du monde. Drôle de moyenne: sur les 3 dimensions je me suis pris deux zéros pointés. Altitude et Latitude zéro. Longitude environ 80 west. 008. Permis de tuer le temps. Au service de la majesté et des amazones aux flèches empoisonnées. Pas d’anti-venin contre les morsures de Venus.

On est sur le pallier d’un tout autre genre d’Amérique que je n’aurai que le temps de goûter. Population métissée, peaux noires pour que la génétique ne nous laisse pas oublier l’esclavage. Musique omniprésente. Rudesse ramollie par la moiteur ambiante. On devine des arômes colombiens, vénézuéliens, brésiliens, guyanais. Je m’immerge jusqu’au cou dans l’ambiance pittoresque. Mieux vaut quand même s’être rodé auparavant dans des lieux plus abordables. Latitude zéro. Comme un encéphalogramme désespérément plat. On a le cerveau dans les hanches. Le paysage sonore est décoré de bossa nova, éclaboussé de samba. La cumbia transpire depuis le Perú, le tango remonte les cuisses du continent.

Je repense à ce globe terrestre sur lequel je m’endormais gamin. Le monde était déjà un gros nounours. On glissait une ampoule comme un supo dans l’arrière-train de l’antarctique et la lanterne magique projetait ses verts jaunes bleus vertigineux. J’étais fasciné par le sillon noir qui prédécoupait la terre. On pouvais le suivre en glissant un ongle dedans. En vrai il doit être très fin parce qu’on ne le voit pas du tout. Pourtant Dieu sait si je marche les yeux baissés sous le ciel aveuglant, plus blanc que bleu.

La lumière est massive, il tombe des lingots de soleil. Je scrute le sol comme Philémon (cf la bande dessinée) je fais le funambule sur une corde invisible, les bras tendus au-dessus de chaque hémisphère, à l’endroit où les fuseaux horaires ressemblent le plus à une corde à sauter. Pour le coup les quartiers nord et sud sont on ne peut mieux baptisés. Paraîtrait que l’équateur n’existe pas du tout, que l’on ne trouve le trait que sur les cartes… Alors on ne peut pas non plus attacher sa barque aux tropiques, atterrir sur la croix du sud, ou faire mousser la voie lactée? « Todo es mentira en este mundo… » Du coup je fais ricocher mes regards sur la turquoise liquide. Je me console en engouffrant des poignées d’iode.

Contempler le grand large c’est déjà se noyer un peu.

Le soleil nous promène par la peau du cou dans ses énormes mâchoires blanches. Quand bien même ne serions nous pas influencés par la force de Coriolis (wikipedia mon amour) dans un sens ou dans l’autre, la vie ici ne manque pas de tourbillonner. Le troisième étage de l’hôtel est inachevé. Décors de film où les bâches transparentes fabriquent de l’ambiance pour pas un rond. L’endroit rêvé pour jammer avec une noix de coco, se prendre pour un chef d’orchestre en dirigeant Hendrix dans la nuit tiède, s’imaginer sniper camouflé entre les embruns. J’écoute l’océan ronfler dans ses draps d’écume. Bien entendu la haute atmosphère est bourrée d’éclairs. Comment ne se formerait-il pas d’arcs électriques pile entre les deux pôles?! Je fais le chat noir au faîte de la toiture à deux pans de la terre. Je ne glisse pas parce que je ne sais pas de quel côté tomber. Je me sens seul comme si nous l’avions tous toujours été. Seul sur la grande balafre du monde, la cicatrice qui est restée après qu’on l’ait fourré de feu.

L’insomnie me parle de toi, de celles que j’imagine toujours au sein d’une histoire splendide. En vrai on est tous mal foutus, on a tous un truc qui coince, qui grince ou qui déraille. Il faut bien dire que l’on dérouille, que l’humanité s’en prend plein la gueule. Je peux comprendre que la poésie ne soit pas d’actualité. Ce ne sont pas les battements de mon cœur que tu entends, c’est le bruit de ses craquements. Le petit dieu qui veille sur mon sommeil promène parfois le pointu de son poignard là où le retient la cage de mon torse. Je feins de dormir et de ne rien voir…

Philosophie de comptoir autour d’un lait de coco, au stand qu’on croirait rescapé d’un tsunami. Tu bois sur place parce qu’après on te fendra la noix pour en racler la chair gélatineuse. Morts-vivants au bistrot des têtes tranchées. Un ange passe entre deux « slurps » et la vieille carcasse de hippy du coin te jette ses pensées en pâture: « On doit forcément se réincarner en l’être que l’on a fait le plus souffrir… » Qué quieres que te diga… » une succion de plus et je lui rétorque que, donc, dans la vie précédente, on aura persécuté des humains. On était des moustiques? Et les Argentins se réincarnent en bœuf, les Péruviens en maïs, etc. « Ah ouais… » Les tarés sont toujours pour ma pomme mais selon les jours ils tombent sur plus labyrinthique qu’eux, hahaha! Tronches pensives. « Slurps ». Le plus souffrir… Je vais me réincarner en jolie fille alors? Et allez, une louche de plus pour la réputation des Français! Je suis une sorte d’ambassadeur « antéchristique ». La p’tite dame derrière son comptoir, qui est un billot, fend d’un coup de machette nos caboches remplies d’eau. Elle est bien obligée de sourire à mes âneries et mes yeux malicieux. Moi le jus de coco ça me saoule sans alcool. Suffit d’y ajouter une lampée de vent du large et une pincée de sable corallien. Ceci-dit à cette heure le sable est tout noir. En se retirant la marée a effacé l’ardoise. La grosse craie du jour pourra écrire son menu ou ses sornettes.

La discothèque du coin, tas de planches pitoyable qui fait penser à ce que serait le dancing-club de Robinson Crusoë, est une « salcoteca ». Ils ont mis à frire les premières tortillas de vinyle. Les gars ont sorti le panamá et fait revernir les souliers. Les mini-jupes baladent au bras des chemises blanches. Les fibres musculaires des épaules et des cuisses tressaillent d’impatience sous la peau des congas. Le jour équatorial va leur paraître froid après toute une nuit à tourner sur les braises. Moi j’ai une mauvaise excuse (en plus de la honte) pour pas danser et faire le busard sur le toit. Je dois me lever tôt pour rallier la capitale de bonne heure.

Quito. Passée la guerre civile des transports publics, la vieille ville est charmante. Le centre est piéton tout dimanche, une décision qui transfigure la cité. Théâtre de rue, prédicateurs ou illuminés bramant leur félicité pas forcément flagrante au premier abord. Policiers de cape et d’épée; et quoi? Si tu déconnes ils te découpent?

Balcons ouvragés où personne ne s’appuie pour siroter une gorgée d’ambiance. Il fait tellement beau, il semble que toute la population soit de sortie. Embouteillage de poussettes. C’est à dire que si tu n’es pas une mamie, une pré pubère ou une nonne, bein… tu es enceinte… Il y a plus de caoutchouc pour les biberons que pour les préservatifs… (ou ils sont tous troués pareil?) Orchestres ou sonos de partout. Le resto végétarien est délicieux quoiqu’un peu trop versé hari-krisna à mon goût. Cela-dit ce sont les seuls à vendre du chocolat local sans t’arracher un œil au passage. Il est de manière assez saugrenue situé dans la rue des tapins. Au moins on me dit 25 fois holáááá guapooo quand je sors de table!

J’ai cumulé les attractions-phare dans une seule journée: Balade dans les vieux quartiers à manger des cochonneries. Téléphérique qui te bouffe la moitié du budget mais te soulève à plus de 4000m pour profiter de la vue et du froid. Visite des églises qui font la renommé et la fierté du pays. Chorale qui vire au gospel. Je quitte le gothique flamboyant pour aller grésiller dans les flammes du baroque entièrement doré de la iglesia de la compania de Jesus. A voir: tu as l’impression d’avoir été chiffonné dans une grande feuille d’or. L’entrée est exagérément chère mais il a fallu la retaper pendant vingt ans pour pas que le prochain séisme finisse de la mettre par terre. J’ai payé l’entrée « résident » en disant que je viens de Guayaquil. L’audace m’a économisé le repas de ce soir.

Je zigzague entre le pacifique et les andes, entre l’or des momies et celui des jésuites, entre solitude et passion. Il y a des caps douloureux et des îlots consolateurs. Du sable fin comme une caresse et du sel qui se glisse dans les plaies. La vie sur un oscillographe. La vie à emporter. La vie à pleines mains, les yeux dans les yeux du destin. Demain je retombe comme un obus dans l’hémisphère sud. Direction Baños. Je vais manger une chirimoya, ce fruit délicieux qui ressemble à un œuf de pangolin.

« Me siento, mar, para oirte. ¿Te sentarás tú, mar, para escucharme? » (Ô mer, je vais m’assoir pour mieux t’entendre. Et toi, mer, ¿t’assiéras-tu pour m’écouter? Rafael Albertí)

Quito. Ecuador.  Avr 2014

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