061 Chuter vers les hauteurs

Jardin du cloître de la basilique de Baños-de-agua-santa. Le vent tiède joue aux quatre coins, fait le fou entre les arches blanches, secoue le grelot délicat des ficus. Mélange savoureux des cris des gosses qui se lancent à toute glissade sur les céramiques vertes et des chants sacrés dans la belle église de basalte. Coulées de lave qui fertilisent, qui tuent, qui apportent avec leur menace infernale les matériaux pour bâtir des salles de prière où l’on se repentira en vue du prochain cataclysme.

Les colons españols (sans bien s’en rendre compte faut-il croire!) ont diffusé de partout l’influence architecturale mauresque. Les crucifix sont fixés sur des fonds de zelliges qui ne disent pas leur nom, les patios me rappellent des demeures de Córdoba ou, avec un peu d’imagination (mais il en faut dans les lieux saints, non?) la cour d’une medersa de Fèz. Je suis le dernier à m’en plaindre! L’avenir de la beauté sera métissé, n’en déplaise aux 45% qui votent gros porc. Si je ne suis pas touché par la foi, je dois concéder à nombre de religions leur savoir-faire dans la gestion du silence et l’aménagement des lieux propices à l’extase. Moi l’impie, le diablotin tombé de haut qui toujours reprend ses ascensions le long des guibolles du plaisir, j’aurai passé un sacré paquet d’heures à me délecter des portions de vide des monastères zen ou jésuites, du calme élevé aux nues par l’encens shintô ou de l’éternité fraîche des mausolées musulmans. J’aurai usé leurs jardins et leur enluminures rien qu’avec mes yeux insatiables.

Dans le dortoir, un couple du Danemark. On se ressemble tellement avec le type (y compris le tatouage d’arbre…) que sa nana pourrait bien malencontreusement se tromper. Je serais, là encore, le dernier à m’en plaindre! Ceci dit je ne suis pas certain de vouloir me mesurer à mon double en version « viking ».

Philosophie de salle commune avec un Chilien adorable (encore un!) qui hallucine sur mes décisions et mes projets (encore un!). On se communique des envies de voyager tant et plus. Rome, Jerusalem, New york. Encore un invité potentiel. Un argentin s’est payé une voiture au Mexique, il descend doucement la vendre en Bolivie (il n’a pas encore vu ce qu’ils appellent une route là-bas..). Une porteña arrivée le même jour que moi est désormais employée de l’hôtel. Un jeune de Chicago a dans l’idée de partir vivre à Tel-aviv. Il apprend l’español et l’hébreu… Je ne suis pas le seul à débloquer la machine routinière!

Baños déborde d’activités possibles. Il faut se limiter pour ne pas se ruiner! Entre le foisonnement de rivières, la terraformation chaotique, les gens souriants, le printemps perpétuel, le calme et le sentiment de sécurité, nous sommes nombreux à rester plus longtemps que prévu. Profitant du panorama, des tarifs 3 ou 4 fois moins élevés qu’en France, et aussi d’un instant d’inconscience, je me suis jeté du haut d’un pont.

Deux cordes qui te paraissent soudain désespérément fines, 45m de chute sur les 100m qui ouvrent leur gueule béante sous tes pieds… Une bolée d’adrénaline à boire d’un cul-sec. (« sinon, ça vous brûle la langue ».) Etrange de faire ce que le bon sens t’a toujours interdit, c’est à dire: Enjamber le parapet… C’est le pire. Non, le pire, c’est quand le type te dit d’avancer  encore un peu plus sur la micro-plateforme, autrement dit de mettre tes orteils dans le vide.

Difficile de convaincre son corps d’obéir à l’ordre qu’il refuse catégoriquement d’exécuter. J’étais censé sauter tranquilou dans cette gorge où se jettent dramatiquement les sources thermales, mais voilà que s’est ramené tout un bus de gringos. Manquait plus que du public! En plus, le gars d’ordinaire si précautionneux avec les candidats au contre-plongé express a dû me prendre (par erreur) pour le genre de mec super-relax, self-confident et gonflé de courage… Je n’ai pas vraiment eu le loisir de lui expliquer que non, pas vraiment. « Un poco más adelante amigo » Je t’en foutrais moi, de l’amigo… Un long « puuuuuuuuutaaaaaaaaaa » (je suis un étudiant studieux, même quand il s’agit d’évacuer ma trouille je le fais dans l’idiome local) puis une chute à laquelle tu ne comprends rien. Tu n’es plus qu’un ver qui valdingue au bout d’un fil dans sa gangue abdominale.

Je sais que je peux être machiavélique quand je veux: Comme tous me regardaient avec expectative remonter de mon saut de l’ange déchu, agacé par leur tête de point d’interrogation et par le gonse qui essaie de te vendre une photo de ton exploit en forme de casse-gueule, aux inévitables ¿qué tal? et autres How was it? j’ai répondu entre deux canines que, désormais, je savais ce que ça fait de se suicider… Choquer les gens fait partie des petits plaisirs de la vie (comme arracher une affiche du front-national) fallait voir leur moue déconfite!

Pour me remettre, je suis allé à la boutique de chocolat Ecuatorien. La patronne m’accueille comme un habitué, un pilier de cacaotier. La cabane irait bien à Ancel et Gretel. Plus tranquille, quoique mémorable itou, les 8 heures de balade dans les merveilleux bosquets qui surplombent la ville. Pour continuer de travailler le train-arrière, 60km à vélo vers le bassin amazonien dans le jardin changeant des étages climatiques, sautant les marches de l’escalier géant qui te plaque aux parois de lave ou au vide où se dandinent et moussent des fleuves verts, blancs, noirs, bleus.

Combien de ruisseaux se vaporisent dans cette vallée?  Ce ne sont plus des cascades, ce sont des esprits irisés en route vers leur absolution, des fantômes qui s’élancent tels des enfants sur des toboggans rédempteurs. C’est une transfiguration en forme de chute, c’est la récréation des âmes mortes, l’allégorie de l’insouciance. Je me mets à tremper dans ces fonts baptismaux démesurés, je me décrasse dans l’ébullition glacée de ces bénitiers de titans. Les rires tumultueux, la chanson torrentielle, couvrent à merveille les gémissements du monde. Pourquoi tant de mysticisme? Je ne rate jamais une occasion de parfaire tant que possible les langues et la culture: Je me suis relu les évangiles mis à disposition dans la plupart des hôtels en version bilingue Castillan/Anglais. Un clair-obscur vu sous des angles différents mais toujours enrichissants. Bon, OK, il m’a fallu voler un exemplaire pour pouvoir le lire tranquillement. Je le déposerai au prochain hôtel…

La nature reste mon temple favori, demeure de pouvoirs mystérieux, création jamais achevée, réservoir de secrets flamboyants, d’humus où se mélangent bien et mal sans se prendre les arpions dans le tapis des ordres et des paraboles, cycle où se confondent sans distinction possible l’orgasme et la moisissure. Les muses nues, à mon approche, se sont changées en clochettes écarlates, en colibris super-soniques, en espèces de canaris verts. Ainsi déguisées elles continuent de converser sur nos désastres. Il y a une émeute de papillons sur la grand-place d’une clairière. Ils sont du blanc volage de nos billets d’amour, bleus comme des œillades boréales, camouflés en albizias ou du rouge-orange dangereux des corolles de la superbe sorcière datura.

Les troncs défilent dans leur fourreau de mousse, les hyménoptères contiennent leur gigantisme dans des corsets de turquoise et d’or fin. L’armure chromée des scarabées diffracte la lumière tamisée par l’évaporation générale. Une farine de photons recouvre les mille variantes du feuillage. Les venins cavalent sur cent pieds ou s’étirent dans l’arc menaçant des scorpions. Avocatiers au coin des champs à vache (secret du lait si délicieux?) fougères arborescentes qui déroulent harmonieusement leurs crosses comme une invitation à danser dans leur ombre préhistorique. Tapis d’espèces de capucines que je ne me risquerais pas à mettre en salade. Je vais me « contenter » de mon pique-nique: Bananes, canne à sucre, fruit aux extérieurs tourmentés mais aux entrailles délicieuses, papaye certainement cueillie à dix mètres d’ici, jus du citron que j’ai trouvé en chemin. Tout pousse et se remplit de miel, pas moyen d’observer la flore abondante sans être distrait par des éclairs de plumes colorées. L’Ecuateur comme une arche botanique et ornithologique, un conservatoire de piaillements et de saveurs.

J’aurais dû m’équiper d’un de ces fameux stylo quatre-couleurs: Pour évoquer les verts de tous les hémisphères, mettre du bleu toutes les fois que mon tracé se rapproche de l’eau. C’est encore avec l’encre noire que je parle le mieux de moi et, ma foi, la dernière cartouche conviendrait assez bien à mes amours. Amour du risque, de la déraison, de la recherche à tâtons sur les corps perdus, tournés, retournés, pas souvent retrouvés. Parcouru jusqu’aux capillaires par les globules de la passion, la grande pompe qui te gonfle les tempes, existence pulsative qui secoue le thorax, qui déchire les vaisseaux, se suture sous la croûte des écorchures, griffure ardente qui laisse un sillon douloureux mais toujours semé de vie nouvelle et vigoureuse.

Les cerisiers doivent être sur le point de fleurir dans les jardins du palais du Shogun à Kyoto. Misaki, comme un présent venu du futur, m’avait laissé un stylo-bille effaçable à la gomme, magique! Un bon truc pour réécrire les histoires, pour contenir les débordements d’encre sympathique, pour faire page-blanche ou retravailler le « grand palimpseste »… Aux dernières nouvelles, elle se serait engueulée avec son « japanese friend » (nation basée sur l’euphémisme…) au sujet des « gaïdjin » (les longs-nez occidentaux) on se demande bien la faute à qui…

Tandis que tel un minotaure maladroit dans un musée de porcelaine j’essaie de me repérer dans le labyrinthe délicieux de l’esprit féminin, je découvre l’étonnante tradition danoise de changer lascivement de soutien-gorge sous les yeux chafouins du colocataire, pendant que monsieur est dans la salle de bain… Je suis parfaitement d’accord pour admettre que j’ai parfois un truc qui cloche mais il faut croire que je suis loin d’être le seul! Ca sent l’embrouille mais puisque je m’en vais bientôt… Haha!! Encore un qui va aimer les français! Je vais tenter d’arrêter de torpiller les couples de croisière, je ne veux pas être amante-non-grata sur tout le globe! (« Quand t’auras douze belles dans la peau… » Gainsbourg)

Il semblerait que ma chance légendaire m’ait fait quitter la côte à la bonne heure. Deux bons gros séismes ont secoué le nord-est du Chili, avec alertes au tsunami à la clef jusqu’aux villes côtières équatoriennes… Devant, derrière, tous les panoramas sont secoués. Le monde est atteint de tremblante. Je le parcours comme un frisson, entouré de cils vibratiles où perlent parfois des larmes, rosée d’ivresses et de sueurs. Tous les miroirs sont de guingois, fenêtres déformantes qui donnent sur nos exploits plus ou moins vertueux. Nous ne sommes que des réfugiés dans les patios, les parcs ou les terrasses, abrités entre deux balcons. Nous peuplons ces faux extérieurs où rien de vrai ne saurait nous atteindre, et surtout pas l’amour.

Dans le dehors sauvage, du côté des trottoirs jamais foulés, il y a l’aventure qui ne sait compter que jusqu’à trois, qui fait ses trois petits tours de passe-passe et puis s’en va. Des marches du perron aux marches du palais, il y a de jolies filles, (lonla) il y a toutes les faims possibles, les fins alternatives, le début des emmerdes et des enluminures. Il y a des concerti de torrents, des symphonies solaires ou des sonates au clair de lune, et tout ce qui se fait de doux dans le noir quand le plaisir se cherche une issue convulsive entre les ventouses des amants…

« Dios sabe que no puede tomársenos en serio » (Dieu sait qu’il ne peut pas nous prendre au sérieux. Gabriel Celaya)

Baños de agua santa. Ecuador. Avr 2014

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