062 Fugitif des dimanches

Riobamba dans l’ombre du volcan Chirombazo, techniquement le point le plus près du soleil puisque la terre est déformée, étirée aux coutures. Ça ne change en rien le rituel dominical. Longue boucle molle des dimanches. Ondulation lente qui change le visage des villes. Marché aux fruits et aux chiffons. L’agitation traîne des pieds. On trépigne une flemme incompressible. Toutes les grilles du parc de la liberté sont cadenassées. Là où abondaient les fleuristes s’est installé le cimetière. Après l’herbe synthétique du stade on vient se recueillir en maillot de foot sur les pelouses nourries par nos prédécesseurs ou devant les étagères de générations poussiéreuses. On entretient les tombes à la machette. Un quintette de mariachis mordorés fait reluire cuivres et cordes pour donner rythme et raison d’être au recueillement éternel. Le cercueil descend sous le regard des femmes enceintes. La marmaille joue sur le gazon bien engraissé. Marchands de glaces et de sodas. « Il fait bon vivre » semble-t’on dire à nos défunts avec un morceau de pop-corn sur la langue.

Les musiciens rentrent avec tout leur attirail dans une petite auto déglinguée. Est-ce à dire que nos vies étriquées nous habituent à nos caisses de mort? La marchandise du magasin de cercueils, en plein centre ville, déborde sur le trottoir. Ça m’a l’air bien à l’étroit pour une conscience toute entière. Je crois que l’âme occupe tout l’espace à sa disposition: L’état de cendre dispersée convient mieux aux épris de liberté. Le soleil s’est muselé derrière une mousseline noire. Quartiers défavorisés, qui auront perdu la faveur de dieu-sait-qui. Dégrafés du ruban des décorations, mal fagotés dans le pyjama sale du ciment cru. Des sandales déchirées glissent péniblement en direction de la clinique psychiatrique, dernier refuge sur les sentiers escarpés de l’esprit. Cimetière, asile d’aliénés. Des lieux où l’on se demande bien qui visite qui, où l’on se sent aussi inutile et pathétique qu’un épouvantail, pour effrayer les corbeaux du « jamais plus » ou la dépression qui te picore les orbites.

Quartiers jamais valorisés; en quel honneur? Il n’y a qu’un touriste et il est poussé par son vent de folie. Ici on vit sans décorum, les seules grandes pompes sont funèbres et les fleurs on les offre aux macchabées. On laisse à des vierges en plastique le soin de sanctifier les ingérences.Vitres rapétacées de planches, l’antithèse d’une fenêtre. Je ne connais pas image plus triste qu’une ouverture murée.

Heureusement que les rues s’élargissent le dimanche, que les places et les fontaines se multiplient comme des petits pains, qu’ici il y a de très belles jeunes-femmes même à la sortie de la messe. Heureusement que deux dollars te remplissent les poches de fruits tropicaux, que les arbres ne cessent pas de fleurir pendant le sabbat. Des ados se bécotent contre le tronc blanchit des phoenix. Heureusement qu’on sait encore sourire et souhaiter de bons jours aux étrangers, qu’il y a des parcs où roulent les ballons, des marmots morts de rire qui grimpent les drapés rigides des statues. Trois gamins ont cédé à la délicieuse tentation: Ils ont sauté les grilles du parc de la liberté. Leur sourire fait une grimace magnifique au nez de la misère et de l’oppression quotidienne. Ils ne se rendent pas compte qu’ils ont fait ça pour nous, pour nous sauver de la servitude, qu’ils sont les supers-héros de ce jour, qu’ils nous défendent mieux que des chevaliers.

Avec tous les éclairs qui me seront rentrés dedans, et puis les lucioles, les étincelles, les reflets d’or et de paille, et cette lueur inégalable qui n’existe que dans les yeux des femmes, je me sens tout rempli de bien jolies lumières. Quand nous mourrons, nos souvenirs viendront nous visiter comme des vieux potes, et nul doute que je serai bien entouré. Chaque pas loin de ce qui fut chez moi est une recharge cinétique, une impulsion bourrée de sens. Je me sens de moins en moins déplacé, importé. Je suis de l’endroit où je me trouve, des pavés que je foule. Je fais partie du pointillé des murs que je longe. Je suis né sur les bancs de tous les parcs, tout déplacement me séduit, me rapproche d’un état de « désidentification. » (« Chaque mot a un jour été un néologisme ». JL Borges.)

Celui que j’étais dans un coin caché, celui que je suis aujourd’hui ne se sent plus de nulle part. Désamarré par des tourmentes inacceptables, je vais à la rencontre d’un « moi » exigeant qui revendique sa part de haute-mer après 35 années ancré au port. Je me rachète à ses yeux dans l’errance. J’aurai trouvé une vocation dans le vide. J’ai ma planisphère-au-trésor, une mappemonde à remplir. J’ai l’alpha, l’oméga et le pipi-caca. Je me sens pousser des dents nouvelles, des crocs conçus pour saigner le plaisir. J’ai le lapinou palpitant de la vie dans mes serres d’épervier. Chaque minute est une étreinte. J’ai mes câlins de constrictor et mes baisers neurotoxiques. Il faut savoir être un monstre composite pour vivre sa chimère. Le torrent pour être lui-même doit accepter de désagréger ses rives. J’infuse dans les réserves d’eau mon arborescence inclassable. Je ruse et me réplique dans les effets d’optique. On me fait des effets spéciaux. Je ne saurais me contenter des effets secondaires. J’ai mes effets indésirables. On me caresse comme un chat noir avec de ces manières qui te repoussent un peu.

Huit mois que l’on me dévisage, que je me cache au coin des foules, que je me méfie des autorités comme des brigands et des promesses, que je mets en doute les dires et les panneaux indicateurs, que je donne de faux noms ou que je dois prouver mon identité, donner patte blanche en rentrant les griffes. Je me déplace de nuit, j’ai toujours le doigt sur une carte ou un billet d’avion, tous les trois jours je change de lit. Il me faut confier en des inconnus, lire les visages, être attentif aux expressions, apprendre des adresses, des téléphones, des prénoms ou des itinéraires toujours nouveaux. On me questionne, on croit me reconnaître, j’ai deux longueurs d’avance sur des plans dont personne ne sait rien. Je glisse comme un lézard entre les blocs des sociétés et des sentiments instables, toujours paré pour prendre le large.

Je ne suis pas un voyageur, je suis un évadé…

Après être passé sous la nariz del diablo, sous le nez du diable, un trajet soit-disant vertigineux sur la voie ferrée la plus « je ne sais plus trop quoi au monde », (le moindre trajet en bus au sud de la Bolivie et plus marquant que cet attrape-dollars pour troisième-âge) je viens d’atterrir à Cuenca. Le car sautait tellement qu’on a dû passer plus de temps en l’air qu’en contact avec le bitume, ainsi le terme « atterrir » est-il adapté ici. A première vue il y a pire pour passer du bon temps. L’air sent bon comme après une pluie de printemps, le quartier est plein de bonnes ondes qui remontent du fleuve.

« El perro que en mí ladra vale un hombre que reza » (Le chien qui aboie en moi vaut bien un homme qui prie. Gabriel Celaya.)

Cuenca. Ecuador. Avr 2014

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