063 Pieds nus sur la terre sacrée

Cuenca, troisième ville d’Ecuador, première sur le podium de la beauté et du bon-vivre. Suant des parfums affolants, le jasmin grimpe au tronc des palmiers, le marbre rose aux colonnes de la cathédrale. On vient profiter du soleil flamboyant sous l’ombre écailleuse des araucarias. Les courants d’air font se courber comme des danseuses lascives les jets fins de la modeste fontaine. Trois pigeons que j’appellerais volontiers « colombes » (puisqu’ils ont recouvré l’élégance inhérente à leur espèce) passent leur formation serrée sur le plan-séquence de la place.  Ce pourrait être un après-midi italien, dolce vita avec un petit bâton sur les papilles qui détectent la persistance gustative d’un sorbet à la mûre. La tension des statues de bronze se relâche dans les rondes de la marmaille hurlante. Les enfants crient avec tellement d’éclat…

On me regarde écrire comme si je maniais une épée. La température est parfaite; pouvoir incapacitant de la tiédeur, on peut mesurer mon moral avec un thermomètre. Petits pas rapides dans le fatras de tissus des vêtements traditionnels. Comme s’il y avait encore des arlésiennes dans les rues de Marseille. Claquements des enjambées interminables des talons hauts à la verticale éprouvante des tailleurs chics et courts. Un anarco-punk a détourné un uniforme de scout, toujours prêt à choquer la bourgeoisie ramollie. Les bougainvillée s’en balancent. Un papi se tord le cou pour essayer de lire mes gribouillis. Je sens venir l’exercice de traduction. Un hidalgo lisse sa crinière sombre avec l’eau du bassin, une mama promène une paire de mamelles assez volumineuses pour allaiter tout le continent. Un vendeur ambulant propose une flopée de christs en croix. Chacun porte la sienne, il aura choisi de charrier un fardeau de tous les formats. Une gamine à couettes croquignole balade sa bouille autour du banc. Elle me tend son poupon… même quand ils sont en plastique je ne suis pas des plus à l’aise avec les nourrissons. Va plutôt dire à ta maman qu’elle est charmante et que ses cheveux sont très bien comme ça! Si nous sommes dans un film, le scénario est excellent et je suis bien content d’en être.

La rivière se trémousse entre les berges jardinées. S’ils tondent l’épaisse moquette de gazon c’est parce qu’ils savent à quel point j’adore cette odeur. L’herbe hachée comme des cotillons, papier mâché d’une langue étrangère, recette déchirée d’un parfum inimitable. Le parc est planté d’eucalyptus, de cactus et d’amoureux. Le ciel se retient de pleuvoir. Les hirondelles ne pourraient pas voler plus bas. Par les trous de la passoire grise le soleil balance des disques tranchants. Le sommeil me surprend allongé sur un tronc couché. Les nuages sont allés se faire voir ailleurs. Il a suffi d’un colibri, oiseau philosophal, pour opérer la transmutation du jour.

Je te construis ce courrier à partir d’un idiome en ruines. J’ai pris leurs mots à des alphabets désuets, des langages dont ne subsistent que des verbes d’enceinte, des gravats de grammaire, les donjons crénelés de lettres capitales. J’ai tout rebâti depuis des désastres et j’ai assis ma prose sur le socle froid des statues brisées. J’ai fondé mon discours sur des linteaux à demi enterrés. Les dates imprimées dans la pierre servent de fondation à un tapis de mousses énigmatiques. Je copie des idéogrammes sur la torsion triste des forêts brûlées. Je noircis mes missives avec le fusain des maisons incendiées de Valparaiso. Je t’écris ce que je voudrais tatouer sur ton dos. Je n’aurais pas assez d’un lac de sel pour griffonner mes confessions.

Je t’écris, je m’écrie, je m’aigris, je t’en prie, pendu aux hameçons de mes points d’interrogation. J’emmêle des boucles d’encre au grillage des lignes croisées, parce que dans la cage du cahier mes idioties, ma poésie, ma magie et mes modestes écrits restent, tandis que se vaporisent mes paroles, débarrassées de toute promesse. J’écris à la craie sur les ardoises de ton toit, de ton école sensationnelle, sur les trottoirs que tes talons aiguillent. J’écris le manque et sa douleur avec des vocables en forme de clous. Tous les bonheurs envisageables, je les écris sur tes mains démesurées avec une purée de plantes. J’écris les orgies et la décadence avec des tessons de l’empire romain. Je m’accroupis pour mieux écrire tes possibles appellations sur le pointillé blanc de l’autoroute de Guayaquil, pour les graver sur toutes les traverses du Paris-Perpignan. Je peux te caresser dans le sens des pinceaux, te marquer au pyrograveur, te scarifier avec une langue de métal très fine. Je peux te séduire ou te terrifier en inversant tout simplement l’ordre des mots, empoisonner ton sang avec une seule dose de ma pure vérité. Je t’écris, te décris, je te retravaille à la gomme, à l’absinthe ou à l’explosif. Je t’écris sans expéditeur et sans destinataire. Je me tue à t’imaginer. Aussi longtemps que j’ignore ton nom l’histoire pourra se passer de nos plaisirs et de nos plaintes. Que l’amertume nous parle maintenant, ou bien qu’elle se taise à jamais.

Sur son toit le soudeur à l’arc ressemble à un faiseur d’étoiles. J’ai déjà salué ce matin la moitié des habitants. La place se prend pour un patio. Le village est une seule et grande maison paisible. Le vent chaud court dans les replis du secret bien gardé des andes. Il y a dans l’air un je-ne-sais-quoi qui te ralentit, qui allonge les chemins. Un peu de musique pour assaisonner le silence, des communautés disparates réunies dans la même boîte comme des crayons de couleur. En respectant les autres on se respecte soi, on essaie de s’aimer autant que son prochain, de ne pas trop se jeter la pierre. Ici les cailloux servent surtout aux chemins. J’essairai d’emporter partout et toujours avec moi un peu du calme simple de la place de Vilcabamba. Un petit bout de banc pour m’asseoir en paix lorsque se repointera la tourmente.

Il y a des expériences qui ne se peuvent pas décrire; les mots bien trop puissants brûleraient le papier. Il y a des moments faits pour se vivre et pour se vivre uniquement. Des choses qui seulement s’écoutent et ne se reproduisent pas. Il y a des voyages que l’on ne partagera jamais, des lumières sans filament, des sensations et des organes inédits. Qui peut parler sans se récrier du réservoir des astres? Qui peut écrire sans rien raturer le cheval de fumée, la planète pelée qui te révèle ses engrenages, son horlogerie gigantesque? Qui peut expliquer sans se fourvoyer qu’il est possible de se brancher directement au courant continu de la terre, qu’on peut lire le code de l’univers ou observer en riant aux éclats la transmission des ondes sonores? Qui saurait raconter qu’il fut centaure et prosterné sur la peau hypnotique du puissant jaguar?

Le faucon prophétique, tel un couteau, éventre les nuages. La pluie nous lave et les esprits se bousculent dans le cercle sacré. Des femmes chargées de fruits font face au minotaure furieux. Le feu crépite, j’ai des amis comme des apôtres. Je souffle mes 36 lucioles. On ne saurait rêver d’un meilleur anniversaire, et quitte à se prendre un an de plus dans la gueule, autant que ce soit dans la vallée de la longévité! Lève-toi et crache, sois le refrain qui conforte les naufragés. Les choses, les effets, les impressions existent partout et toujours, ne cessent pas de nous entourer, de nous attirer dans leur farandole. Mais il suffit de lever le doigt, d’ouvrir le poing, de tendre la main, l’oreille ou le bout de l’aile et voici que ces choses se mettent à exister avec tellement plus d’intensité. Aventure et beauté, deux ingrédients d’une même émulsion, intimement distinctes comme les parfums torsadés d’une glace italienne, symbiosés sur une langue rose étrangère. Il faut passer à gué la leçon puissante des éléments, et pour changer jouir en relevant son pantalon. A mi-mollets dans le petit matin, les tourbillons d’eau pure, de plumes et de chitine, dans l’encens des bosquets. Il faut défaire les nœuds de couleuvres, longer des précipices assez profonds pour t’infinir, se courber devant des maîtres linieux aux résines extatiques ou sous le nylon des araignées peintes à la manière des icônes orthodoxes.

Il faut vénérer l’enfant qui invente la vitesse sur ses toutes petites jambes. Crier ou chanter, c’est pareil, pour accélérer tant et plus, pour répondre au vent qui hurle en se roulant dans tes tympans. Le chemin promis disparaît parfois dans les hautes herbes rétro-éclairées, dans la forêt de cactus et de mimosacées sanctifiés ou ne se comprend bien que celui qui se perd. Les dénivelés de la spiritualité te coupent les jambes. Tous les verrous de la perception ont sauté, et lorsqu’il entend respirer le monde, même le meilleur chanteur se tait.

La terre se parcourt comme un texte sacré. Je crapaüte entre les lignes, grimpe des escaliers de sentences, m’embronche à des définitions faciles. Tout a un sens pour expliquer l’absurdité. Tout semble dire que rien ne dure de ce qui ne terminera jamais. Energie noueuse, énergie naïve, énergie nébuleuse ou décisive. Il a suffi d’un mot pour balbutier l’univers, pour qu’il en soit ainsi. Souviens-toi que tu as su lire ce monde…

Il y a des voyages que nous ne partagerons jamais. Nous continuerons d’essayer, puisque c’est tout ce qui nous est offert: l’être humain dans sa tentative, l’être qui s’essaie, se reprend, qui se grandit en régressant. J’aurai appris la puissance qui réside en l’humilité, que tout à un sens pour qui sait observer. Tout ce que l’on touche est sacré, nous foulons des chemins ouverts par des flopées d’ancêtres. Je vois le bout de mon parcours sud américain se profiler. C’est plus difficile que jamais. Mais de la destruction viendront les matériaux d’une nouvelle édification. Je serais bien resté, mais je serais bien resté dans tellement d’endroits… Et puis je connais les trappes du bien-être statique.

Ma route est une saignée, une purge bénéfique. Je pars quoi qu’il m’en coûte, je file comme un voleur de merveilles en laissant derrière encore un beau morceau de moi. Mais je peux déjà sentir le sentiment magique de la renaissance qui suit chacune de ces petites morts. Quelques pas de plus sur le sol péruvien, un copain andalou pour me soutenir jusqu’au jour gigantesque du changement, puis le gros ventre de l’avion de l’american airline, direction la ville des anges. Il doit bien avoir une raison pour qu’elle porte ce nom.

Il faudra se souvenir des leçons reçues au sommet des montagnes bourrées d’esprits, se décrotter les yeux et chercher les anges dans la cité majestueuse et terrifiante. Puissent-ils m’être favorables. J’entrerai humble et puissant, armuré de respect, de savoir et de reconnaissance pour ce qui m’est offert de découvrir.

« Todo podia pasar… todo pasaba. » (Tout pouvait arriver… tout arrivait. Pablo Neruda)

Vilcabamba. Ecuador. Avr 2014

 

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