064 Voyager pour un rien

Le vent tiède tire sur Loja un drap de nuit tristounet pour moi et magnifique pour ceux qui lèvent le nez de leur train-train. Les longues bâches des échafaudages font claquer leur toge poussiéreuse sur le chantier des immeubles misérables où l’on rangera prochainement les gens. Le grand-esprit serait presque facile à voir dans la nature, mais que reste-t’il de nature là où l’on déroule nos tapis de jeu en béton? Parcs et piafs courageux… Que reste-t’il de nature? Il reste les humains pardi! Force mouvante, force rebondissante et ventres rebondis. Energie dispersée pour nourrir le non-sens, les actions décevantes de la survie. Blé, riz, maïs, quinua, nos civilisations pédalent dans la semoule de leurs erreurs privées d’envies. Etoiles fugaces au sourire désarmant, lucioles que les mégots remplacent. La rue est remplie de passantes, de celles « que l’on n’a pas su retenir ». Le vent est mort avec le jour. La fumée grasse des rôtisseries monte droit dans le noir qui joue des coudes entre les néons, expression dérisoire de la puissance. Le feu n’est plus sacré, encore que pour les affamés que la nuit pousse, le graillon des poulets doit avoir les relents d’un merveilleux autel sacrificiel.

On se sent faits pour dompter des dragons et on se paie chaque soir les transports publics. Les trottoirs de nos royaumes sont maculés des chiures de nos licornes. Nos soupirs fabuleux gonflent de sombres voiles. Nos souvenirs impérissables sentent le rance. Nos demain semblent interminables et nous n’avons le temps pour rien. Nous savons surtout reculer, mais sauter est une autre affaire. Ceux-là nous manquent que nous ne savons pas bien aimer,et nous chérissons la proximité parce que c’est plus commode. Loin des cieux, loin des peurs. Loin des yeux le cœur est une idiote pompe à hémoglobine branchée à des tubes gras de cholestérol. Loin des tympans se meurent les chants. Loin des baisers s’effondrent tous les édifices. Loin des caresses le silence a des crissements de perceuse. Loin de tout il y a la poésie qui résiste, sans doute parce qu’elle est le plus beau dessin de l’absurdité. Loin de tout il y a sept milliards de cousins qui n’ont pas non plus forcément que ça à faire et qui le font pourtant. Loin des yeux on se serre à d’autres cœurs et l’on bricole des relations comme des cabanes de gosses. Mais qui a décrété que l’éphémère manquait de sérieux? Je me fous bien d’avoir des ailes si c’est pour sautiller dans un poulailler.

Métaphores aigrelettes en regardant fondre mes comptes bancaires. Bah! Tous les décomptes sont dégoûtants. Même les calendriers remplis de chocolat sont écœurants. Ce à quoi vraiment je tiens est comprimé par les embrassades. Ce à quoi je tiens ne se décrit pas proprement. Il existe pourtant comme existe l’orgasme. Comme la discussion silencieuse qui s’installe entre quatre yeux. Essaie donc de décrire la soif ou le grand plaisir de pisser! Voilà que je me suis énamouré d’un machin-chose indéfinissable.

Instant de spleen et d’illumination. Instant qui restera planté au croisement des routes: Ma France est morte sur la jetée de puerto Pimentel. Pont coupé vers l’océan, passage rituel qui te traverse de rien en rien. « Mon » pays n’est plus qu’un parmi tant d’autres. Une option possible mais pas essentielle. Je ne me situe plus depuis ce point-là. Lorsque je passerai la dernière planche de cette arche mystique, absolument tout deviendra possible et pensable. La marée recule, dégoûtée par la pauvreté des ghettos. Qui se soucie de nous? Ces dieux que l’on sculpte et tourmente à notre image? Il nous faut bien martyriser les prophètes pour qu’ils rendent compte aux créateurs de la violence d’ici bas.

Lima comme un retour vers le passé. Mille années en arrière je poursuivais ici même un feu-follet japonais. Lima que j’aurai usée à tellement la parcourir. Lima avec mon pote andalou Nico qui me rappelle que l’Europe existe, qu’elle sait être stupéfiante et aussi qu’on peut fort bien s’en passer. Lima où jamais je ne voudrais vivre et que j’ai une peine immense à quitter. Lima qui tombe en tremblant de tous ses lampions des serres rétractiles du 767. Lima immense où se noient Pedernales, Baños, Cuenca, Vilcabamba, Chachapoyas, Trujillo, Iquitos, Cusco, Uyuni, Salta, Iguazu, Buenos aires, Montevideo, Mendoza ou Valparaiso. Lima béante où sont perdues Lea, Alina, Isis, Misaki, Stefania, Esther et tant d’autres. Lima géante aux bras trop courts pour m’embrasser, me retenir. Lima aux quartiers de citron amer, aux fronts de mer confits de fric, aux marchés sans fin, aux banlieues de brique. Lima, on peut voir la trace de mes ongles sur ton tarmac et sur mes joues. Lima que je devrais appeler « suramérique », par où vint la saignée de cet empire à peine exploré. Lima où s’est recroquevillé l’univers latin. Suramérique, je venais avec un déjà grand bagage, avec des fagots d’amour sous le bras. Je me tenais là dans Santiago avec Amalia, Natasha, Nikky, les énormes dragons de Komodo et les plus bien gros de Neffiès, le sable de Langkawi et de la Tamarrissière. Je me pensais rempli des sons d’Ubud ou de Kucing, des fruits de Krabie et des nuits de Flores. Je venais avec les tortues broutant le corail et la vue sur le mékong derrière les barreaux du commissariat de Pnom-phen. Suramérique, tes apports ne pèsent rien de plus, ton savoir nous donne des ailes et des envies insatiables. Je voudrais déjà être en train de te revenir.

Mais maintenant que je suis originaire ou familier de tous lieux, je suis toujours en train de revenir, d’investir sur mes terres. Continent comme un mélange d’épices, une sauce qui fait monter la salive. Continent de toiles disparates cousues ensemble par l’español. Continent à peine ébauché, dégrossi, à perfectionner. Je comprends que l’on puisse brûler ses caravelles en découvrant cette Amérique.

J’apprends que Tokyo a été secouée à son tour. La faille du pacifique fait claquer sa ceinture. Léché par les flammèches des cataclysmes, un genre de châtiment rogne les peaux mortes de mes talons et découd mes godasses. Je me bousille les pieds dans mes nouveaux souliers. Je me sens pieds nus sur tous les passages cloutés de ce monde. Fakir sur ses routes de braise. Piéton dans les taxis, les autobus ou sur le pont de tant de navires. Il y a des pavés dans les avions et les motos-remorque, des zebras dans les herbes sèches, des sémaphores pour passer l’amazone. J’ai cette démarche assurée de non-voyant super attentif. Je tâtonne le terrain du bout de mon passeport de pèlerin.

Evidement c’est en vain que nous voyageons: tous les trajets sont aberrants. (Aberrant, de aberrare, s’écarter de, qui s’écarte du type normal, qui va contre la logique, la vérité…) Notre chemin est plus varié, pas plus intelligent. Ca me plaît parce que c’est joli, et que dans mes ici ou là, le temps ferme sa gueule de temps en temps. Voyager pour un rien « c’est déjà beaucoup ». On se comprend entre voisins de siège ou de baraquement, nous qui ne savons plus ce que nation veut dire, nous qui sans le réaliser disons « maison » en parlant de l’hôtel où nous ne ferons pas trois nuits. Nous qui nourrissons nos racines dans la haute atmosphère. Transitoires en hydroponie, baignés d’alizés, de moussons, vaporisés par les anticyclones, brumisés par les postillons d’un fou rire magistral, par les larmes abondantes de ceux et celles qui nous font l’honneur de purger leur peines dans le creux de nos clavicules. On a nos peurs bien à nous, des craintes qui n’ont rien à voir avec l’insécurité ou le vol des bagages. On a une grande trouille de la certitude, de la compromission, des contrats et des contractures indéterminés, d’une surdose de sécurité. On a peur que le quotidien confisque nos valises, que le confort vide nos sacs dans des placards pleins de squelettes, des tiroirs hermétiques. On angoisse à l’idée d’être assignés à résidence. On se sent injuriés par la routine, horrifiés parce que, oui, c’est « ainsi que les hommes vivent » et que leurs baisers au loin essaient plus ou moins de nous suivre.

On nous ouvre les yeux à la Buñuel et aucun nœud, aussi coulant soit-il, ne saurait recoudre exactement ce que nous avons tranché. On ne passe pas impunément les portails symboliques. Je comprends pourquoi on décore les portes: Sur le chemin qu’elles ouvrent on ne lit pas si simplement les signes. Il faut se faire soldat d’un genre nouveau, mercenaire à la solde de l’errance. En soufflant sur mes 36 ans j’ai mouché la bougie exténuée, le feu fragile d’un être enrobé, asphyxié de cire, mais j’ai attisé ce faisant un incendie incontrôlable…

« Il est des coutumes qu’il est plus honorable d’enfreindre que de suivre. » (William Shakespear)

Lima. Perú. Avr 2014

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