065 Anges océaniques

Californie. On se demande si les films se sont conformés à la réalité ou si c’est la réalité qui imite le rêve surfait. Toujours est-il qu’on est en plein dedans. Plutôt que de tout détailler je laisse la description aux multiples productions hollywoodiennes. L’hôtel est bâti autour de la piscine et des jouets pour les grands. Trois juke-box, partout des bars et des distributeurs d’édulcorants, téléviseurs très grand écran. Pas un mètre carré sans un outil de divertissement. La S barrée telle un talisman partout apposé. Les « mexicains » (terme englobant toute forme de vie bipède sans plumes de carnation sombre et qui parle un idiome latin) qui bossent tellement qu’on se demande bien ce que font les autres. Les palmiers permettent de dégager la verdure dans les hauteurs. Les mustangs rugissantes ont ainsi tout le sol à disposition. On a conçu l’hôtel pour ne pas en sortir.

Je sors pourtant et dehors c’est Inglewood. Ghetto relativement sûr, surtout qu’on s’adresse à moi direct en español. Ne pouvant pas être un riche blanc sur ces trottoirs, ne pouvant guère passer pour un noir, bronzé dans mes tissus usés je suis illico catalogué chicano, porto-riquain par les petits gars taillés comme des coutelas. Rares sont les humains non motorisés sur ces artères longilignes. Clodos qui poussent leur chariot toujours un peu pré-apocalyptique. Grands blacks alourdis de chaînes en or, fers d’un autre genre d’esclavage. Latinos faits de nerfs et de tatouages. On se salue en se croisant, à ma grande et appréciable surprise.

Mon pote Avner, rencontré au Perú, me transporte dans une toute autre dimension. Ocean boulevard se planque derrière un mince écran de verdure. Santa Monica se fait belle parce qu’on la voit depuis la mer, depuis la jetée qui finit ici de traverser les eaux. Encore un bout de pont, d’arc brisé en provenance des plages qui ourlent le désert de Trujillo, de Carqueiranne, de Sihanoukville ou Kamakura. En face on peut deviner le Bouddha géant, les jardins zen. En forçant les yeux on voit les tours de Tokyo, la grande roue d’Odaïba… C’est sans doute un mirage, mais sur les brumes océaniques on est en droit de projeter pratiquement toutes les images.

Il était temps de quitter l’hôtel: Un jaloux n’apprécie pas autant que moi les relations inter-ethniques. Moi je n’ai aucun problème de racisme, je hais seulement les maris… Grosse promotion sociale depuis le ghetto de south central aux villas de Santa Monica. On ne verrouille pas la porte. On mange plus sainement que sur le reste de la planète. On est à 20mn de la 3rd promenade, où il vaut mieux se contenter de balader: Les prix sont au niveau des salaires exorbitants. C’est le bout du bout de la route 66. Mieux vaut avoir mis de côté quelques centaines de dollars pour le goûter…  Pour continuer il faut un hydravion pour Hawaï.

Les femmes fatales te fendent le cœur avec le hachoir de leurs rollers. Partout beaucoup de politesse. L’Europe a énormément à apprendre au sujet du tourisme et de la signification de l’accueil. Quant à celui prodigué par mes hôtes: on a traité moins bien certains sultans. Les préjugés tombent comme des mouches dans le courant fabuleux des discussions pesticides. On crucifie les politiciens, les extrémistes ou les porteurs d’armes, (policiers ou bandits), on écrit dans l’air des réquisitoires contre la peine capitale, on parle de la peine et de nos morts, on rit à la barbe des légendes en se désinfectant avec des bouffées de cultures surpuissantes et des verres de velours de la Napa valley. Los Angeles a des défauts, cela va sans dire, mais je voudrais bien voir Londres, Paris ou Santiago lui jeter la première pierre.

L’immense leçon de choses continue. D’où je suis je vois les bijoux cachés des collines du bois sacré, la sécheresse qui se vautre sur Pasadena. Je cherche le conté d’Orange, les filles aux rubans dans les cheveux. Le MP3 envoie tout ce qu’il a des « Doors » en magasin. Tout ce que Morrison, ressurgi de songeries lycéennes, peut avoir à me raconter. Ca fait un gros paquet mais la ville est à la mesure de sa vaste et serpentaire poésie. Il en faut des écailles et des tortillements de roi lézard pour parcourir les avenues toutes remplies d’enseignements de ce purgatoire semi-aride.

Beverly hills, c’est Nice aux USA. Méditerranée abritée derrière des barreaux. Le gai savoir avec un contrôle à l’accès. Ca reste méchamment beau. Sunset blvrd contourne les villas huppées jusqu’à te propulser dans l’océan. Malibu, princesse naïve et délicate, cassante, parée d’or sacrificiel, torse tendu vers le ressac, prête à expier nos péchés dans le gosier d’un tsunami.

Quitte à réapprendre à conduire, que ce soit sur Mulholland drive entre les collines parfumées de garrigue, en faisant bien attention de ne pas écraser Brad Pitt ou Shakira… Autant glisser sur ma toute première piste de bowling à LA. (et gagner!!) Autant pique-niquer sur Melrose ou Venice beach, faire du shopping sur Hollywood bld en piétinant des stars. Autant que mon tout premier match de basket soit au mythique Staples pour les play-off de la NBA avec invitations vip gratis des Clippers. (Sinon ça va de 150 à 600$) Surprenant réservoir d’anges plutôt calme pour une des plus grandes métropoles du monde. Longues haies de roses blanches et de jasmin. Hangars où l’on dispense tous les soins aux autos. Downtown, rebaptisée « mexico », comic book qu’on ne peut pas dessiner sans le bruit des sirènes et les hélicos de la police,  gratouille le ciel et essaie de se sortir de sa mauvaise réputation. Petit à petit bars à sushis et magasins bio reprendront du terrain et les gangs et la LAPD corrompue iront s’entretuer ailleurs.

J’ai loué une Dodge illico transformée en wagon-lit et j’ai remonté toute la côte pacifique par la highway one. Panorama qui te force à t’agenouiller tous les trois kilomètres. Je n’arrête pas de m’arrêter.

Berkeley/Oakland, où j’étudie la botanique locale avec une triplette de cousines. C’est cool et très typique de se frotter au gay-frisco. Je suis le premier mec jamais invité chez elles, rigolo et intimidant. Encore des heures à refaire l’univers en regardant la baie illuminée. San Francisco. La toute belle. J’aurai sillonné pendant plus de sept heures ses collines, sans rien voir de vilain. Y’a des maisons bleues, pas toutes, mais toutes sont jolies. Si j’avais trop de pognon j’en mettrais une partie dans cette cité où il y a plus de parcs que de quartiers. Une ville qu’on pourrait parcourir toute une vie, photographier sous tous les angles. Un délice, un bijou de la couronne de ce qui est sans doute le point de pouvoir, de création et de décision le plus haut du monde. On se sent sur un Everest avant-gardiste, dans la tour de contrôle de l’avenir.

Ça fout d’ailleurs la trouille parce qu’ici le gros gros sujet de discussion c’est… la fin du monde, tel qu’on le connaît du moins… Les plus grands « cerveaux » du moment, réalistes, ne croient plus à la sauvegarde de la terre ou au retour en arrière. Ils ont jeté l’éponge et se focalisent désormais sur les solutions alternatives genre dômes, colonisation ou exploitation spatiale, robotique et manipulations génétiques…. Bref, il vaudrait mieux bien regarder la nature et le monde parce qu’on est peut-être les derniers à en profiter. A la radio, un spécialiste disait qu’à compter de maintenant tous les conflits sans exception seraient liés aux perturbations climatiques. Le gitan que je suis le constate en se tortillant le zguègue: Pas de toilettes au bar, y’a plus assez d’eau… Il a plu deux jours cette année en Californie du sud. Un achat à la mode ici, les kits de survie pour catastrophes naturelles et/ou nucléaires. Yeepee!

Côte d’azur et Californie se faisaient face, ne faisaient qu’une. On les a déchirées parce qu’il fut un temps où l’on n’hésitait pas à partager. On en a fait ce que de toutes on devrait faire: on les a tournées vers la mer. Puisque la France est une amoureuse, elle a voulu les eaux de romance, juste un glouglou pour faire joli, juste assez chaud pour jouer aux sirènes et aux rescapés. Presque en silence pour ne rien perdre des murmures galants. L’Amérique, elle, est dramatique. Elle a voulu la passion, l’écume sans retenue, les rochers qui s’avancent comme si la conquête de l’ouest devait continuer. Elle voulait qu’on la voit de loin, qu’on ne l’oublie jamais. La méditerranée, c’est Hélène fidèle et douce, le charme irrésistible et les yeux langoureux. La côte californienne est une reine dangereuse, une amante aux ongles coupants, beauté indomptable et fatale, strip-teaseuse intouchable dans ses parures de guerre, Salambô distante à te rendre fou de désir.

La flore pionnière qui tapisse les falaises de la frange océanique est un entrelacs d’une beauté polychrome que je pensais réservée aux ouvrages persans. Momie de baleineau, murs de granit impénétrables, algues arrachées qui traînent sur la grève un système radiculaire démesuré. Big sur inébranlable passe en revue ses troupes éclaboussantes. Les longs bras des cyprès ne cessent pas de prier pour la pluie, mais le ciel qui fait tout son possible pour atteindre au bleu profond de l’eau a complètement oublié de pleuvoir. Les lions de mer s’ébattent sur des bouts de grève inaccessibles. Les rares nuages préfèrent filer avant de prendre feu. La surface est percée partout par les rochers taillés en pointes de silex, ou tranchée par les falaises de céramique. On devine des courants différents sur l’océan, souvenir de ce qu’il fut fait de fleuves.

On nous apprend à dessiner des côtes et des frontières, on nous enseigne le pourtour des nations, à placer les capitales ou à mettre nos sales petits noms partout. Mais on ne nous apprend jamais à dessiner le contour des mers. Séries de sunsets somptueux. Je suis garé entre les pinces du couchant rose et l’éruption de la pleine lune. Elle est boursouflée de tant vouloir se faire ronde. Les ombres sont longues dans ce pays de loups-garou. Je m’effondre dans mon siège, berceau sur le ressac, prêt à rêver d’auto-stoppeuses ou de riches héritières. Je vais bifurquer vers l’est, passer quelques cols et m’arracher du magnétisme océanique pour faire mes dévotions aux grandes forêts et bien sûr au désert.

L’Amérique est scénique, faite pour être filmée à travers le pare-brise d’une Stratus de location. Ce n’est pas si triste d’être seul pour faire la route, c’est juste bizarre de n’avoir personne à rejoindre au bout…

« Forgive me father, for i know what i do. I wanna hear the last poem of the last poet. » (Pardonne-moi mon père, car je sais bien ce que je fais. Je veux entendre le dernier poème du dernier poète. Jim Morrison)

Mendocino. Caifornia. USA. mai 2014

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.