066 Le savoir-vivre en vagabond

Un bon endroit pour écrire. Le moment n’est pas mal non plus. Fin d’après-midi rayonnante. Des bourgeons de soleil s’ouvrent au bout de toutes les vaguelettes, nénuphars de photons. Assis tout au bout de cette architecture de quiétude, de cette construction méditative, à la fin du passage métaphorique que de moins romantiques appellent « la jetée », je ne pense qu’à me jeter plus avant.

C’est la récréation des hirondelles, l’heure d’écoper quelques becquées d’eau douce, velours frisquet. Le clear lake n’est pas si limpide que ça, mais c’est un très beau lac. D’ailleurs tous les promontoires et tous les pontons qui l’entourent s’avancent dans la flotte à mi-cuisse pour mieux le contempler. Mes pensées ne sont pas très claires non plus. En me secouant des poussières de la routine j’ai levé des nuées de doutes. J’ai troublé l’eau de ma boule de cristal, j’ai étincelé dans la poudrière. On devrait vivre moins longtemps mais plusieurs fois: on ferait des choix encore plus délirants, et on aurait un peu droit à l’erreur. Mais entre la mélopée du libre-arbitre et le tonitruant marche-ou-crève, nos options se réduisent dangereusement. To be crasy or not to be. Etre taré ou ne pas être?

Qu’une meute amoureuse se déchire mes morceaux. Que l’extase ne soit jamais récalcitrante ou timorée. Au bout des choses, de la jetée, au bout de ta langue, au bout d’une pique ou de la planche, à bout de forces, dans le rouge, les dépassements, en rallye au bout du rouleau, mettons nous bout à bout, au coude à coude, entre les reins, au bout de ce rien délicieux qui nous convulse et nous laisse lessivés sur les rivages des souvenirs. La mémoire fraîche et ruisselante, la sueur qui sent bon, les œuvres de l’art précis du plaisir. Je voudrais me bouturer et croître devant tellement de paysages, occuper pour longtemps les meilleurs bancs des meilleurs parcs.

« Au cheval qui refuse la selle, dieu donne le bât… » dit un proverbe occitan. D’une certaine façon c’est peut-être ce qui m’attend aussi. Tant pis. Les entreprises sans séduction ne m’intéressent pas. Je ne veux pas être heureux, je veux être euphorique, filer des coups de trique, donner de l’éperon, pousser la vie au grand galop. Je veux épuiser ma monture, aller de loin en loin. Je veux atteler les soleils et charger sabre au clair dans le printemps universel. Je veux le safari-phono et les tigresses à dents de sable. Je veux de la clarté à ne plus savoir qu’en faire, être couronné de glandes pinéales, pousser au maximum les rhéostats du rêve… Ah! ce lac, on peut décidément tout lui confier. Et mis à part le déplacement, la consultation ne coûte rien.

Le soleil ne tiendra jamais 4 autres milliards d’années s’il continue de se diluer à ce rythme-là dans les grands lacs américains. On ne lui cause que d’averses, on prie la pluie qui se fait voir ailleurs. Alors il est vexé, mal à son aise dans ses 7 mille degrés. Les joues rouges et les yeux courroucés il franchit la limite des 100 degrés (fahrenheit) point d’ébullition de nos centres nerveux. Je me réfugie dans le piémont où se prélassent de belles fermes de bois et des vaches tellement noires qu’on voudrait dessiner des poèmes à la craie sur leur cuir tiède.

Filles de lavande qui se libèrent quand on les froisse, qui te parfumeront presque toujours. Roses chiennes, âmes en peine, odeurs éphémères et fuyantes, du genre que l’on ne décrit pas parce qu’elles pourraient encore blesser. Bouquets de femmes qui te sautent aux naseaux et te laissent inachevé dans l’arôme d’une seule nuit, qui se déflorent une courte fois entre tes draps en t’offrant l’abandon, la senteur et le souvenir mêlés. Quand on cueille le jasmin il cesse presque aussitôt de sentir bon.

Je suis passé sans stopper devant tes yeux rouges. Ta colère aurait d’abord dû clignoter dans l’orange. Tu as cédé à mon passage. Et putain bien sûr que parfois je regrette, que je n’ai pas fini de payer pour mon délit de fuite. En attendant, devine ce que la vie a fait de tes bons présages? De beaux projets comme des corsets, traces de ligatures et de lacets dans le dos, des cordages qui ne servirons jamais à naviguer. « L’amour, c’est l’infini mis à portée des caniches… » (Louis Ferdinand Céline)

Un passeport dans le pyjama je me déchire le larynx dans ces nuits que l’écho n’atteint pas. De nos jours on ne s’explique pas: on pousse. On avance en raclant devant soit. On joue aux petits bulldozers comme des gosses. On ne s’explique pas pourquoi le terrain nous ralentit. On choisit de pousser en plissant les sphincters. On pousse à n’en plus savoir qui est poussé par quoi. On pousse tout sur les bords, on appelle ça « faire-de-la-place ». Ne m’en veux pas de vouloir sautiller, de tenter de danser, d’essayer de contourner le parcours du combattant. On peut se lamenter sur ses ruines ou tenter de les admirer, on peut tout risquer, parier sur les parias, ou sur des relations mort-nées. Mais ne te livre pas à moi, c’est tout juste si je parviens à me maintenir debout. Ma danse est une chute, la vie à deux ne rebondira pas.

Presque toujours pour améliorer l’ordinaire on se retrouve contraints de transgresser: Les lois de l’état, la réglementation en vigueur dans l’immeuble pourrave, les conventions de l’esclavage, des recoins de temps libre, du savoir-vivre sous le talon des sociétés, nos promesses insensées, misérables résolutions, et le code d’honneur de l’amoureux transi. Ce qu’il est de bon ton de réprouver est très justement ce qui nous plaît à nous. On a beau être décents ou discrets, se contenir avec un max de politesse, au mieux on ne trouve plus rien à se dire. Au pire ça se vrille et ça génère des rancœurs, des complications fastidieuses, et de la violence comme s’il en manquait.

Ordres et contrordres, rébellions alarmantes ou méfaits symboliques, on a souvent tout faux. « Bons à rien et mauvais en tout » (Marcel Pagnol) Souvent ce qui nous vient c’est des mots pas gentils, mais les mots pas sympas ça fait un excellent début pour une histoire de meurtre. On ne se contrôle pas, ils se targuent de le faire si bien. Video-surveillez nos faits et gestes, enregistrez bien celui-là: Le poing en l’air, majeur levé.

S’il faut douter de tout on peut tout aussi bien commencer juste ici, de l’endroit où l’on se relit. Douter dès le point de départ puis douter là autour. Douter de la proximité, douter des alentours, douter à perte de vue, douter même à rebours. Douter discrètement ou dans un porte-voix. Ceux qui ne doutent de rien pourraient douter d’eux-mêmes, ne pas se planquer dans le désarroi. Douter des ombres, surtout lascives, ne plus se voir dans les miroirs, douter du nougat et du marbre, douter quand la pluie rend maboule parce qu’il y en a trop ou pas du tout. Douter quand se lève la poussière, pas de poussière sans explosion, douter à reculons, se demander les yeux défaits: Dans quel tarot lis-tu ton avenir sans moi?

Comment ne pas trébucher dans le caniveau des lieux communs lorsque ici même les endroits banals auraient droit à la mention de « grands espaces »? Sur ces terres chouravées aux tribus natives n’a pas pour autant disparu le grand-esprit. Wakan-tanka laisse encore des indices, la trace d’un colibri dans une trouée de lumière, les pêches qui plient les branches, tous ces débuts de symphonies que répètent les oiseaux. Un pouvoir sans but se promène toujours dans ces forêts. Comme nous il aime à longer des berges sauvageonnes, à s’accroupir dans les gazouillis du torrent. Il aime bien voir sécher ses traces de mouillé sur les grosses pierres rondes. (Souvent des traces de pieds ou de fesses.) Ça peut prendre du temps, surtout si c’est le matin et que les galets ne sont pas tout à fait chauds. Ça peut prendre du temps, le prendre à qui, d’ailleurs? Ça prend pile-poil le temps qu’il faut, et c’est ça la véritable magie du monde.

Je pensais voir une nature muselée, prohibée, étouffée derrière le grillage des USA. Il n’en est rien. Ces étendues sont impossible à maîtriser. L’esprit spolié s’est vengé en dotant les conquérants d’un désir insatiable. Continent des Danaïdes que les dollars ne rempliront jamais. Pourtant on jurerait que le torrent roule des paillettes dorées… De grands espaces avec des humains tout petits, crétins ou calligraphes.

Aujourd’hui je me sens l’heureux complice de cette absurdité du vivre, et de ce qu’on en fait. Un de ces « perfect day » dans l’île désertifiée de ma conscience, où tout le monde entre et personne ne reste. Le vent est à deux doigts de donner son avis. Les lézards omniprésents me fuient ou me défient. Un méga corbeau a trouvé de quoi souper. Je me fais ma cérémonie toute personnelle. Les quatre éléments jouent aux boules. La sécheresse abat sa quinte royale. J’ajoute des pelletées d’heures au compte de celles qui valent vraiment le coup. Grass and grace d’un long jour de silence, la meilleure chanson des livres d’images. Le voyageur retourne à une conscience ancienne, à son nomadisme intrinsèque. Opportuniste et réceptacle de la moindre rosée de plaisir. Partie d’une caravane immense, d’une nation dont la colonne s’est étirée au fil des siècles. Parler des « siens » est une notion qui n’a plus de sens.

Voyager, se souvenir que l’homme est né gitan. On recule d’un petit pas vers le loup. On apprend à distinguer la main qui menace de celle qui nourrit, et aussi celle qui ne sait plus que faire semblant. On ressent trop bien les câlins forcés. On a les compagnons que l’on mérite, parfois des femmes qu’on ne méritait pas, pas pour tout le temps, pas de ce côté-là, pas ici, pas comme ça… Bref, on est donc souvent livré à soi-même…

« Da miedo ser tan libre. Da miedo estar tan solo bajo el cielo silente » (Ca fout la trouille d’être aussi libre. Ca fait peur de se retrouver si seul sous le ciel silencieux. Gabriel Celaya)

Sur la route. Californie. Avril 2014

 

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