067 Simulateur d’immensité

Sequoia national park. De la démesure en veux-tu en voilà. Du massif pour les gourmands de botanique. Tout voyage mâtiné de quête finit plus ou moins par se changer en odyssée. Ici nous sommes dans l’arrière-cour de Polyphème, nabots entre les fils de dieux. On ne voit que les papattes du troupeau de mammouths déjà imposants, lorsque se fabriquent des silhouettes auxquelles on refuse tout bonnement de croire. Mastodontes qu’on hésite encore à classer parmi les sauriens géants ou les conifères. On peut parfois entrer dans le tronc de ces chapelles de cellulose, grottes souples et tièdes, des lieux d’évidente dévotion où je serais plus à l’aise si j’étais invité à entrer par quelque chaman ou au moins par le cri-cri d’un scarabée. Impossible de méditer devant ces généraux surpuissants. Sentiment de suffocation, ces lieux requièrent un niveau de conscience que je n’ai pas la prétention d’atteindre.

Quand l’un de ces géants (que je ne sais quel ragna-rok inimaginable à mis à terre) se couche de tout son long, de tout son large, sur le sol d’aiguilles sèches, lorsque Chronos a finalement eut raison de leur outrageante dendrochronologie, on peut alors se mesurer au cercle des racines, caresser la baleine de bois, l’ancêtre à la peau douce. On peut se sentir minuscule, être la coccinelle de ce sous-bois cyclopéen. Ces grands charmeurs peuvent durer jusqu’à 3000 ans… Sherman, celui qui jusqu’à nouvel-ordre serait le plus gros être vivant de cette terre, aurait dans les 2200 ans. Dire qu’il fut un temps où il aurait tenu dans ma poche. Cent ans après sa germination, personne ne savait localiser Bethlehem sans GPS, il était déjà terriblement vieux quand il a vu arriver les caravelles de Colomb. Il devrait attendre un foutu moment avant d’être en photo sur facebook. Il n’y avait même pas de pont romain sur le gardon quand il est né c’est dire!

Les troncs sont tellement gros que le regard les classe plutôt dans les ruines monumentales, les constructions humaines. Les piliers d’un temple inouï, envahi de sapins. La nature n’est pas ma maison. Trop rigoureuse. Trop intense. Trop puissante, hypnotisante, inhospitalière souvent. On se confronte. On se rudoie. La nature n’est pas une hippie douce-heureuse. La nature est oblique, écrasante, secrète et résistante. La nature n’est pas ma maison, mais la nature est mon église, exactement pour les mêmes raisons. Moi je ne m’agenouille que devant les femmes nues et les ruisseaux. A la lisière des zones sauvages bien peu sont ceux qui résistent à se prosterner. Ici le respect va de soi. Respirer est une prière, se taire est une invocation. Il suffit de tendre l’oreille: « There’s a natural mystic blowing thru the air », et de temps en temps le tonnerre d’une cohorte de Harley-Davidson. Dire que ce n’est que la mince portion accessible depuis la route. Va savoir ce qui chemine dans la wilderness interdite et profonde…

Je pique-nique devant un chien de prairie pétrifié de trouille. Il finira par se faire à mon calme. Une biche broute autour de l’auto. Une chouette me dit où me garer. Obligé de flipper des ours bien réels, et pareil des pumas, contre lesquels il faut soit-disant répliquer… c’est comme quand on te dit de cogner un requin en cas d’attaque. Peut-être que ça fonctionne en théorie, mais à mon avis tu es trop occupé à faire dans ton froc!

Les imposantes rampes d’accès en béton se croisent sur l’orangeade du couchant. Fresno où grandissent les ombres, où très tôt l’on apprend les leçons de l’ombre, Fresno où l’on grandit avec les ombres et l’addiction à l’air conditionné. Sur la plaine toutes les surfaces font tache d’huile, que les zones soient commerciales, résidentielles, industrielles. On prend ce qu’on peut, on prend ses aises puisque l’on n’a que ça, puisqu’on a toute cette place pour évoquer notre fatalité. On gaspille de l’espace parce que… à quoi sert l’abondance si ce n’est à la gaspiller? Routes droites. Croisements à l’équerre. On ne va pas faire des tortillons rien que pour le plaisir. Rien que pour le plaisir: moi je fais justement tout ce que je peux rien que pour lui!

Les cultures se répandent aussi sur tout le plateau qui leur est tendu, dans la limite des tuyaux d’irrigation bien sûr. Ce champ peut compter au minimum 600.000 orangers. On se fatigue à distinguer le bout des rangs de vigne. La réglisse noire du bitume se colle entre les dents des pneumatiques. Bruit de roues dans une mince couche de sirop d’érable. La poussière repeint mon tacot en camouflage irakien.

Sacramento de nuit, à la croisée des arches de ciment. Les plaques grises tapotent le commencement d’un morceau. Les flashes, les crosslights et la nébuleuse qui tourne sa galaxie de bulbes de soixante watts viennent grossir l’instrumentation. « Night call » ou « Goodnight moon » dans l’habitacle pressurisé de ma vieille dodge sifflante qui donne toujours l’impression de foncer. Immatriculé 666, j’ai ma caisse de desperado, de damné, je me fais des bracelets d’autoroutes, je passe les lacets de la route 49, celle des mineurs minables, des formidables aventuriers, celle des forty-niners de la ruée vers l’or. L’or que je cherche ressemble aux muses des ruisseaux, aux embruns du pacifique, à la musique de la pluie sur la tôle dans un pays sans nuages. L’or ne m’intéresse que lorsqu’il décore la peau…

Voici la sierra nevada, le parc Yosémite. Accueilli par des falaises dont les parois ont plus de mica que de tout le reste. Je pense à une carrière d’extraction de miroirs en me rasant dans le rétroviseur. Campement de manouches à moi tout seul. Pas facile d’accoster chaque soir dans un univers où la paranoïa est une matière scolaire. Pas le temps de penser aux serial killers, ou aux films d’épouvante. J’ai trop à me soucier de la police en premier lieu. Sherif, rangers, police, trafic units, gardiens, comités de vigilance… Pas plus qu’ailleurs ils n’aiment les vagabonds. On s’arrange, on négocie, on discute à minuit passé avec une maglight en pleine gueule. C’est l’Amérique mon pote!

La route scintille, serait-elle aussi en mica-shiste? Rochers comme des masques africains ou des murs de pierres sèches montés par des colosses. Résineux tourmentés sur les plaques de granit. Contradictoirement, dans cet environnement hostile au possible, vit l’être le plus vieux du monde: un pin qui aurait passé les 4000 ans… Il a germé juste avant l’invention de la charrue, pendant que l’on élevait les pierres de Stonehenge et que les babyloniens ou les égyptiens produisaient sans tarder leurs commandes pour le musée du Louvre… Moi je ne tiendrais pas une nuit dans le coin.

Hauteurs où le bras sévère de l’incendie a tout balayé. Pitoyables piquets noirs sur la roche grise lardée de neige (le mordor de Tolkien, ma version de l’enfer). Je croirais sur parole que c’est le territoire d’un mage effrayant. Cascades désordonnées qui dans leur chute étendent leurs bras de mousseline glacée. Le bleu étrangement « marin » des grands yeux des lacs d’altitude, certains gelés, les rivières cristallines intouchables. C’est magnifique mais le froid me déplace vers des risques préférables: Je dévale en direction des serpents, de l’insolation, des scorpions, en priant pour que le moteur ou les freins ne me lâchent pas entre les congères opiniâtres et le vent rempli d’aiguilles de givre. Owens valley. Entre deux chaînes totalement distinctes. L’ouest résineux et blanchi de neige. L’est rocailleux et pour toujours aux couleurs du couchant. Long trait de route au beau milieu qui tire droit dans les bombes volcaniques parfois de la taille de mon véhicule. Le ciel est au plus large, je courbe pourtant le torse en entrant dans la death valley.

Encore une école de respect et d’humilité. La vallée de la mort n’a rien à voir avec la vallée des ombres: y’en a pas! Lumière de châtiment. 30 degrés à 7h du mat. L’endroit le plus torride du globe: Ça sonne à mes oreilles de lézard comme un début de poème envoûtant. Je voudrais dessécher mon cœur tel un pruneau, me serrer de la sagesse du noyau. Dans le désert toute ligne à un sens, toute forme fait partie d’un dessin. Se garder des fausses impressions de distance. J’ai cédé le passage à une voiture qui a mis 10mn à arriver. Régulateur de vitesse et musique qui te cale dans les meilleurs road-movies. Pas l’endroit idéal pour suçoter une esquimaude. L’esprit de la surchauffe est là, assis sur mes genoux. Je pense à ces stupides bouteilles remplies de sables multicolores. On est en plein dedans. On visite une météorite de mercure.

Zabriskie point: on dirait que tu viens d’atterrir sur Mars avec une soucoupe de tourisme. Ça reste somptueux et coloré à n’y pas croire. Et puis il y a plus de place que devant la Joconde… Que la crécelle du rattle-snake doit sonner funeste dans ce silence percé de vent. On n’est qu’en mai et le thermomètre joue avec les 105 fahrenheit, 40 degrés pour les intimes de celsius. Ça sent le fer à repasser, plutôt le sêche-linge. L’odeur de choses très sèches et croustillantes.

Sol de caillasses et de crotales, joshua trees et buissons obstinés. Un genre de tête à queue m’évite de percuter un coyote. Pour un peu j’écrasais le grand-esprit. Il n’a pas daigné dévier de sa route, je suis d’ailleur bien d’accord, on est chez lui. En tout cas ça réveille: j’aime à penser qu’en baignant mon sang pâteux d’adrénaline pilée il m’a évité de m’assoupir et de terminer contre un des galets géants que charrie la vallée. Je roule entre les grosses pierres d’un sauna, on croirait que la lave est encore liquide ou que les tas de rochers noirs sont les braises d’un incendie apocalyptique. On se rafraîchit dans le vent fort genre sêche-cheveux industriel. En été avec 47 ou 50 degrés ça doit faire décapeur thermique.

Lignes droites comme des travellings, des côtes qui ressemblent à des pentes. Je n’arrête pas de changer de paysage, de zapper d’un désert à l’autre. Tout cet état est un studio. Univers en fabrication, un paysage d’avant sa peau de terre et de verdure. Bientôt les anges paysagistes dérouleront les tapis de pelouse épaisse, piqueront les flans d’arbres millénaires, rempliront les bassins lacustres. J’aide à régler les crépuscules, à centrer dans son axe l’aurore du 19 mai 2014, assis dans le cockpit d’un simulateur de paysages grandioses. Les coursiers du couchant annoncent le noir dans leur langue de lumière et rentrent les troupeaux de vent. Allongé sur la route, je scrute la nuit comme un orpailleur son tamis. Je vois des dents en or briller dans le maxillaire de la destinée rieuse. Il y a tellement d’étoiles que je pense à du sable…

« Savourer le sentiment de se retrouver prisonnier d’un espace, pourtant sans barreaux. » (Théodore Monod)

Death valley. Californie. USA. Mai 2014

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