068 A pas de géant

3-2-1…Las Vegas! cité en constante hyperventilation. Ici perce le bubon de la décadence. Son pus est un lait maléfique et aguichant. Las Vegas, c’est cool et agréable comme de fumer. On sait que c’est mal et on continue pourtant de céder. Elle brille tel un pare-choc chromé au milieu du désert. Il faut encore parler de films et dire que ce n’est pas exagéré. La folie, la démesure que l’on atteint quand on laisse carte blanche aux pros du divertissement. (euphémisme pour mafia). Un genre de futur idéal pour certains, l’enfer pour d’autres, quoiqu’il en soit, il faut le voir pour croire en ces reproductions de palais, pyramides, Venise, paname ou New-York. C’est le disneyland des grands et des dégénérés. Vegas est au coin de la zone 51. Si quelque-chose d’autre que les casinos clignote, c’est les flashlights de la patrouille, le dernier bombardier de l’US air force ou bien des martiens. C’est vrai qu’on voit beaucoup de bonshommes verts, tordus, fluos, salivants, hydrocéphales ou déformés, hypertrophiés à la sortie des clubs et des casinos; peut être aussi parce que pas loin il y a le centre d’essais nucléaires. Ça fera des copines à mes micro-particules de Fukushima, du Tricastin ou Tchernobyl…

Je suis sorti de ma première soirée de jeu (timide) avec 35 dolars en plus…. Yes! Après je me suis contenté d’errer des heures le long du strip. L’hôtel pas cher m’a semblé un caravansérail de première classe après des jours et des nuits de Dodge. Histoire de tester ce que j’espère ne jamais avoir à pratiquer ailleurs, je me lance dans un stand de tir. Glock, MP4, Usi, et of course….kalashnikov! Je ressors secoué et content. Le type me dit que je devrais songer à en faire un hobby. Presque tout dans le mille…  Il a peine à croire que c’est ma première fois. Et moi donc: le pacifiste réformé P3 aurait des dons de meurtrier? J’aurais préféré avoir un don pour la trompette plutôt que pour le tromblon. Le mec est vexé parce que mon joujou préféré c’est celui du « bad-guy », l’AK47. Chassez le naturel…

Nuit de froid intenable (et imprévu…) aux abords du grand cañon. Obligé de conduire à 4 h du matin histoire de faire autre chose que de grelotter. Je suis le premier sur le site. C’est la plus vaste des cités antiques. Le gigantisme est tel qu’on ne l’a pas reconnue comme telle, qu’on l’a prise pour une formation naturelle. Lessivés par les millénaires, on devine pourtant bien les quartiers, les étagements. Les palais ne pouvant pas dépasser un certain niveau, (comme à Rome) ils atteignent presque tous à la limite. On voudrait nous faire croire que le torrent de thé au lait glacé qui coule tout au fond a creusé tout ça tout seul!

On l’a tellement vu partout (comme machu pichu ou angkor wat) qu’au premier abord on n’est pas exalté. Il faut s’appliquer mieux, regarder en appuyant plus fort, faire bosser le paysage, mettre à contribution les jeux d’ombres et de perspectives. Les pointes de flèches des hirondelles passent en sifflant autour de mon promontoire. Relaxation-étirements sur le dernier replat d’un précipice et la beauté resurgit dans toute sa splendeur restaurée. Eau-forte en rainures profondes sur la grande plaque de cuivre rouge, piquetée par la rouille verte des conifères. Ce que le ciseau à pierre des ruisseaux engrave est peut-être un message fondamental, l’encyclique d’un pouvoir indigène millénaire, l’idéogramme d’un « aum » en forme de dessin. Quoi que ça dise on ne sait pas le déchiffrer.

Le coup de la panne dans un recoin froid et isolé….pas glop! Ce n’est que la batterie mais il aura fallu deux tentatives pour me sortir de mon manque d’impulsion… ouf! Le parc commençait dangereusement à se vider. Mon cheval redémarre, on reprend le tournage: Arizona dream. La bande sonore et le défilé de splendeurs, des fous aussi. Les magasins ont la mention « pas d’armes à feu ». Les indiens font des bijoux ou la manche. Moi qui pensais que Mœbius exagérait, que Dalí poussait un peu sur les couleurs et les proportions… Le désert coloré, la route qui traverse les réserves Hopi et Navajo, la Monument valley…. Baie d’Along toute rose sur la mer des herbes rases. Des ailerons de pierre percent cet océan de pierres. Tout est en permanence en couleurs crépusculaires.

C’en est presque trop! On est dans un centre de recherche sur l’esthétique monumentale, il y a l’aboutissement du land-art, les proportions exactes du jardin zen. On teste ici toutes les formes de beauté minérale. La distance transfigure tout, les perspectives sont en perpétuelle évolution. Ajoutez des chevaux semi-sauvages qui s’ébrouent et caracolent dans la rosée, les nuages orageux qui font des accrocs dans leur laine électrique sur les tourelles rocheuses. Chaque piton est unique. On jurerait l’endroit bâti de toutes pièces. Les bases fracturées sont des fondations de brique pour les rochers fissurés en statue. Tapis de fleurs mauves sur les vaguelettes brunes, couleur de peau Apache. Architectures de paysages bornées par des châteaux de légende. Je comprends que ces lieux démesurés puissent inspirer l’odyssée de l’espace ou la guerre des étoiles. Nos pays, plus petits, plus serrés, inspirent le romantisme quand les ricains ont les grands espaces, et même l’espace tout court, avec des gars taiseux et des ambiances extatiques. Nous on se réfugie dans les cafés, les discussions et les intérieurs confortables où on finit par faire…l’amour. (Ensuite on en parle pour le restant de nos vies.)

Une pluie fine, à l’instar de la neige ailleurs, étouffe les bruits. La poussière est clouée au sol. La réserve te replonge aussi sec dans les ambiances sud américaines. Recoins de désert chilien, haute banlieue de La Paz. Leurs pères maniaient avec dextérité l’arrogance et l’humilité, ils savaient être fiers sans dominer. Les descendants me font penser aux gitans sédentarisés. Leur mobil-homes sont ancrés pour toujours dans la vaste incongruité du paysage. On ne sait pas trop si la réserve est une enclave, une région autonome, un enclos d’apartheid, un zoo ou un eco-musée abandonnés. Dans l’ensemble ça fait plutôt triste. Microcosme de violence et d’améthyste jeté comme des dés sur une piste splendide et désolée, à l’image de la nation Navajo.

Dormir derrière le pare-brise, affalé plus que couché devant la vitre d’un train très lent. L’érosion taille des colonnes aux palais, des créneaux aux donjons. Je ne sais pas comment on signe USA en sourd-muet mais je pense que le kinème devrait en être très très ample. Photogaphie où tu veux, tu obtiendras une carte postale. Places-fortes en émotion, citadelles d’hommes-oiseaux, monastères en apesanteur. Un tsunami de vent a sablé toute la zone. On pense à des fonds marins pas encore mis en eau. Ca ferait un fichu archipel! Quant à la couleur des plages… Teintes de cuir, de cacao, de cannelle, de brownie, fond de teint rose-carnation. Temples de briquettes érodés qui me rappellent Ayuthaya en Thaïlande. Il n’a pas l’air nourricier ni hospitalier, mais il faut bien dire qu’il est super beau, le pays Navajo. Avec un « o » expulsé de fierté, évacué avec émotion. Un « o » comme dans joli, gorgeous, maravilloso. Un « o » comme un poing levé à la fin d’un refrain rebelle. Dans des coins pareils tu ne peux pas grandir « normalement ». Remarque, c’est vrai presque partout…

Si les parcs étaient un feu d’artifice, Arches pourrait servir de bouquet final. Je croyais de tels découpages réservés au littoral. Petit déj et yoga dans le dénommé Jardin du Diable. Enlacement de rocs et de troncs tarabiscotés qui l’invitent à te plonger toujours plus profond dans le labyrinthe. Grotte à ciel ouvert, les hirondelles font de très acceptables chauves souris. 11km pieds nus dans les sables épicés, sur la pierre ponce des gros grès au dos rond. Genre de dépuration par le point bas, de respiration plantaire. Longue file sur le pèlerinage des citadelles roulantes, des « châteaux ambulants » morts en chemin, délavés par de terribles épreuves. Cimetière d’éléphants de sable aux défenses de cyprès. Je roule des heures sans croiser personne, je suis un petit point qui lève un ruban de poussière sous le ciel aveuglant. Je pense aux absents, aux moments d’absence qui m’étirent sur le siège baissé dans le sens de la voie lactée. Au moins une étoile filante par soir, c’est un minimum. Toutes les directions ont un sens. Etre partout à la fois n’est pas une simple expérience. C’est un état de fait, mais de faits « mouvants ».

C’est la vie qui est confuse, pas le récit que j’en fais!

« S’il n’y avait que sept merveilles au monde, ça ne vaudrait pas le coup d’aller voir… » (Jacques Prévert)

Je ne sais pas exactement où, mais bien entouré par le désert fraternel. Arizona. USA. mai 2014

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