069 Last chance road

Trois collines côte à côte. Trois couleurs fauves différentes. Trois variations de jaune-orange tachetées de buissons. Trois jaguars tapis dans la plaine. Autoroute immobile, bouillante, détrempée de mirages. Au loin les crocs bleu-coupant de la sierra salivent une rage de neige. Les cumulus de beau temps flottent sans effort à mi-hauteur. Les ascendants les remodèlent d’une main lasse. Des attelages longs comme un jour sans riz me doublent dans le fracas de leur moteur monstrueux. On dirait un cirque ambulant. Je voyage dans les univers variés et majestueux des fonds d’écran d’ordinateurs windows. Mon bon petit dieu si adorable, que ne peut-on pas voler bon sang?! Ils ont une telle collection de précipices ici…

Pourquoi dit-on, que lorsque l’on converse avec une mignonne, on ne sait plus quoi faire de ses mains? On sait très exactement ce qu’on pourrait en faire, de ses mains, à commencer par les mêler aux siennes. En fait on est embarrassé parce qu’on ne trouve plus rien d’autre à leur faire faire. On est prêt à tout parce que dans ce « tout », parmi les options envisageables, il y a celle de devoir croiser ses doigts avec les siens. Même si ça fout les chocottes, si c’est le moment où s’amorce la perdition, si l’abandon s’écrit à quatre mains entremêlées, ça fait tout chaud à l’intérieur du dedans, on se sent des boules de passion dans des coins où d’ordinaire on trouve plutôt le pancréas ou le duodénum. Faisceaux de frissons en guise de moelle épinière, on balbutie du don Juan et du don Quijote, salé de savoureuses échappatoires ou de non-dit délicieux. Mais, et je parle malheureusement d’expérience, le romantisme n’est pas un gage de durée. C’est prometteur pour ce qui est de l’intensité, ça oui. Le voltage est élevé, et garanties sont les secousses. C’est un tatouage, une séance de quelques heures imprimée pour la vie. Faut que j’arrête de compter sur les merveilles du monde pour séduire les merveilles de ce temps.

Melissa, sorcière désirable, tellement tatouée que je pense à la femme bleue de Enki Bilal (Cf: La femme Piège…) On ne fantasme pas sur Mela pareil que sur la fille de la BD. Pas si simple. Autour de toutes nos probabilités se déploie la symphonie minérale. Montagnes vertes et mauves. Boulets parfaits, chaos soudains, usures saugrenues. On ne croit plus aux moraines glacières ni en l’érosion. On sait tous que ça vient des titans décorateurs. Il n’y a qu’eux pour planter des échardes de montagne dans ces tas de gravier noir qui s’étalent comme des robes de soirée.

Melissa adore mon immatriculation 666, Melissa se marre quand je roule à contre-sens. Elle exige de prendre à droite (ça ne s’invente pas) the « last chance road ». La route de la dernière chance dans le mauvais sens, galop de cavalier sans tête, de fée froissée de flanelle grise et grisante et demi-tour en dérapant parce que des demi-tours et des dérapages il y en aura d’autres et non des moindres. Ça ne lui fait rien de faire des trucs sur le capot: pique-nique, yoga, filature d’étoiles etc… (vous pensiez à quoi?)

Bourgades paumées genre cul-du-loup. Sherif à l’entrée, highway-patrol à la sortie. Mieux vaut ne pas se faire trop remarquer. Difficile quand tu es le seul étranger, tout en noir et trop bronzé avec des bijoux de chaman et une nana sexy plus décorée que la chapelle sixtine qui se rougit les ongles des orteils sur le parking du bled où ton véhicule bordélique, poussiéreux, avec des graines de tomates séchées sur le toit, est le seul à ne pas être un tout-terrain impeccable aux dimensions de locomotive. Soudain je regrette de m’être garé en vrac, de n’avoir pas mis les couvertures achetées à l’emmaüs local dans le coffre, d’avoir éventré ma chemise en passant les 38 degrés, de ne pas avoir escampé les cannettes et les mille cafards de la veille. Ambiance « doom generation » ou « tueurs nés » Genre de coin de stetsons et de colts où les petits gars d’Hollywood situent l’enfance de superman ou des tueurs psychopathes.

« No country for beatnics ». Aux points de vue, où le campement est illégal mais si joli, des douilles décorent le sol de brillants inquiétants. C’est Bonnie and Clyde mais ce sont les autres qui jouent du pétard. On ne voit que moi dans la supérette. La clochette à l’entrée crie « regardez qui voilà » à tout le patelin et aux mémères venues se pourvoir en glace pilée pour leur Obélix impotant et leurs ados cocacolisés à saturation. Blondeur/rousseur générale et un peu…consanguine, si on veut mon avis. (je ne crois pas qu’on le veuille néanmoins) « New kid in town » je fais du gringue à la caissière « desperate housewife » toute tâchée de rousseur. Il faut toujours faire ça, car c’est elle qui s’interposera et recommandera la clémence quand ils se pointeront avec le goudron et les plumes.

Le sherif n’a pas pu se retenir: J’ai peine à croire que j’ai droit au contrôle de routine et aux recommandations de tranquillité. Ma Morissia Adams ne pipe pas un mot, mieux vaut passer pour de purs touristes, même si on fait plutôt manouches en déroute. Mr l’officier reste courtois mais il prend son temps et le nôtre et se dévisse les yeux derrière ses raybans fumées pour tenter de lire les dessins des cuisses de ma coéquipière. (En même temps je le comprends, je fais pareil en conduisant, hahaha!) « Pas de vagues, étranger, profil bas dans ma juridiction ». Bien entendu, il n’y a rien qui donne davantage envie de foutre le bordel. Si j’avais pu choisir de quel flic casser le nez, il aurait gagné le pompon… Comme chaque fois que je démarre avec une automatique aux pneus lisses, je les fais crisser sur le gravier… Le bougre va nous suivre jusqu’à la limite de sa juridiction; heureusement ça ne doit pas aller bien loin.

Anyway… la route 12 nous tricote sur la couture de deux climats. Entre un genre d’alpage bucolique et la statuaire neptunienne du désert coloré. 200km de ciné époustouflant et de montagnes russes… en Amérique. Forêt de bouleaux irréelle. Ils n’ont qu’une évanescence de feuillage vert-nouveau, tel un bois de bambous blancs. On est en pleine science fiction. Voici qu’on a posé le causse de Nizas sur Uranus. Chemin de crête sur le vide omniprésent. Falaises de blancs cassés de toutes les façons possibles, champs de dunes pétrifiées, pans de pierres maquillées comme des Sioux. On se blotti dans un cañon écarlate où neigent de partout les flocons chauds des peupliers, (cotton trees) ceux dont les feuilles sont toujours en train d’applaudir le numéro du vent. Les saules chuitent une sérénade. Une rivière fantôme roule son avenue de galets.

Tout n’est plus qu’envoûtements et potions amères sur les lèvres. La magie comme je l’aime, momentanée, marquante. Que chaque instant soit inégalable, inégalé. Que la vie ait des soutènements instables, instantanés, que rien ne ressemble aux croyances, que tout se vrille et se tortille dans le chaudron des choses savoureuses…

« We could plan a murder, or start a religion. » On pourrait planifier un meurtre ou créer une religion. (Jim Morrison. A ce propos, c’est bien sûr un cover band, un groupe de reprises, mais ça fait toujours bizarre de voir annoncé un concert des Doors en Californie…)

Quelque-part dans un ravin de l’Utah. USA. Mai 2014

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