071 Une gorgée de mirage

Je reprends le sentier des coyotes, les renfoncements où calme et pumas prennent leurs aises. Retour en mode Cow-boy: Bouffer des boites de haricots dans le désert. Pas dire un mot de la journée ni des suivantes. Roupiller dans une couverture qui pique. Couper par la réserve indienne. Glandouiller à la recherche de l’aventure et d’une aire de repos. Se mettre dans des situations pas possibles. Fantasmer sur l’écran délirant de lumière. Se rapprocher des humains seulement pour se doucher, se raser et se restaurer avant de disparaître dans les défilés chaotiques pour mâchonner ses turpitudes en suçant un cigarrillo dégueulasse, amer comme la vie. Y’a pas tous les matins une orpheline, une veuve ou une opprimée à sauver. Alors on ratisse le grand ouest à la recherche de la prochaine histoire fantastique. Faut simplement ramener le canasson de location avant le début du mois!

Le monde est délectable et cruel. On fait durer l’apocalypse en se léchant les doigts quand la vie perd un peu de miel. Allongé sur le capot et sous la nuit américaine, je dois admettre ma jalousie: les déserts et les étoiles vont très bien ensemble… Bryce cañon. En attendant, c’est là qu’ils ont stocké les grandes-orgues du jugement dernier. (Comme quoi y’aura pas que des trompettes!). Chouette usinage des rochers, plateau creusé à l’acide, sans colorants artificiels. On dirait pourtant un décor de Spielberg. 25 cirques de Mourèzes en rose et blanc. Les pins sont épinglés aux parois impraticables. Bras tordus et mines épouvantées, ils se penchent sans hurler sur le vide meurtrier comme des danseurs kamikazes. Le corps blanchit de leurs aïeux chute sans fin dans les entonnoirs de pastels granuloïdes.

Zion et sa vierge rivière de jade glaciale. Sable pulvérulent et touristes omniprésents. On voit bien malgré-ce les gorges sinueuses et les murs écarlates, les passages étroits et l’amplitude impressionnante des dieux-rapaces. Chaque bain est pour moi un nouveau baptème. Et si on est fatigué par le romantisme, on peut aussi dire que ça rafraîchit et que ça décrasse, que ça remet les idées en place. Longue marche le long des hautes parois lisses où l’on pourrait projeter des westerns à taille réelle.

Nuit sur les derniers remparts du plateau du colorado. Mon ombre plonge dans un gouffre de plus. Au fond: l’eau, les arbres, les gazouillis. Ici: la pierraille, le vent furibond, les buissons qui tirent la langue, les rampants urticants (dans le coin on trouve l’un des rares lézards venimeux, je vais bien y avoir droit…) et les voies où cheminent les poussières en route pour le grand rien. Mais le regard porte si loin. Pas assez pour savoir ce qui m’attend. Il va bien falloir placarder « the end » sur le panoramique de ce road-movie dont je fus le très humble héros. To be continued, a continuación, puisque comme à la fin d’un bon western je m’enfuis au Mexique. Le rio grande va me paraître tout petit depuis mon pégase de fer…

Day off, je tire ma flemme au pied d’un de ces glaciers fossiles qui se détachent du continent de sang pétrifié. Où ils mettent des villes moi je mettrais la mer. On ne devrait habiter que des îles. Quel genre de levure a pu renfler ces caillots de sable de tant d’alcôves, de poches d’ombre où se carapatent les mulots? La valley of fire porte bien son nom: 39 degrés, (bizarrement ça sonne pire que 40…) grands bancs de grès et sables fossiles imbibés d’hémoglobine. Des vagues de feu figées dans leur course folle. Je me demande comment le sable ne s’est pas encore vitrifié. Un scorpion partage son venin brûlant avec ma cheville. Selon les rangers: un grand gaillard comme moi (euphémisme pour « grand con de touriste en sandales ») ne devrait pas pâtir de son baptême de neurotoxines américaines. C’est seulement très douloureux… je confirme! Parait que les tarentules font moins mal. Ouais mais, elles ont les jambes poilues! Facile de faire rire un ranger. (sauf quand il te prend en flagrant-délit de sommeil dans son parc national…)

Bien du feu, donc, encore un délire minéral noyé de vent. Manque plus que de l’eau: on en trouve une merveilleuse version turquoise au lac Mead adjacent. Le désert se rince les pieds jusqu’au bord. Il grignote les flots et, bien aidé par la mégalopole soiffarde de Vegas, en fait baisser dramatiquement le niveau. Pas un millimètre d’ombre, excepté sous mes yeux. Au détour d’une nième montagne de graviers tisonés par la fournaise, un magnifique miroir de topaze, un tesson de verre scintillant. Je m’y jette pour vérifier que ce n’est pas un mirage. Nager en plein cœur du désert est une expérience déroutante et grisante. On m’y reprend un paquet de fois. Avec le serpent qui partage la plagette et le corbeau d’en face, on est au moins trois êtres vivants. Et on en profite à grande lampées.

Retour à Vegas sur les traces de ce loup qui toujours marche avec moi. Se reposer dans Sin city, la ville du vice, c’est bien le comble! Mais je suis bon pour faire des trucs à l’envers de la logique. De l’eau courante et du raisin croquant; waou! certains rois n’en avaient pas autant. Le confort ne me sert qu’à mieux repartir. Déserts où tu peux t’allonger en travers de la route, dont les extrémités se perdent à en exténuer le zoom des yeux. Distances qui rendent tout étrange, strange days qui débordent de tous côtés. Lac Mead comme une dernière gorgée d’humidité, un sirop d’émeraudes avant de reprendre le désert par les cornes.

Régulateur bloqué sur 15mph, (25kmh) siège basculé, toutes vitres baissées, volant bloqué sur les genoux. Je pourrais même l’attacher, le coller à la glu. Un sac de graines variées sur les cuisses (le pop-corn des bobos): conduite en cinémascope dans une forêt d’arbres de joshua. Assez de ciel pour garnir 65% du champ visuel et alimenter en bleu purissîme toutes les peintures qu’il reste à produire avant le crash final. 3 bruits: Le vent en accès illimité. Les piafs qui conversent à la « fraîche ». Le bruit de mes orteils dans le sable granitique d’un chemin du genre Alice in wonderland. Jolie chanson de la chapelure de quartz sous ma pulpe plantaire. Le bush où vivotent des buissons ardents, des lapinots qui toujours détalent: Je ressemble donc tant que ça à un coyote ou un rapace?

Tout les décors, comme dans les théâtres d’ombres thaïlandais, s’entrecroisent sans respect pour la perspective. Les fourmis rouges font leur mystère souterrain en donnant tout de même un coup de mandibules de ci de là. Les scarabées « D.C.A » se mettent en position de tir rectal dès que tu les approches. Je me disais aussi que les fourmis ne crachent pas ainsi. Un serpent comme on les aime, c’est à dire entrain de partir entre les pierres, me crie un « mèfi » dans sa langue bifide. A force de jouer à suivre les traces, je finis par trouver la tanière d’un coyote. Sous un dolmen naturel, le meilleur spot du quartier. Crottes comme des manteaux de fourrure pour playmobil. Un lézard blanc, haut sur ses gambettes et sans doute l’un des plus rapides au monde paraît voler en rase-motte sur les herbes roussies.

Pour paraphraser La Tordue: « Tout aux paysages et aux filles »! Je n’ose même pas évoquer ici le genre de projets qui te viennent dans ces plantations extra terrestres. Les daturas naines (j’imagine oh! combien concentrées en venin, comme un peu tout ici.) parviennent à fabriquer des fleurs avec ce pas grand-chose qu’elles ont à disposition. Les humains, fidèles à leurs principes de dévastation, ont creusé ici des mines d’argent. Les entrées sont effondrées, restes de poutres et débuts de cratères pathétiques. Cactus aux épines rouges et féroces qui ouvrent des corolles charnues d’une autre ère. Je promène dans le crétacé. Le bon endroit pour une quête de visions ou une danse du soleil. Le bon endroit aussi pour ne pas leur survivre!

Bien sûr que les ombres projetées d’une crête de rocs fracassés sont admirables. Mais la beauté c’est l’appât des pièges du désert. Il se nourrit de photographes et de poètes. Je dois retourner vers la voiture avant la nuit, je ne suis pas de taille pour ce qui rôde ici. Les joshua trees ont un je-ne-sais-quoi (un « watchamycallit ») d’élégance, de danse hindoue. Tels des yogis au stade final, des bouquets de feux d’artifice qui tendent leurs écailles vertes vers le firmament avant de retomber desséchés sur le sol avare. Lorsque le soleil sur le point d’aller dormir fait des teintures pyrotechniques à leurs pompons, on se dit que y’a des fois où ça vaut la peine… A classer parmi les plus beaux soleils couchants. Si je devais me faire tatouer la rétine, je pourrais choisir ce type de panorama. (Avec des nymphes dénudées de partout bien entendu!)

Quelques minutes de lumière rasante pour me préparer mon millionième sandwich tomate-avocat-ail, pendant qu’ils s’affairent déjà à épingler les étoiles; Il y en a beaucoup, on commence tôt à redécorer tous les soirs. Nuit sans lune, l’œil est presque complètement fermé, ne reste qu’un cil de lumière sur la joue du cosmos et le grain de beauté que lui fait Jupiter. Le dôme de ténèbres se déploie doucement sur la chorégraphie évanescente des yuccas désertiques pour laisser place au spectacle des météores. Je sais qu’il y a des tas d’étoiles, mais à force de filer ainsi il ne va rien en rester… Pollution lumineuse, halo sale de Vegas, pourtant bien loin de tout ça. Crépuscule cradingue. Pas assez pour gâcher le plaisir, simplement se souvenir que la réalité est aux portes de l’infini.

Nuit sur les dalles du désert de Mojave. Le matelas de gneiss est dur mais la couverture toute perforée de lumignons. Fermée la cérémonie du jour, bouclée la ceinture d’astéroïdes, le grand bal de la nuit peut commencer. Même pas peur des bébêtes!

« Yo tengo de todo no me falta na´, tengo la noche que me sirve de sábana ». (Je suis comblé, il ne me manque rien, la nuit me sert de drap de lit. René Perez Joglar)

Arizona. USA. Mai 2014

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