072 Du désert aux désastres

Douche de sable dans le champ de dunes de Kelso. Un des rares lieux me dit-on oú les dunes soient à même de produire parfois un vrombissement de type avion gros-porteur. J’ai eu l’insigne honneur, en cheminant sur la lame de ces vagues patientes, d’entendre quelques notes de ce chant sourd qui m’a rappelé celui des tremblements de terre. Il y a de ces médailles que je porte en bombant le torse. Traces de la vie nocturne foisonnante, épatante. Scarabées, lézards énormes, souriceaux, lapins, lièvres, renards, coyotes, road-runners (bip-bip!) et la très délicate et très subtile clef musicale du serpent à sonnettes que je ne suis pas peu fier d’avoir su lire. Dire que tout ça est enterré pour le jour dans la semoule séculaire mouillée de lumière.

Trois heures de marche forcée par l’extase. J’adore l’esthétique parfaite des dunes de sable surfin. Variations de granulosité, de couleurs, de résistance. Les dessins du compas des herbes, les profilés de kriss tranchants sur le ciel en ébullition dès 7h du mat’. Le soleil totalement décomplexé se montre nu dans toute sa puissance. Les locaux me disent que la chaleur est en avance de plus d’un mois. Ca fout la trouille de dévaler les quelques 80% de pente de la dune majeure, mais un instant j’ai failli croire que j’allais m’envoler. J’ai les doigts de pieds poncés par le quartz scintillant, la peau tannée par tous ces rites et tous ces passages hallucinants, le sourire carnivore quand je laisse les dunes piétinées aux touristes qui ont certes dormi dans un bon lit mais qui ont perdu tout le reste.

29 Palms. Drôle de nom pour une ville. Drôle de ville comme elles le sont toutes près des déserts. Je venais avec encore des traces de cette arrogance tenace qui te fait regarder de haut les préfabriqués ensablés et les distractions limitées au BBQ, aux glacières de mousses et aux parties de baseball junior. Voilà que j’ai encore un mal fou à partir… Partir implique de dire adieu (avec le traditionnel mensonge du « on ne sait jamais ») à Julie la tatoueuse géniale, splendeur scarifiée par les TS et par un artiste du scalpel. Il faut saluer Dan le pompiste sorti d’un Tarentino, aussi le prof d’histoire du collège dont la fille rêve de voir « some greek and roman stuff » en Europe. Faut quitter la bonne aura de Steeve le pro de l’observatoire au savoir astronomique qui a des restes de constellations plein la moustache et des comètes dans la caboche. C’est aussi un talentueux musicien classique, thésard en musiques de films. On plonge jusqu’au cou avec Beethoven, Tchaïcovski et tant d’autres dans les nébuleuses du lagon ou du cygne, les broches diamantées des amas stellaires, les galaxies jumelles ou en rond de fumée. Autant de bijoux intouchables, régal de la rétine.

Un des gars du club d’astronomie, clarinettiste, hautboïste, chanteur basse, dessinateur, et prof de botanique retraité (rien que ça…) tout en pointant au laser saturne et les trésors de cet hémisphère miroitant, m’explique que le désert attire des masses de gens et artistes passionnants. Je confirme. J’ai bouleversé tous mes plans de route pour les côtoyer rien qu’un peu. En attendant, l’écrivaillon à la dérive que je suis est le seul à avoir dormi sous le ciel du désert d’Atacama, le graal le plus convoité des passionnés d’astronomie; ouh les jaloux! Héhéhé! J’aurai pu rester ici, finir tatoué de pied en cap, finement ciselé au bistouri, emporté par la neuvième de B et les chiffres magiques des objets stellaires qu’il reste à nommer. Mais la route c’est ma voie lactée à moi. Un pas. Puis un autre. Puis sans cesser: vers l’indivisible clarté.

Ne laissez pas google images vous faire croire que tout se ressemble. De loin et sans passion, peut-être. Mais chaque formation rocheuse, chaque torsade d’écorce est différente et inspiratrice de rêves hallucinants. De même chacune de ces beautés cachées, gâchées, perdues à jamais et jamais loin pourtant. Merci à elles, aux ailes qu’elles nous donnent sans compter. Merci pour la douceur, la beauté et les rires. On n’en est jamais saturé.

Salton sea est une sorte d’enfer sous le niveau des mers. 40 degrés privés d’ombre, une eau douteuse, le rivage constitué de coquillages mutants et littéralement jonché de poissons crevés. Palm springs et alentours est un scandale à ciel ouvert. Le désert détrempé pour les millionnaires dégueulasses et les salopes de riches à chihuahua des quartiers sécurisés. Je suis perdu parce que la moitié des routes sont privées. Les lacs alimentent leurs putes de fontaines. Je rafraîchis mon dépit dans un super-marché pendant que ma bagnole reprend son souffle. J’avais tendance à me plaindre de ses défauts mais l’un dans l’autre, elle a supporté sans presque broncher mon évasion de presque 5000 miles, 8000km en 25 jours! Si c’est pas du road-trip je ne sais pas ce que c’est…

Je retrouve Los Angeles. Un piqué dans l’océan glacial pacifique, un coup d’œil aux cadillacs qui ne servent plus qu’aux beaufs ou aux macs de east-lax. Puis, vous connaissez la chanson: aéroport, sentiment de perdition, mission de reconstruction, de reformatage. On change de carte mémoire, on se remet sur les rails latinos et on s’immerge dans Mexico ciudad. Rien que de l’écrire c’est impressionnant. Reste à le vivre. Vivre à pleins poumons, vivre impunément, de coups de crocs et de caresses, vivre en roi mage, en mendiant, en médiateur, en soldat…

Depuis le parking d’un supermarché plombé de soleil à quelques tours de roue de Tijuana. Le gros rap fait trembler le fauteuil, massage californien en observant les chariots remplis de coca et de chips, regard de loup sur les gras moutons après des jours de désert en solitaire.

« Till the damn judgment day, livin’ at the speed of light, burnin’ your love, on the way, livin’ at the speed of light… » (Jusqu’au jour du foutu jugement dernier, vivre à la vitesse de la lumière, en consumant ton amour en chemin, vivre à la vitesse de la lumière… Joseph Arthur.)

San Diego. California. USA. Mai 2014

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