073 Se poursuivre à la trace

J’écris aussi un peu (beaucoup!) pour moi. J’écris pour le Téo de dans dix ans. Je me vois déjà ému aux larmes, déglutissant la boule de cette époque effarante. Je veux sauvegarder les impressions autant que les partager. J’écris pour ne pas passer ma vie future à raconter mes voyages. Pour ordonner mes pensées, mes ressentis sordides ou splendides qui si souvent se mêlent. J’écris pour évader mes moi, parce que je ne suis pas plus libre que vous, à peine plus léger peut-être (et encore…) et que nous sommes tous prisonniers de notre cage de gravité, sous une cloche d’atmosphère où l’on essaie tant bien que mal de se côtoyer.

Ecrire tel un taulard, un torturé, un naufragé qui s’agrippe à son crayon pour ne pas sombrer, la baguette magique avec un capuchon tout mâchouillé. Laisser des traces pour relire les chemins qu’on a pris, des empreintes puisque le vent efface celles de mes pieds sur tant de sables, tant de poussières, de micro-particules. La marque qu’on fait sur les peaux, le pli des embrassades et des poignées de main.

Traces manuscrites qui testent les systèmes postaux autour du globe et s’empilent chez mon patient frangin. Le papier va jaunir, se corner, se friper comme un épiderme fatigué. Peut-être me sera-t’il impossible de relire ce codex indéchiffrable, faute de vie, de vue, de temps, d’envie ou de courage. Mais le papier est émouvant, c’est une matière que je connais, qui me connaît. Le carnet c’est le compagnon fidèle qui jamais ne faillit, c’est le chien du poète, « à moins que le chien ce ne soit moi… »

Traces numériques en suite logique, ordonnées, retravaillées, un tout petit peu plus lisibles. Je vous les tends comme une offrande, mes maigres possessions, comme la seule chose qu’il me reste à offrir. Je pense à ce merveilleux haïku de Bashô: « Dans mon auberge, tout ce que j’ai à offrir c’est que les moustiques sont petits. »

C’est un peu comme un coup de fil, un fil d’Ariane pour ne pas me perdre totalement, même si sans doute avec certains on s’est perdu depuis longtemps ou que la véritable rencontre reste à faire. Le numérique: la meilleure façon de tout archiver jusqu’à la fin de cette humanité et aussi de tout perdre en un centième de secondes. Ordinateurs comme des sémaphores qui battent péniblement des bras pour des saluts groupés que je n’égaye pas de boutons de culotte souriants ni de photos estomaquantes. Pas le temps, pas le goût, pas l’intérêt.

Traces biologiques enfin, celles qui se pyrogravent directement dans mes circuits surchauffés. (Graver=to burn, comme marquer au fer rouge, j’adore cette image intraduisible.) Traces qui se vautrent dans tous les sofas de mes « mythocondries », deviennent partie intégrante de ma constitution instable, de mon mélange de granules, de cellules, de sapiens-sapiens qui n’est vraiment plus sûr de rien. Marqueurs colorés qui se diluent comme une tisane dans mes systèmes « nymphatiques », mes groupes sanguins de sangria ou dans mes humeurs spleenatiques. Bonne médecine faite de tant d’ingrédients qu’elle ne peut qu’être la recette d’un original.

Trace qui évoluera avec les ans, s’adaptera à mes déboires et mes transes, traces retravaillées toutes les nuits et toutes les siestes, qui seront reteintées par les futurs Technicolor, par les mensonges du souvenir, les omissions ou les arrangements qu’il me faudra certainement faire. On me les jalousera ou je serai châtié pour elles par le jury de grands yeux amoureux. Traces qui se feront remarquer aux moments opportuns, inattendus, malvenus, mues par une volonté propre, indépendantes, autonomes et qui sauront se rendre indispensables. Beauté des traces tel un bijou porté à l’intérieur, d’apparence futile dans ce monde excessif de brutes carriéristes et sans pitié pour la candeur. Traces précieuses comme les pierres du petit Poucet.

Les civilisations qui finissent de s’éteindre dans les vitrines des musées nous laissent souvent bijoux et parures. Dans la vitrine de mon cortex la collection grossit aussi. Y’a un petit requin en plastoc trouvé sur une plage du nord de San Francisco qui aura été la mascotte du poste de conduite au long des longs miles du wild ouest. Y’a une douille de kalashnikov, des reliefs de repas frugaux et de bouffes à la Ferreri, des dorures coloniales, des pincées d’un peu tous les sables envisageables… Quand un griot meurt c’est une bibliothèque qui brûle. Moi ce sera un petit Louvre de trésors sans valeur commerciale et d’imbécilités simplettes, mais l’incendie en sera chatoyant

Le passé, les informations, les secrets s’entassent derrière la porte de mon cortex. Ils entrent comme le voyageur invité à 20.000km de son point de départ: avec humilité, plaisir, et respect pour le confort le plus simple. Avec surtout cette très courte, presque imperceptible pause que le vagabond fait au passage des ponts, des passerelles, des portails, des enceintes, des entrées, parce qu’il sait ce qu’il en coûte de les construire, de les posséder, d’y demeurer, d’en sortir à jamais. Parce que dans le mouvement tout redevient symbolique et sacré. Les mystiques et les prophètes sont des voyageurs. Je commence à saisir pourquoi…

Colibri tout brillant, taillé dans une plume de quetzal, emballé d’un aluminium de jade irisée, oiseau de pâques survolté planqué dans les bosquets de fleurs. Coléoptère du paradis allaité de nectar, talisman imprenable qui, sauf à mourir, ne touchera jamais le sol. Fléchette fichée dans le mille de notre cible émotionnelle. Mécanisme de précision aux engrenages de chair et de pierres-gemmes. Jus de fleurs fait lumière, « abeille luminescente » qui ne fait qu’un miel de splendeur. Bouture de tornade, précurseur des secousses, marqueur de la grande vibration des mondes. Détonateur de l’été pétillant qui vous vera produire je ne sais pas comment de tout petits œufs frémissants, du genre que nous faisons en saccharose pour les gober à l’anniversaire d’un martyre ultra-violent. On ferait mieux de faire éclore des pique-fleurs dans nos « effroyables jardins » plutôt que de sucrer nos intérieurs de liqueurs dégoûtantes. Je ne suis pas certain de pouvoir envisager sérieusement toute une vie (ce qu’il en reste) sans côtoyer de près les beija-flor. (embrasse-fleurs en brésilien) Quand il n’y a plus trop d’amour, il reste quand même les oiseaux…

Ivre de vagues dans ta résille de bain, ta nuisette d’écume, ne sais-tu pas que mille auteurs, en vain, se sont épuisés à te décrire, toi et seulement toi, que tout l’art n’a servi qu’à te séduire, qu’il n’est pas de création, pas de chant, pas de « repons » sans l’appeau délicat de ta distante beauté? Tu ne sais pas, tu ne sais rien, tu sais seulement balancer ta tresse épaisse et ruisselante, tu n’es capable que de mouler tes hanches étroites entre deux rouleaux de mousse blanche, tu ne sais que rire avec cette gorge assassine apte à déglutir des empires… Tout ce dont nous sommes justement incapables, handicapés de la simplicité, amputés des membres du rire, cassés par le sérieux et les affaires en cours. Reste dans l’eau, naïade ainsi invulnérable, nos mains ne sauraient que flétrir ta sompteuse finesse. Reste au risque de nous noyer. L’amour est une apnée, un lacet d’algues autour du cou. Aide-nous à bien suffoquer.

« I’ve grown up some different kind of fighter… All my enemies are turning into my teachers… Life’s blinding, no way dividing what’s yours or mine when everything is shining… Your darkness is shining, my darkness is shining…. » (J’ai grandi pour devenir un autre genre de combattant… Tous mes ennemis deviennent des professeurs… La vie est aveuglante, pas moyen de différencier ce qui est tien ou mien lorsque tout brille ainsi. Tes ténèbres resplendissent, mes ténèbres resplendissent. Alexander Ebert.)

Sunset Boulevard. Los Angeles. Californie. USA. Mai 2014

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