074 Arpenteur de merveilles

On se demande bien ce qu’elles deviennent toutes ces pensées que l’on n’a pas ancrées sur le papier. Celles qui sont passées en coup de cymbales, ces brumes que l’on a omis de prendre dans nos filets de cellulose. ¿Reviennent-ils recyclés, rapiécés, ou sont-ils évaporés à jamais ces vers qui n’ont fait que nous traverser? Il me semble qu’être écrivain, poète (et par extension dessinateur, peintre, puisque le stylo n’est qu’une extension simplifiée des brosses et des crayons) n’est absolument pas un don mais simplement une affaire de pratique et surtout de motivation. Il faut savoir se garer sur les bas-côtés, parfois 25 fois d’affilée. Il faut savoir écarter la mignonne qui te voudrait comme oreiller, faire de la place sur tes genoux pour le carnet. Il faut s’isoler même si c’est devenu tragiquement facile. Il faut passer pour un inspecteur, un arpenteur, un genre d’autorité.

Puis il y a la mise au propre, le pas qui te sort du brouillon, la relecture exténuante, les retouches à l’aiguille, le « gueuloir » de Flaubert pour entendre ce que ça vaut quand les mots se mettent à faire vibrer la basse atmosphère. Une feuille blanche c’est un clavier. On fait ses gammes, ses alphabets, ses point d’orgue et ses omégas, on lit et relit les partitions des grands maîtres, on se courbe sur l’écritoire, on ajuste son tabouret, on essaie de faire craquer le talent, on se lance à déflorer le silence par des impulsions hésitantes, puis l’on se redresse éreinté, plié en deux par l’intention, matraqué par la tentative, après des heures parfois, souvent, toujours infructueuses. Mais on insiste les jours et les décennies suivantes parce qu’on est ulcéré de laisser se perdre les pensées.

Ecrire c’est décider de ne plus gâcher ses impressions, c’est tenir ses positions face à l’oubli. C’est entrer en résistance contre l’évasion sensorielle. Refuser de s’évaporer sans laisser un résidu solide. C’est plaquer sur le terrain quadrillé les plus belles de nos émotions galopantes. Ecrire, c’est se mettre à chasser le sens sauvage, c’est épingler les papillons de nos pensées, c’est faire un herbier des instants, cataloguer les existences. Ouvrage au départ fastidieux mais jalonné de tellement de récompenses.

La photographie de tourisme, c’est la version fast-food d’une cuisine savante, d’un menu de gourmet. C’est la victoire écrasante du regard sur tous les sens émotionnels. D’où le succès (exagéré d’ailleurs) de cet artisanat en accès-libre, en libre-excès. Du temps où je m’y adonnais, j’écrivais cent fois moins (d’aucuns diraient que ça n’était pas plus mal…) séduit comme tous par la vélocité du déclencheur, réduit au cinéma muet des albums ou des visionneuses. « L’œil et l’esprit », la relation privilégiée, le chemin le plus court vers la mémoire, le grand magasinage précipité. Moi j’ai toujours aimé les « ralongis », les petits sentiers de traverse, les routes panoramiques. « Forgive me pretty babe but i’ll always take the long way home. » (Pardonne-moi ma jolie mais je rentrerai toujours chez nous par le chemin le plus long. Tom Waits).

J’avais entamé un projet d’une série de clichés où je tentais, armé d’un kodak en carton, d’éterniser la survie des herbes folles dans les coins les plus inhospitaliers de nos civilisations. Par ex: Le figuier au sommet du clocher rose de l’église de mon village. Une pincée de verdure vaillante dans les contre-poids en fonte du vieux tracteur de la coopérative. J’ai vu une graine germée sur le pont de fer du ferry du rio de la plata, entre Buenos Aires et l’Uruguay. Les jardins suspendus d’un gratte-ciel de la gare centrale de Tokyo. Y’a les brindilles qui survivent dans l’enfer de ballast du TGV, les petites mousses de mousson dans les douches plastifiées de Kuching à Bornéo. Il y aurait une sorte de « phytoplancton » entre les poils des paresseux d’amazonie. Il y a la star incontestée, le chiendent qui fissure l’asphalte et fait mincir les routes. Je me souviens ces champignons, des coprins chevelus qui avaient traversé le revêtement d’un parking de Chambéry. Je repensais à ça tout récemment dans les embouteillages en observant la brosse rase d’un gazon qui remplit les cicatrices entre les plaques de ciment de la freeway 405, l’artère majeure de Los Angeles métropole, et par là certainement l’une des plus parcourues au monde. Pour qui voudrait des leçons de ténacité…

Poèmes d’aéroport. Exercice de style dans l’interzone. Jeu de patience avec des mots en zingue, en tarmac, en carlingue. Un vocabulaire qui voyage, qui grippe les roues des chariots à bagages. Le cri-cri des réacteurs, les annonces lancinantes que l’on apprend par cœur. Les appels au micro des élus, des vainqueurs de l’oscar ou du gros lot. Aéroports aux portes bien gardées pour ne pas embarquer de malchance. Aéroports, arrêt au port, portes opposées, aéro-portes qui donnent dans le vide international, presque intersidéral. Aéroports aux sas qui se ventousent à des vaisseaux, aux vaisseaux qui te prennent dans leur farandole de tornade, aux tornades qui t’essorent sur des rivages pâles, des visages vierges, des îles noires ou des peaux-rouges. Les grands codex où l’on scrute son proche avenir, où valsent des noms de légende, un listing de croisades: Rio, Londres, Bâton-rouge, Istanbul; mots tellement puissants, tellement lourds de sens qu’on jurerait que derrière les baies vitrées se glisse déjà leur souffle, leur brouillard, leur touffeur, leur fumée.

Il y a le sésame excitant du boarding-pass et les hôtesses aux allures de houris, souris souriantes et glacées comme des modèles de magasine, épouses artificielles et fantasmées par l’ivresse des hauteurs, qui réussissent à rendre sexy les uniformes, les bas de contention et les chignons rigides. On se fait des romans d’aérogare, des avions de papier d’alu, on se dit que tomber amoureux dans le hall des départs serait un présage passionnel intéressant. On lit les panonceaux des comités d’accueil même si l’on sait pertinemment que, mis à part peut être Interpol, personne ne nous attend au pied du déversoir orageux des escalators. Tapis roulants, fauteuils volants, sièges éjectables vers d’autres gens, saute-moutons sur le dos rond des continents. Les recommandations absurdes: pas de grenades, de masses-d’armes ou de bidons d’essence. Seulement des jerricans de bourbon, de Guerlain, de Cologne, des cartouchières de cloppes et des gourdins de Toblerone.

Les heures sonnées entre les cordes de la lyre des fuseaux qui s’annulent, se torsionnent, se dilatent. La petite mallette des pilotes, champions-chevaliers qui se doivent de parader tels des lutteurs infatigables, de bomber le torse face à la pesanteur. Puis les cavités sinusales s’emplissent de pressurisation forcée. On s’en remet à la poussée, à la portance, la réaction. On nourrit son ennui d’envies de loopings, de spirales, de manœuvres d’évitation ou de lévitation. On te donne l’heure et la température, comme un code d’accès à ce globe un temps étranger qui revient se lover sous la carlingue. Fini les indications audio-phoniques, les sourires incassables, les lignes où s’arrêter, les marches à suivre. Il faut de nouveau décider par soi même, voter, choisir et se tromper. Terre! Terre en vue, terre droit dessous. Pied à terre. J’ai l’impression qu’il n’y aura jamais suffisamment de turbulences…

Je resterai je pense toujours seul avec mes idéaux. Il se peut que je n’ai pas encore abattu ma dernière carte. A mes dernières extrémités, dans mes extrêmes insoupçonnés je peux avoir recours à des tours de passe-passe spéciaux, j’ai des as dans les manches, et des dents longues comme des défenses pour passer à l’attaque au cas où. Si on n’est pas là pour s’en régaler, alors c’est que je n’ai rien compris à la vie.

« Ser hombre es saber que el mundo no esta dado, que se crea. »(Etre un homme c’est savoir que le monde ne va pas de soit, qu’il reste à créer. Gabriel Celaya.)

Aeroport de México DF. Juin 2014

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.