075 Sans retenue

Les femmes sont belles, parfois armées d’un bébé aux bretelles, sorte de gilet pare-balles garni d’hilarité pour encaisser les mésaventures. Les femmes sont belles, où vont-elles que je n’y vais pas?

Radiographie des bagages et fouille au corps: la gare routière de la ciudad de México se prend pour un aéroport. Ils ont peur qu’on embarque un morceau de la capitale? Le district fédéral se vide de ses composants obstinés. Hémorragie de voyageurs, exode de la fin de semaine. Le vigile qui te lève les bras et te papouille semble donner une émouvante embrassade à chacun des voyageurs. Les files de gens qui se dépouillent de leurs effets personnels entre la police et l’armée me filent des relents de shoah…

Le cliquetis du tourniquet des toilettes me fait penser à une roue de fortune éternellement sur le point de s’arrêter. Oú devrait-elle s’arrêter d’ailleurs? Dans quelle encoche la petite bille terminera-t’elle sa course folle? N’est-ce pas le meilleur moment cette attente incertaine, cet instant de piétinement? Après a un tel goût de déjà-vu…

Il y a tant de panoramas prêts à nous remplir les mirettes, d’inattendus qui pourtant nous attendent, tant de débâcles spectaculaires, de revers réversibles. Un collier étrangleur au cou du sort, et la fatalité qui fout le camp sans éteindre le feu. On se carapate avec tellement d’aisance, il faut seulement payer l’essence et s’enfuir avec insistance.

On ne sait plus trop si tout vient de ce monde, ou si la terre se laisse farfouiller de guerre lasse. On ne sait plus qui stagne et qui se meut, au risque de croupir, au risque de tomber. « E pur si muove » et pourtant nous tourbillonnons, et sans-patrie nous les visitons toutes. Entre la perspective Nevski et le Sunset boulevard, nous ramons nos espoirs de galériens. Galiléens opiniâtres et déjantés, nous essayons de ne pas chuter du côté où l’atlantique se cascade dans le cyber-espace. Qu’ai-je à perdre qui ne soit pas depuis longtemps condamné à flétrir?

Deux nuits sur les pavés durs des aéroports. 7h de vol cumulées sans goûter un nuage. 9h de correspondance et pas un courrier à ouvrir. 3h de retard et 5h de rien de plus. 11h d’attente du bus de nuit qui mettra 5h à m’emmener plus loin, du moins quand un type seul aura fouillé tous les estivants au départ de l’une des plus grandes villes de la terre… Heureusement j’ai développé des rudiments de patience, parce que le cliquetis du tourniquet des toilettes en deviendrait presque agaçant…

Pendant que rien ne se passe, les souvenirs refont surface. La nuit de tes yeux siciliens est fissurée de grands éclairs. Et quel honneur de se noyer dans ces calots de nègre gélatine, piqué par l’intensité choquante de tes foudres liquides. Maquillée par la migraine et le mal d’altitude, tu baladais ton génome méditerraneo-mahgrébin en maugréant du brésilien, en défouraillant du gros calibre de Calabre, et tu jouais de tes deux billes, et tu lançais en l’air mes osselets. Femme-enfantine qui t’amusais avec mes phalanges décharnées, je suis ratissé par tes cils, labouré par tes regards à nuls autres pareils et par un truc qui se met de plus en plus à ressembler à des remords.

Je sais pourtant bien le danger de ce genre de très haut-voltage, les virages dangereux de la haute-voltige amoureuse… Et déjà j’oublie ton visage… Mais pour mettre à profit les insomnies que je te dois, d’un recoin électrocuté de mon cortex, depuis cette zone que la passion ne peut parcourir sans brûler, en tortillant les fils de l’imagination avec le chiffon mouillé de mes regrets, je peux faire des poupées auxquelles j’épingle tes yeux siciliens, derniers bijoux de ce collier que la mémoire a perdu en chemin.

Des jours que je n’écris pas. Que je ne crie pas ma mère par la fenêtre. Que je n’envoie pas de grands meuhhhhhh aux ruminants. Les grands cils en spirale du carnet me supplient une explication. Le papier semble craindre que je ne l’aime plus, moi qui puis aimer sans limite, surtout si on ne m’en met pas! Je suis à bout de certaines de mes forces. (la jeunesse?!) Je roule sur la réserve, sur l’élan de l’enfance et la vitesse accumulée, sur cette énergie qui ne te vient qu’une fois bien agenouillé. « Suis-je à la moitié, suis-je à la fin? En tout cas ce n’est plus le début… » (Cali).

Ceci-dit, je pense au jeune paraplégique d’Osaka, aux enfants-pêcheurs du Tonlé sap, aux crevards de La Paz, et je m’élance avec tant de puissance que presque je me casse le nez sur des illusions transparentes. Des oiseaux meurent contre nos baies vitrées, parce qu’en dépit de nos efforts cela n’est pas encore assez, parce que nous simulons nos ouvertures. Nous faisons « comme si ». Comme si le dehors nous enchantait. Comme si nous n’avions pas une trouille bleue de la nuit noire et des monstres de la forêt. Comme si nous étions épargnés, mis à part, au-dessus de la loi de la jungle. Nous sommes bloqués, tétanisés sur le paillasson de la beauté, paralysés par le plaisir que nous devrions embrasser sans retenue. Mais nous nous retenons pour grappiller quelques années, nous voudrions troquer le bonheur contre de la longévité. Pourquoi se mettre en danger de ratage puisque nous pouvons végéter? Alors nous interposons des carreaux entre la réalité et la maquette que l’on en fait. Mais le chapelier fou de Lewis Carroll nous met en garde: « Si tu connaissais le temps aussi bien que moi, tu ne parlerais pas de le perdre ».

Il est entendu que je ne me réfère pas seulement au voyage quand je parle de ne pas vivre en légume dans un tupperware climatisé. Tout vendre et s’infinir n’est qu’une illusion de plus que je m’amuse à valoriser. Je ne suis surtout pas garant d’une quelconque vérité. « La perfección es una pulida colección de errores » (Mario Benedetti) Une jolie collection en effet. Je parle de ne jamais cesser la résistance, je parle d’être un sorcier à soi même, de se souvenir des choses sûres et des échéances certaines. Je ne sais parler que de cœurs battants.

Guadalajara. Eléments de terre vernissée des dômes et des flèches de la cathédrale que patine le soleil. Probablement pour que les anges s’amusent à glisser sur les fesses et restent à jouer un peu plus longtemps. Errance programmée dans les marchés surabondants et les jardins où l’on cultive en premier lieu les ombres salutaires. Palais aux patios labyrinthiques, les terribles baïonnettes des fresques murales del Oruzco. La modernité sous les yeux maquillés d’or d’une esthétique basée sur un massacre. L’héritage colonial. Une sorte de renaissance au prix du sang indigène. Notre jour viendra des colères, des épidémies romantiques et d’un renouveau à partir des ruines. Nous n’échapperons pas à notre variole et nous continuerons de tout attribuer à un châtiment hors de contrôle.

Alignements de places aussi vastes que l’envie d’y traîner. On voudrait tester tous les bancs, danser avec toutes les filles dans le kiosque art-nouveau. Réseau veineux turgescent des marbres et plafonds où tout un mouvement d’activistes du pinceau ont appris à faire hurler les pigments. ¿Comment les arches des déambulatoires et les cours intérieures ralentissent-elles aussi efficacement notre marche? Et pourquoi les longs rideaux blancs qui se soulèvent mollement pour laisser filer les courants d’air me sont-ils si beaux et si tristes, à tirer de moi un simili-sanglot? On est bien seul en son château… J’erre entre les perles irrégulières du baroque, je me glisse dans les espaces libres de l’horror vacui, cette horreur du vide qui a rendu féconds les artistes de ce temps chaotique, quand un désir soiffard de luxe faisait se multiplier la vie dans le bouillon de culture sanguinolente des civilisations sans armure.

Depuis les uniques pyramides rondes du pays, la quadrature du siècle nous contemple. Et parce qu’on est ainsi faits que le sérieux plombe nos ailes, on fait les chèvres dans les arbres nourriciers, on piste les petits iguanes sur les terrains de pelote, on collecte des graines rien que pour sentir le gazouillis de leur contact dans la paume, on laisse passer les gros chagrins d’orage réfugiés dans nos assiettes gargantuesques ou dans les fumigènes de la fin de journée.

« ¿Qué haría yo sin lo absurdo y lo fugaz? » (Que pourrais-je bien faire sans l’absurde et l’éphémère? Frida Kahlo)

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