076 De toi en toits

Elle ne connaît pas son bonheur, l’humanité, d’avoir au titre de son patrimoine une ville comme Guanajuato. Toute de couleurs, de couloirs, de courbes et de contacts. La « ruelle des cœurs », déserte, débouche dans la « ruelle des douleurs ». On ne peut rien y faire. Le vent a beau passer toutes ses caresses, même les bougainvillées me font souffrir. Mauvais plan le célibat sur les jolis pavés. Ce sont des rues faites pour s’aimer, où il faut amener ses amours et non pas tenter de les enterrer. D’ailleurs le sous-sol, réseau réutilisé de perforations minières, est déjà suffisamment mystérieux pour ne pas y trimballer ses fantômes. Au moins les vendeurs de roses me laissent-ils en paix…

D’accord la ville déborde de touristes. On a beau dire, comme économie vivrière, je trouve ça plus sympa que les activités minières. Et puis les Mexicains en goguette ne tirent pas comme chez nous une tronche à sortir du trou noir de la subsistance. Ils savent le tarif des vacances. Le tampon serré d’environ cinq mètres de ficus laisse couler une ombre épaisse sur la placette. Les branchages sont tellement entremêlés que l’on croirait qu’émerge seulement la partie haute du houppier d’un arbre formidable. Ah! et cette pierre légèrement rosée des édifices sacrés. Si la mer n’était pas si loin je pense que je tenterais de rester un temps dans le coin, et je reprendrais l’université tellement elle est belle, bien à l’image de ses habitantes…

Je voudrais vivre sur les toits raplaplats du Mexique ou de l’Andalousie. Ne pas me tenir derrière les ferrures, même forgées au XVIIIème. J’aimerais avoir le droit de peinturlurer mes façades de ce bleu profond que l’on voit là. Ou de cet ocre cerclé de blanc qu’on mettrait au torse des guerriers Cheyennes, ou de cette terre qu’on garderait pour les cheveux des femmes Massaï. Et si je disposais des quatre faces je terminerais le pot de fuchsia de ce gars-là. Je demanderais à cette señora sublimement ridée où elle a trouvé un vert aussi réjouissant ou ce mauve qui va si bien aux briques. Si j’avais une maison… je vivrais en dehors. Je la regarderais de loin s’inclure dans le panneau du paysage, et malgré ses allures de cage j’aurais quand même le cœur serré au moment de m’en séparer.

Tout ça parce qu’en vérité je voudrais vivre « sur ». Sur les toits, sur la dune, sur l’eau, sur la canopée, sur le canapé des nuages, au-dessus de tous les soupçons. Etre le fou sur la colline, avec mon foolish grin, devenir un arlequin à trop m’appuyer sur les murs colorés d’Amérique et de Perpignan. Exceptionnellement je vivrais dans le doute, dans les draps et bien sûr…sous toi. En dessous de tout, au-dessus de toi.

Je marche sur des œufs de cactus. J’essaie de créer un être impossible, entre chat des steppes et loup de gouttière. C’est quand la destination est utopique que le chemin devient vraiment intéressant. ¡México, mágico! Je n’ai pas passé deux semaines dans ce pays et j’ai déjà de la beauté à revendre. Il n’a rien à envier au reste du monde. Ce serait même le contraire. S’il révolutionnait son économie le pays ferait partie des plus puissants. Logique que les USA fassent tout pour museler le sous-continent. Une alliance efficace du sud bouleverserait les cartes « d’états-majeurs ». ¡Máxico! une population surréaliste dans un pays impressionniste. Ou le contraire? Pourquoi pas…

Pour bien le comprendre il me faudrait disposer d’années que je n’ai pas. J’ai l’âge de mes goudrons, de mes ivresses, mes exactions. J’ai l’âge de mes bagages mal arrimés, de mes provisions avariées. Je suis d’une génération qui a eu tout le temps de se cogner à la réalité et qui ne s’est pas faite prier. Une rafale en l’air suite aux coups de percuteurs de l’après-guerre. Une génération qui a dû réapprendre à ne pas gâcher ses cartouches après avoir vidé tous ses chargeurs contre le néant d’un futur improbable. Génération surtout capable de bien attendre que ça se passe, de peur que « ça » ne finisse par se passer. On ne peut pas s’en plaindre, de notre côté de la terre quadrangulaire on s’est un peu moins entre tués qu’auparavant. On doit surtout plaindre nos suivants, les émergants, les gens qui partagent nos nuages polluants, ceux qui devront vivre de détergent et de déminage. Et bien sûr « nos » enfants. Moi je suis prêt à croire en eux tant ils sont précoces et puissants, (à l’instant de l’écrire un petitou en guenilles traditionnelles me toise du haut de ses 90cm…) mais leur matière première est dévastée: que pourront-ils faire naître d’une matrice en décomposition? A quel prix restaureront-ils la terre? Sur le dos de quelle misère appuieront-ils le levier du renouveau? J’espère ne plus être là pour le voir et je le vois pourtant déjà… Pauvres de nous que rien n’absorbe. « Invoquer la postérité c’est faire un discours aux asticots. » (LF Céline)

Les gens qui t’accueillent à mille milles de ton port de départ ne réalisent pas bien la valeur d’une poignée de main ou d’une bise. Ouislaine, Kyoto, Ubud, Valpo, Montevideo, Buenos Aires, Lima, Los Ángeles, ou Guadalajara. Je suis un peu de tout cela, de tous ceux-là. Ils ne savent pas le prix d’une embrassade, d’un sentiment d’appartenance, même fugace, pour qui est partout étranger à sa propre cause, pour qui s’oublie dans le diluant de l’immensité à sa portée. Ce n’est pas tant l’aide au guidage, le repérage ni les conseils ou le confort qui fabriquent la délicate magie de l’accueil. (même si ça fait du bien!) Ce qui est porteur de puissance, c’est de pouvoir taper dans la paume d’un ami, d’avoir son quartier favori, d’être oh! merveille, reconnu dans la rue. Ce qui importe ce n’est pas d’être un prince en visite, c’est d’être associé au partage, même s’il s’agit parfois de soucis, de souffrances ou de craintes. Quel ami n’en a pas?

Il y a de ces rencontres, de ces rendez-vous… On dirait qu’on les a pris il y a bien longtemps, que le destin s’est amusé à aligner les circonstances pour faire se croiser les histoires. Les amis de mes amis sont de sacrés personnages, des humains bien comme je les aime, et pas seulement parce qu’ils m’ont accueilli comme les gardiens d’une oasis. Je ne vais pas citer de noms pour éviter les jalousies mais ils vont me devoir encore une faveur: Oú que se situe mon prochain chez-moi, ils ont intérêt d’être mes invités de marque et de se laisser emporter par le tourbillon d’un accueil à la mesure du leur. Je ne saurais voir passer les années sans leur rendre la pareille, et pas simplement pour rembourser une dette, mais pour participer au bon karma de la terre. Le monde s’est brusquement agrandi dans leurs chaumières. La terre est déformée, amplifiée aux contours de ces contrées, la marée monte plus haut sur l’épaule des plages pour essayer de voir où vivent les gens que je célèbre.

Veronica, du haut de ses six ans croquignoles, est venue à bout en trois minutes des murs supposément imprenables qui m’entourent comme un manteau froid. Je tiens à dire ici à mes nièces que le cœur est immense, que dans le mien il y a une place folle, et qu’elles ne doivent donc pas jalouser ce petit ange baptisé, oh! le beau présage, par les eaux mêlées du pacifique et de la méditerranée. Quand je côtoie les enfants de mes amis ou parents, je sens jaillir une génération généreuse, des résistants en puissance comme certains héros d’Ernest Hemingway. (Pour qui sonnent les glaces?) Des guerriers rigolos, de minis savants à la solde du plaisir, superconduits par une technologie qu’ils ne laisseront pas de dominer pour le meilleur et pour de rire.

Pour beaucoup mon incapacité à être père apparaît dramatique. Mais pour moi, si la vie a choisi de me refiler le rôle de tonton éternel, bonne idée, elle a drôlement bien fait! Merci Veronica pour ton accueil, pour m’avoir ouvert les portes de ton école de philosophie élémentaire. Je suis très honoré par tes enseignements, c’est une fierté que d’avoir été ton élève. Y’a pas que les chamans qui donnent de bonnes leçons! Non mais… Tu diras à tes parents qu’eux aussi je les adore, mais que les adultes sont idiots et qu’ils ne sont pas fichus de se dire tout simplement les choses gentilles. Ils passent par des blagues ou un coup de main pour se dire le bien que ça fait de tisser des liens sans ficelle. Où que j’aille désormais il y aura entre vous et moi comme un long trait de labour, une marque profonde creusée par les ongles du manque. Lorsque je dirai au revoir, il s’entendra le bruit de quelque chose de grand qui se déchire.

« I never loose: I either win or i learn » (Je ne perds jamais: Soit je gagne, soit j’apprends. Nelson Mandela.)

Guanajuato. México. Juin 2014

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