077 Los dias del loco

Vastes plateaux piqués de cactus, de buissons âpres et rudes, par ici toute forme de vie est un acte de résistance. Pierriers sans herbe où serpentent en secret et sans mot dire des ruisseaux maigrichons. J’ai troqué mon royaume contre un chemin, parce que je serais bien emmerdé avec un cheval; Même si l’errance de western ici serait grandiose, et quel parfum prendraient les haricots et le café dans le fer blanc et les flammes rouges d’un tel feu de camp!

Que reste-t’il du paysan une fois sans terre et sans eau? Il ne reste que le labeur qui fusille les reins, le labour des caillasses et des racines. Les chèvres qui parvinrent, on ne sait comment, à rester blanches en dépit de la fragilité des ombres. Dans le cube ténébreux des églises, isolées dans leur lainage de chaux, on prie pourtant des saints plutôt bronzés. On met un genou à la poussière, on se prosterne parce que la sécheresse appuie de tout son poids mort sur les épaules tombantes. On lui demande de ne pas tuer les vaches et de ne pas tirer la langue des ânes.

San Miguel de Allende. Drapeau de façades rouges-oranges planté sur une cour pavée. Perçant tel un rostre de narval sculpté par un marin rendu fou par le manque de mer, un morceau de la sagrada familia fait se focaliser tous les objectifs. Autour, mariachis plutôt dégourdis et déguisements pour touristes qui ne diffèrent finalement que par le degré de propreté des fringues des pauvres ouvriers agricoles. Santiags terreuses, carreaux délavés des chemises, cheveux en bataille sous le chapeau de paille malmené. On relaxe ses crampes sous les galeries de feuillages, on regarde passer la vie bizarre des visiteurs: pas beaucoup de gringos, surtout des familles de la capitale pas si lointaine en considération des distances d’ici.

Les panthères latines tordent les aiguilles de leur talons entre les grosses dalles, ou les plantent directement dans nos yeux vaincus. Crucifiés sur la croix des cuisses, coupés en petits bouts d’admiration par le ciseau des enjambées hésitantes, nous ne pouvons que haïr ceux qui baladent ces missiles par le bras. Les vieilles demeures abritent des bars ultra-branchés. Les tequilas hors-d’âge ruissellent dans les gorges des jeunes filles dévêtues d’un rien de flanelle ou de vinyle.

Moi j’ai atteint l’âge des jardins botaniques, je me lève quand les immatures adorables se couchent, encore pelucheux de la perte de leurs premières plumes, de toutes leurs premières fois. Il n’est pas bien long l’intervalle entre les dents de sagesse et les cheveux blancs. On perd son duvet en suivant des corbillards, en visitant des services psychiatriques. On perd sa dentition de lait quand la leçon se fait sévère, quand les explications ressemblent à une pluie de pierre, quand on se sent pelés par la réalité. Mais aujourd’hui c’est le dia de los locos, le jour des fous, un truc qui me correspond à merveille. (ça fait marrer la sémillante réceptionniste.)

Plein bol de décibels dès le petit déjeuner, sous les pétales du citronnier: la neige comme je l’adore. Il y a je-ne-sais combien d’églises, d’oratoires et de monastères et j’ai encore manqué la messe dominicale. Ce n’est pourtant pas faute de cloches et de familles endimanchées. Processions de robes de dentelles, sols lessivés à la javel. On fait ses prières un peu rapido parce que le délire païen se chauffe les mains sur les tambours. Les apéros font résonner les cours.

Pour paraphraser Àlvaro de Campos, « Peut-être que si j’épousais la fille de l’hôtel je serais heureux » Ah! mais pour commencer, dans mon cas compliqué, il faudrait pouvoir définir ce qu’est exactement le bonheur, écrire noir sur blanc les termes du traité où pourrait demeurer ma joie, rédiger au clair la constitution de ma félicité; chose dont je suis, à ce jour, parfaitement incapable.

J’ai voulu mener tant de vies que la mienne ressemble à une longue suite d’essais, de répétitions presque musicales. Biographie de mes tentatives, écrite avec un bout de bâton sur le grand brouillon des rivages. C’est peut-être ça mon destin: être un dégustateur d’existences? Ca expliquerait mon instabilité devenue chronique, mes déplacements de chien fou, mon papillonnage érotique, cette horreur que j’ai des promesses et des engagements qui sentent le mensonge à cent mètres, l’intérêt que je porte à peu près à tout, ma quête de sagesse multidimensionnelle.

Ce qui me sauve et me détruit, c’est cette conscience aiguë que j’ai de l’inconstance, de la fragilité du vivant. Nous feignons d’ignorer la seule et unique chose dont nous soyons certains à 100%: Nous avons tous quelque part une date de péremption, « nous naissons tous avec sur le front l’inscription: Condamné à mort » N’est-t’il pas surprenant que le sapiens-sapiens-digitalus, avec ses meurtrières, ses écrans de fumée tactiles, ses vaisseaux, ses fouilles abyssales, ses pelleteuses et ses google-glasses, sempiternellement en quête de soit-disant réponses, se voile si facilement la face devant la seule qui lui soit donnée?

Il parait qu’on enseigne en classe de psychologie que la conscientisation de sa propre annihilation, de l’état de non-existence, est une preuve réfutée automatiquement par l’inconscient. Nous ne sommes pas programmés pour penser notre absence sur cette terre. Un tour de passe-passe évolutionnaire pour ne pas entraver la multiplication de l’espèce. Des fois il me semble que j’ai appris à by-passer cette illusion… Je ne suis pas moins con pour autant ceci-dit. Sur ma bannière, noire comme le vide: Memento mori. Souviens-toi que tu es mortel. Ma perdition, ma salvation, ce qui fait à la fois mon charme et aussi mon meilleur répulsif…

Trève de mauvaise philosophie: Je vais me mêler sans masque au défilé insensé des calacas, calaveras et autres squelettes de papier mâché, avant d’aller faire l’épervier entre les cactées du petit cañon. Je vais de ce pas saccadé m’ajouter au contingent des tarés, m’inscrire au registre des détraqués, faire comme si ça n’était pas déjà le cas! Monstres et personnages de film, camardes et majorettes déjantées se succèdent entre fanfares et sound-systems. Il pleut des douceurs (dulces=bonbons) dans le réceptacle improvisé des parapluies renversés. Avec toutes ces ombelles la queue en l’air, le jour des fous semble prendre tout son sens. Concert des sifflements et des acclamations dans le parfum prégnant des braseros où se tortillent des serpents de maïs, des tortillas de pleine lune, ou des ragoûts de loup-garou. La horchata coule comme un lait de vierges. On est ingénieux, inventif ou paresseux, mille guibolles se trémoussent comme les tendres pousses de la saison des jupes.

Si je ne manque pas « malencontreusement » mon avion, je vais rater la « fiesta de las calaveras », la Toussaint trémoussante avec ses têtes de mort en sucre. Mais heureusement au Mexique, c’est un peu tous les jours celui des morts. Le moment est toujours venu de faire place aux défunts décomposés. L’humanité est redevable au Mexique d’avoir su faire sourire les crânes.

On se contemple dans le miroir déformant des hélicons. Les pavillons des cuivres envoient des flammèches de tous côtés, servent de relais au soleil incendiaire. Les crécelles semblent crier tout haut que l’on se moque bien du mélodrame des décès, même si on ne sait que trop bien que ce n’est qu’une autre manière d’encaisser le choc. Les filles ont beau se grimer en mortes-vivantes, on ne perd rien de l’envie de les enlever, de les prendre par les métacarpes, de faire valser leur os iliaque, de bécoter leurs fosses et leurs apophyses. Les dieux ne savaient pas ce qu’ils faisaient en concevant les Mexicaines. On peut comprendre, sans l’approuver, la jalousie maladive de l’autre genre.

On se demande à quel point il se peut que de véritables démons se soient joint au cortège. Les sucettes, comme des missiles, se plantent dans la foule gourmande. Le fleuve du carnaval semble se perpétuer comme un immense cirque ambulant. La vie de cirque, encore une qui ne m’aurait pas déplu: J’aurais fait l’homme-obus sans but, projectile éternel à l’odeur de poudre, toujours freiné par un filet qui te sauve au prix du statut de prisonnier, une renaissance dans la détonation trois fois par soir sauf le jeudi. J’aurais pu faire l’homme-squelette avec du noir de fumée entre les côtelettes et sur le bout du nez. L’homme-fort m’aurait porté d’un bras, j’aurais risqué ma tronche entre les crocs des tigresses. La femme-serpent m’aurait dit « aie confiansssssss » et je l’aurais crue sur parole. J’aurais pu bouffer des épées ou lancer des couteaux, au risque de percer de jolis-cœurs…

Habitué aux standards européens, après les dix premières minutes de passage du convoi de tête, je me disais que ça allait se terminer… J’ai perdu le compte, cela fait peut-être deux heures que défilent les momies et les Draculas. Ici, on n’appose pas l’adjectif « fou » à la légère. Il y a même des types déguisés en soldats de l’apocalypse. Ah non! c’est juste une patrouille de police anti-émeute…

C’est sans doute depuis l’Amérique centrale qu’ont commencé à se répandre les couleurs sur le monde autrefois noir et blanc. Sous le mordant des reflets bleutés du ciel de métal chromé, la foule en redemande en dépit du risque de combustion instantanée. Il n’y a d’ombre que celle que l’on projette et elle ne va pas loin. Le soleil, sitôt réveillé, a été catapulté direct à son zénith et il s’est maintenu dans les sommets jusqu’à l’heure du cache-cache nocturne. On s’évente avec le souffle des boomers. L’Amérique, où l’on ressent mieux que n’importe où ailleurs que nous navigons sur la lave. Nombreux seront ceux qui termineront des heures durant les restants du carnaval, les reliefs du défilé des tarés, avant de retrouver le maudit lundi et sa folie ordinaire, encore qu’ici…

« Souviens-toi quand tu meurs qu’un chaman naîtra. » (Denis Pécan)

San Miguel de Allende. México. Juin 2014

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