078 Assumer son poids

En dépit de leur appellation intestinale, on peut dire que les colons ne s’emmerdaient pas: Les enfilades de patios fleuris jusqu’à l’os, les murs tatoués d’azulejos à mi-cuisse, les grosses portions de ciel, l’écran plat de leur planisphère, le pipi-glouglou des fontaines miraculeuses, comme si Moïse lui-même avait donné du bâton dans la cour. Les grands yeux à la Kisling (un autre Moïse) des servantes indigènes, impressionnées par le foutoir des flanelles et du lin si frais. Les barbus de ce temps semaient le castillan et la chrétienté dans leur chemisette de nuage, donnaient l’ordre d’anéantir en suçotant leur porcelaine. Argenteries et bois précieux passaient directement de l’esclave au consommateur pédant. On n’était pas gêné aux entournures par les droits incongrus des autres hommes, l’habeas corpus des macaques ou la convention de Genève qui avait d’autres impies à lapider. Et à Valladolid, on n’avait pas trop le temps de tergiverser sur des controverses. Déjà à l’époque les messages ne passaient pas bien. On sait à quel point elle peut être vaste la flaque de l’atlantique…

Des fusées d’artifice pétaradent au-dessus des bâtiments ancestraux, soutenues par une volée de cloches, qui semblent vouloir couvrir le tintamarre de mes pensées. Tais-toi et prie… Une femme éclate de rire dans le jardin urbain adjacent. Je suis un grand fan des envolées de joie en plein dans le mille du silence. C’est toujours très théâtral et ça vient toujours pile au bon moment. Dommage que pour faire des patios il faille monter des pare-vent de parpaings. Mais quitte à s’emmurer, c’est toujours mieux de faire péter le toit. L’outil majeur de l’architecte, ce devrait être la gomme.

On dit souvent du rire que c’est une arme de séduction massive, mais trop c’est parfois trop: La jeune et jolie résidente d’une nuit de dortoir, qui partageait avec « el francès » un instant de cuisine du monde (des œufs brouillés au chili), doit encore pouffer au souvenir de mon dernier numéro: J’ai innocemment goûté une pincée des grains blancs forts appétissants du gobelet-doseur qui traînait sur le comptoir, afin de définir si c’était du sel ou du sucre… ni l’un ni l’autre: ¡puta madre! c’est de la poudre à récurer la vaisselle! Non seulement les tensio-actifs ont un goût dégueulasse, mais ils ne se rincent vraiment pas bien, et je n’ai pas pour autant les dents blanchies d’un animateur-télé. Par contre, au cas où je n’aurais jamais assisté au fou-rire démentiel d’une Argentine, c’est désormais chose faite. Tu peux toujours tenter de faire le romantique ombrageux après ça! Demain, entre les milliers de piments et la poudre à laver, je vais te récurer tout le réseau des eaux-usées. Ah, les filles, je vous jure que ce n’est pas rien de vous amuser!

Jardin de cactées, bijouterie intouchable, des sentiers ouverts sur plus de cent hectares pacifiés. Parcours semé de constructions éphémères, restes des tailles d’entretien, autels de boue séchée, tepees de paille où pendent des gousses d’acacia, des caboches de chardons. Tonnelles de senteurs fauchées, bol renversé du temazcal, observatoire et cadran solaire. On voit du sedum rase-moquette à l’ombre des géants verts arborescents.

Tout est pensé, planté, ratissé avec une délicatesse de passionné et un respect admirable pour l’esprit qui danse sur ce grand matelas d’aiguilles. Et je me fous de redire l’impact des ponts, des portes et des passages; lorsque l’on se répète, c’est que l’on cherche à pleines mains, que l’on veut trouver la mœlle des choses. Je vais nu-pieds dans le gravier coupant et les fourmis acides. Pas pour faire le joli: je suis le seul à me voir faire. Ni pour faire le hippie: je manque bien trop de peace, de love, de flowers, de power et de mini-van wolkswagen. Je le fais parce que l’absence de semelles modifie complètement le cheminement: Il y a bien sûr la prise directe avec le sol. La prise de conscience câline ou meurtrissante des constitutions diverses et vivantes. C’est une manière de savoir vraiment ce par quoi l’on passe, d’utiliser tous ses sens, de ne pas répudier le toucher qui par le bas commence.

Développer ses perceptions, se soumettre à la gravité, assumer son poids, sa portance. La marche est ralentie, le débit des pas constamment fluctuant. Le silence de la couenne est idéal, l’approche est humble, mesurée, les distantes doivent toutes se relativiser. Les chaussures sont les œillières du contact, c’est comme de porter des moufles épaisses en permanence. Il me semble aussi qu’aller pieds-nus améliore et développe la mémoire que l’on a des lieux que l’on foule. La carte mentale se fait plus précise, affinée par le réveil, la récupération d’un sens plus ou moins démobilisé. Il s’agit donc de donner un sens à la marche. Mais la meilleure façon de marcher… Bon, je vois d’ici le message où je vous parlerai de la clinique où l’on m’aura retiré 87 épines de nopal de la voûte plantaire, un aiguillon de scorpion et deux ou trois tessons de corona. Comme à chaque retour de bâton il me faudra garder en tête les plaisirs précédents et les enseignements à suivre. Je n’ai pas fini de payer le prix de toutes mes ventrées de plaisir, alors une dette de plus au grand jeu de la vie… Et puis, c’est le meilleur moyen de rencontrer une infirmière épatante.

Je radote aussi sur l’accueil, sur les vertus caravanières qui nous font tellement défaut dans notre hexagone aux angles si durs. Je suis invité ce week-end, et à la vérité, il faut dire que ça n’est pas rien que de me donner asile: Je n’entre jamais seul. Je viens avec mes doubles et mes fantômes, avec mes avatars, mes avortons, mes monstres chimériques, mes angoisses bien réelles, mes passions en foutoir et mes philosophies de fuyard, ma sagesse fugitive, mes enseignements mystico-psychotiques. Je charrie tout un bazar d’historiettes et de citations hésitantes, je parle pendant des heures de ce qui m’entoure, de ceux qui m’entourent, de ce qui me cajole et me rudoie, de ceux qui me cajolent et me rudoient, je conjugue tous les genres, je multiplie les invariables et parle donc principalement de moi. Et soudain je passe trois jours sans déverrouiller la mâchoire, aussi laconique qu’un prof de tae-kwon-do. Pas un de ceux que j’ai croisé ne vous relaterait la même version de nos rencontres.

Ces amitiés sans factures sont comme des propulseurs. Je profite, à l’instar de la sonde Voyageur, des forces d’attraction pour me relancer dans l’espace inter galactique, à moitié-sombre et à moitié-scintillant. Ça n’est pas une sinécure que de me soutenir dans mes recherches, de m’héberger avec mes réacteurs, mes fioles de réactifs, mes bio-hasards, mes hyperboles, mes voiles en vrac et mes moulins à vent, mes barques solaires et mon monocycle de clown. Il faut nourrir mes équipages, mettre à tremper ma connerie, lire en moi avec trois cents marque-pages. Nourri, logé, noirci par des forces fondamentales, je crois avoir entr’aperçu l’amour et les monstres marins. J’ai été initié à la royauté sur une paillasse.

Sur une vieille pub en ferraille genre début XXème, une mère de famille au sourire niais tient une tasse de café: « Drink coffee, do stupid things faster with more energy! » (Buvez du café, faites vos idioties plus vite et avec davantage d’énergie!) Voilà qui résumerait notre époque survoltée à merveille. Faudrait l’écrire sur les smartphones.

San Miguel de Allende. Guanajuato. Mexico. Juin 2014

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