079 Le destin sur les genoux

Je reste de longues minutes à me noyer dans les décors barrocco-psychédéliques des églises de Querétaro. Les nuages de stuc poudrés d’or aztèque me font penser aux boules de corail des mers chaudes. Je ferais bien de m’habituer à la chaleur parce que les regards libidineux dans la maison finement dorée de dieu vont me valoir de tournicoter un fichu moment sur les rôtissoires de Satan. Les petits miroirs dans le méli-mélo des visages d’angelots joufflus, les volutes, les palmes, les tresses envahissent tout le champ visuel. On croirait que les murs de la parroquia Santa Clara s’avancent, que l’on sera bientôt écrabouillés entre les 6 ou 7 gigantesques retables.

Le fils de l’homme est sculpté dans toutes les postures. Vert-cadavérique ou ligoté au pilastre, exposant le six-pack de ses abdos et son corps de gymnaste. (Quelques longueurs dans le jourdain, rando d’orientation en Judée, footing sur le lac tibériade, krav-maga au boxing-club du temple…) Moi je slalome entre le grand respect que j’ai pour la foi, pour des paraboles d’évangile auxquelles je ne peux qu’adhérer et mon dédain pour les exégèses présomptueuses, les relectures arrogantes et l’usage crapuleux des puissances spirituelles. Iconoclaste et admirateur du patrimoine sacré, tout comme les croyants j’ai mes contradictions… Je m’enfuie tel une âme déchue à l’entrée du curé, pas envie d’être coincé par la messe du matin, y’a aussi des musées à visiter, et puis on va finir par remarquer mes pieds fourchus. Il parait qu’un timbré a détruit le neptune de la fontaine, qu’il prenait pour le diable, à cause du trident… heureux les simples d’esprit…

Un musicien répète un morceau de hautbois aérien dans le patio du musée d’art. Les bas-reliefs n’entravent pas l’expansion acoustique. Une plume peine à tomber, hésite, remonte, tournoie paisiblement. Elle mettra un temps infini à toucher le sol, soutenue par les ondes sonores et la chaleur déjà sensible. Ce n’est plus un film, c’est une saga de mille épisodes, une flopée de courts métrages, des docus désaxés, un entassement de saynetes passionnantes. Sentiment de manger l’existence en grappes, de visiter les rêves des autres. Du hautbois s’écoule un fluide céleste, un éther qui remplit la cour puis s’évapore entre les soupirs, en emportant des peurs et des chagrins.

Avec leur mine pacifiée et leurs yeux démesurés cernés de grisou, les saints des tableaux mexicains semblent être en descente de mescaline. A mesure que voyager devient synonyme de quotidien, le tout absurde qui m’entoure se fait de plus en plus irréel. Je suis gagné par un sentiment surpuissant de fantaisie, de théâtralisation. Je devine partout les raccords de peinture. Le trompe-l’œil des convictions, les soudures du ciel prophétique, les fausses portes, les vitres en sucre. Les Monthy-pythons étaient des visionnaires, Lewis Carroll ne plaisantait pas, les saltimbanques ont tout compris. Mythe d’une grotte où je percute des stalactites, où le sol ressemble étrangement au plafond.

Comme chaque fois que je monte dans un bus je me dis que le destin va peut-être caler son joli popotin à côté de moi. Au lieu de Shéhérazade c’est un papi venu acheter une machette. On est tous suréquipés pour la lutte. J’ai le sentiment de me préparer en permanence pour quelque-chose qui ne viendra jamais, qui ne peut plus venir parce que je suis allé trop loin.

C’est un soir ou la destinée met son grain de sel dans le creux du scaphoïde. Je tète un citron et 250ml de tequila « reposée ». (Qu’est ce que ce serait si elle était en colère?!) Se carboniser l’encéphale au distilat d’agave c’est comme de se défouler contre un sac de frappe. Le globe au-dessus du lit fait une pleine lune tout à fait acceptable. La télé sans le son s’est mise à rechercher indéfiniment les canaux. Playlist aléatoire de mes 3000 fichiers sonores. L’orage fait trembler les carreaux. Le souvenir bien vivant des femmes que j’ai aimées, que bien sûr j’aime encore, entame une valse de suaires autour du lit. Leur mine d’argent, leur sanguine expiatoire, leur corps imprimé dans la toile font comme des ébauches  d’œuvres d’art. Simpsons/Saloperies/nanars en série/news dégueulasses/furie footbalistique/voyages plastifiés du national geographic se succèdent sur l’écran épileptique entre des floconnades de photons. La téloche fait clignoter un univers dont je ne peux pas témoigner. Cette terre que je ne reconnais pas et qui me lance ses sagaies agressives. Pourquoi craindrais-je le monde si le monde n’a pas peur de moi?!

Ils ont confondu les sphinx et les archanges, ils se sont prosternés devant des baptiseurs d’eau-douce. Ils ont décapité des bouffeurs de sauterelles. Ils ont rendu la déchéance enviable et la putréfaction splendide. Ils ont décrété que ça suffisait comme ça. Ils ont fait croire au désert qu’on l’irriguerait. Mais ce n’est pas le bruit du tonnerre qui désaltère. Annonciations sans lendemain. Siècle nourri de beaux discours. Beaux projets depuis la vallée de silicone. Faux-saints, fausses-fesses. Lèvres inaptes au baiser, justes bonnes à flater l’objectif. Les fleurs et les flirts c’est dépassé: L’important c’est la pose…

Et merde! gardez la pause, gardez les bagages, gardez le manger, gardez vos fous, gardez-le ce monde-là! Je suis bien déplacé pour savoir qu’en vérité rien ne vient, que nos semences sont toutes terriblement stériles, que tous les égouts sont bouchés. On ne fait que reloger les cuves de purin, il n’y a plus nulle part où stocker leurs idées de merde alors ils nous les font bouffer. Les affiches se détachent, la pluie décolle les décors de beauté, le maquillage du monde finira par dégouliner.

On n’est beau que lorsque les autres sont laids. Je sombre évanoui dans les bras du kyrie eleison. Julie, j’ai volontairement laissé ta carte dans le vide-poche de la Dodge. Je ne pourrai jamais te dire comme je le regrette. En cas de conflit je servirai dans le génie: J’ai un réel don pour couper les communications et faire sauter les ponts… Je brouille les traces puisque personne ne me suit, j’ai donné de faux noms dans les trois derniers hôtels. On s’amuse comme on peut en cavale. L’orage ronronne sur les genoux de Pátzcuaro. Mon nom ne sert à rien si tu ne t’en souviens pas. « Inútil mi nombre, si no te lo acuerdas. » (Gaetan Roussel)

Je pense que ceux qui voyagent sont ceux qui ne savent pas méditer. Faute de sortir de son corps par la respiration et le lâcher-prise, on passe des frontières, on dépasse des limites. C’est plus facile. Ou pas.

De la « maison des 11 patios » je pourrais me contenter du plus riquiqui. Les « dingues et les paumés » occuperaient le reste. Les cannettes et les mangues fraîchiraient dans chaque fontaine. On cacherait des baffles derrière les madones des alcôves. On donnerait signe de vie de temps en temps en allant danser sur la place.

Relents d’amazonie bizarre sur les stands de médecine traditionnelle. Ecorces et tisanes côtoient le savon à l’extrait de crotale, l’huile anti-scorpion (trop tard…) le sang frais de cervidé, la sauce de fourmis… A part ça, une ambiance un peu passée, un peu rance, qui me refoule en enfance, dans des rues moins désinfectées mais plus propices à se poser. Les enfants qui s’amusent encore dehors, sur un bout de trottoir partagé avec les papés et les papas fatigués de bosser. Le soir qui ne vide pas les rues sans éclairage, qui remplit les perrons de conversations. On te vend des gâteaux et des jus pas encore pasteurisés au plutonium.

La mémé d’une pâtisserie comme on n’ose plus en ouvrir récite l’ave maria sous une pile de couvertures, en roulant très doucement dans un papier-crépon les douceurs que les abeilles ont passé la journée à suçoter. Je pense à la boulangerie du roman « la part animale ». Ça défriserait les services d’hygiène mais c’est à ce prix qu’on retrouve avec émotion les paniers patinés par les brioches, les étagères poncées par 35 ans de gros grains de sucre. En aseptisant notre environnement nous avons aussi dessoudé les bactéries d’un certain bien-être.

Je pense aux marchés paysans, aux balances pas indexées sur le nasdac, aux stands de produits de saison comme des échantillons des champs juste à côté. Je pense aux commerces de Sault, aux vélos sans freins faute de décathlon, à la madame-bonbons de Rodilhan, au solex sans moteur,etc… Tous ces trucs mal fichus qui font halluciner les futureux et les ingénieurs de microsoft, qui en dépit de leurs efforts ont oublié ces ingrédients dans leur sou-soupe instantannée. Bah! il y aura bien une application « retour aux sources » dans le google-scaphandre, on pourra s’y croire sans risquer l’infestation intestinale. On aura encore gagné plus de temps pour trimer et tenter de comprendre pourquoi on est pourris de cancer psychosomatiques.

On passe sa vie à essayer de faire plaisir à l’enfant qu’on a au dedans, au petit être qui se voulait satyre ou flibustier, sans même savoir ce que ça signifiait. On essaie de consoler celui qui se voyait champion de presque toutes les disciplines, vagabond et sorcier, aventurier où que ce soit pourvu qu’il y ait des crocrodiles et quelques sauvageonnes à délivrer, pilote de formules magiques et de zeppelins dans l’orage. On voudrait plaire au vétérinaire, au pompier, au Cruzoë au fond de soi, mais on ne sait plus faire. On quitte l’enfance pour entrer dans la maladresse. On voyage aussi en Nostalgie…

« Plus rien à voir, circulez! Nous avons obtempéré: nous circulons…sans rien voir. » (Daniel Mermet)

Pátzcuaro. Michoacán. México. été 2014.

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