080 Sur le perron de la réalité

Anguahuán. On y parle aussi un petit peu l’español. On y cultive l’avocat et la différence, son particularisme indigène. Leur langue sonne bien, quoiqu’absolument incompréhensible. En avant pour aborder le volcan Paricutín.

Quelques six heures de canasson, en sandales et sans protection aucune… Ma 1ère fois sur un cheval qui ne soit pas « automatique », pas entièrement dédié aux balades. Celui-là, il faut le conduire pour de vrai. Traversée de tout le village, clop clop sur les pavés mal dégrossis entre les bicoques chaulées à l’arrache, à peine plus hautes que mon crâne. Ils sont tellement habitués à monter qu’ils ne réalisent pas ce qu’il en coûte à un novice de circuler entre les échoppes ambulantes, les écoliers, les véhicules.

Après une entrée en matière déjà impressionnante sur les chemins d’accès ravagés, dans les impromptus de ruisseaux et les ornières glissantes, voici que s’ouvre la plaine où le volcan a englouti la totalité d’un village, ne laissant dépasser que le clocher de l’église. (Un geste du très-haut ou seulement parce que construit très haut?) La vision est absurde, les mirettes refusent d’y croire, pas plus qu’à un décor post-apocalyptique. Don Quijote et Rocinante dans la planète des songes.

Le trot me massacre dans son shaker haïssable. Je rêve de bottes solides et d’un coussin de selle. Je deviens balèze pour passer du pas au galop sans la transition éprouvante qui te secoue les plombages. C’est le tarif de la réalité. Ma jument tout-terrain choisit des passages audacieux mais je dois la laisser décider aussi, un genre de partage du libre-arbitre avec son véhicule, ça me plairait si ça ne heurtait pas mon amour de la liberté des bêtes et mon popotin osseux.  Je partage sa délivrance au grand-galop dans les douces cendres volcaniques. Sons étouffés dans la neige charbonique. Il n’existe plus que cette tranche de monde cataclysmique sise dans le viseur des oreilles… et la vitesse, la puissance presque monstrueuse, les impulsions musculaires d’un forgeron à quatre masses, l’impression de participer à l’élan casi mécanique. L’accélération commence dans la gorge et jaillit comme le « kiaï » d’un centaure-karatéka.

A riendas sueltas dans la poussière de lave noircie au possible par les averses. La récompense de la saison des pluies, c’est que nous sommes parfaitement seuls, et comme le gamin qui me guide reste loin en arrière, je me fais (en dépit de mon opposition à l’exploitation des enfants et des animaux) je me fais le plus délirant et le plus intense des trips de cow-boy de toute ma vie. (et je pense le dernier!) Les chemins se jettent sur moi, l’orage cisaille le ciel. Mon cheval, notre furie et moi, troïka d’énergie que fouettent les branches, triumvirat d’insouciance dangereuse, de débandade et de pulsion, très ressemblantes à l’ivresse.

Je grimpe seul le cône du volcan, presque à la verticale dans la gravelle tuante de cette dune de magma. Je me débats pour évoluer dans ces sables-bouillants, dans une couscoussière de caviar, entouré par les fantômes curieux des fumerolles. La descente à pleine pente est une glisse délirante, presque un saut enfoncé jusqu’aux genoux dans une sciure d’ébène, noyé dans la mixture de vapeurs et de cumulus. L’oiseau-tonnerre voudrait se poser sur mon poing. Les éclairs claquent à quelques foulées des montures nerveuses. La mienne se défoule et saute les fossés de ruissellement sans pitié pour son cavalier débutant. Je dois l’écarter des agaves et des passages instables, décider entre deux grondements jupitériens de l’option la moins périlleuse, m’agripper ferme quand un serpent ou un bois mort provoquent des écarts ou des arrêts-surprise.

Une chevauchée mémorable dans le jardin du diable à ne surtout pas refaire ni recommander. (ou alors en armure) Moi qui craignais l’excursion cul-cul pour bidochon genre « à dada dans la Camargue »… On s’abrite des eaux-usantes à côté d’un papi qui pense avoir dans les 80 ans. Il a connu l’éruption de 1943, « un orage venu du sol ». Faut s’accrocher pour encaper les phonèmes de sorcier du castillan mâtiné d’accent Purépechas. On dirait du japonais de racine latine prononcé par un type à 3gr de tequila par litre de sang indigène. Je ne prétends pas avoir tout compris mais j’ai bien fait semblant!

Puant, frigorifié, dégueulasse, trempé de pluie et de sueur jusqu’à la mœlle épinière, molesté comme si les chevaux m’avaient piétiné, je rêve de massages et de samovar fumant devant un bon feu suspendu sous la soupe: Ce sera un minibus qui prend la pluie et qui s’arrêtera en panne à l’entrée de la ville, dans les banlieues qui semblent tout droit sorties du passage d’un typhon. Deux bus urbains surchargés finiront par me jeter vers la gare routière ou m’attend un car le lendemain à 5h…. Je me réfugie entre les éclaboussures des flaques profondes dans un hôtel de passes un brin sordide, mais le patron est cool, ce n’est pas cher, et la douche chaude et le lit miteux me semblent un don du ciel. Ma lessive, mon passeport et tout le reste de mon maigre bagage se sèchent devant la téloche pendant que je ravage les victuailles de la cantine de quartier.

Douze terribles heures de bus me bringuebalent à travers l’état du Michoacán, qui s’avère être… en rébellion. Un tiers de l’armée mexicaine à été dépêché dans la zone. « Qu’est ce que tu fais là? » me demande un type bardé de flingues dont un pointant vers moi, « t’es journaliste? » Et je réalise soudain le danger qu’implique le port du crayon dans les pays sous contrôle militaire. On m’emmerde tellement à chaque check-point que les locaux prennent ma défense.

Bercé tant que faire se peut par la guimauve hurlante des chansons d’amour écrites à la mitrailleuse à paillettes, j’essaie de répondre au chauffeur, le seul locuteur à peu près audible, qui cravache son vieux ravan dans un circuit de verdure et de pitons volcaniques. Papillons blancs comme des avions en papier, soldats dans tous les coins, sulfateuses dans des fortins de sacs de sable, plantations de goyaves, de bananiers, jungle semée entre les carrés de misère, asphalte catastrophé, camouflages patibulaires.

S’enchaînent les road-blocks de l’armée, de la police rurale, étatique, fédérale, des forces spéciales, normales ou banalisées. Contrôles d’identité à répétition, parfois à 50m d’intervale. Ils ne rigolent pas: il y a des pétards de partout, des mitrailleuses lourdes plantées sur les jeeps. Chaque soldat trimbale de quoi raser un village.

Lorsque je peine à gravir un escalier je pense toujours qu’il y a des types qui eux ont en plus eu à le construire. Quand je souffre dans un transport public du tiers-monde, je pense à celui qui est aux commandes: Le pauvre chauffeur se cogne la moitié d’une révolution (¿¡revolución?!) terrestre à conduire à travers des villes saturées, à manœuvrer dans des marchés de village, des lacets de montagne, des barrages où l’on descend tous s’aligner en file pour la fouille. Il gère le paiement des billets, les gars qui grimpent avec une tonne de goyaves ou des poulets écorchés, les chevaux en free-lance qui galopent sur la route, les trous dans la chaussée où le bus tomberait tout entier… En plus, une pierre vient étoiler son pare-brise. On dirait un impact de balle, ce qui doit aussi arriver parfois.

Moi, après la bastonnade de mes 6h de selle, le siège pourri me parait d’un confort sans égal. Je suis bien sûr le seul « gavache » (terme moins dépréciatif que gringo) dans le quartier. Une locale me questionne sur les étapes et les temps de trajet. (du moins je crois, elle parle un genre de castillan sans les dents avec la langue comme emballée dans un chiffon.) Qu’est ce que j’en sais, moi!? Je suis une gangue de muscles contracturés, crépi d’hématomes et d’écorchures, incapable de m’azimuter dans une terre indienne en révolte…

Je crois que savoir écrire dans un petit cahier et pouvoir parler español sans mâchonner 95% des mots te fait passer ici pour un « lettré » censé savoir ce genre de choses. Beaucoup pensent que je travaille au Mexique et prennent un amusant air désolé voire affolé en apprenant que je voyage seul depuis des mois. Les hauts-parleurs nazillards raclent tout l’habitacle du bus bondé de polyphonies ultra traditionnelles. Tas de bois et de terre des charbonniers, une bagnole en vrac en pleine rue telle une cannette pliée par Gargantua. Villages en forme de refuges où les pavements, les vêtements, les murs et les toits sont troués. Les chiens aboient le bus qui évite comme il peut les cochons noirs, couleur des labours.

Micro-sommeils le stylo fuyant dans la main. Toutes les fois que je les ouvre des clichés surprenants me sautent aux yeux. Je suis dans un éco-musée qui malaxe adrénaline et folklore, bien loin du Mexique de Zorro et des sombreros ridicules. Bien loin aussi de Beverly Hills ou de Malibu. Les mamas volumineuses et carbonisées ressemblent à des hindoues. Des coloquintes poussent dans la carlingue d’une épave de monomoteur au bout d’une piste d’atterrissage (para-)militaire qui n’a pas dû voir que des trucs très réguliers. Encore une démonstration de flingues et de kaki odieux. Sur le perron de la réalité, dans les virages hypnagogiques, pendent à mes rêves des mangues rondelettes et des icônes décaties. Aux murs des BD naïves expliquent en image qu’il faut chérir sa famille et non la tabasser. Les ralentisseurs assassins nous tassent un peu plus les lombaires. J’ai des réserves d’histoires pour toute une vie de conteur au coin du feu. Mais va savoir si tout cela ne me laissera pas, à terme, sans voix….?

(La vie) est une voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas. (Stig Daggerman)

Colima. Michoacán. México. été 2014

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