081 La part du diable

Rosario, Khalil, Isis me reçoivent dans un style très « maghrébin ». L’amour sous forme de nourriture et un accueil où absolument tout est inclus, y compris beaucoup de tendresse et de bénédictions. Colima ciudad est une grappe de bouts de quartiers très mignons, de villages de campagne et de ville en plein boum économique, vérolée de jardins, de parcs, de grands beaux arbres (las parotas) d’avenues de palmiers et de manguiers hors-d’âge qui balancent leurs fruits quinze mètres trop haut.

Elle n’est pas sur les guides, elle ne participe pas au patrimoine de l’unesco, mais elle a du soleil, des placettes et de la sympathie à revendre. On voudrait avoir plus de fesses pour s’asseoir sur tous les bancs, davantage de soirs pour les regarder filer très doucement. La tiédeur collante ralentit les mouvements. On se « désoccupe » à la va-vite pour se vautrer devant le mundial de football. C’est cool de voir gagner le pays où je suis et que, forcément, je supporte avec toute la ferveur que je puis simuler. (J’aurais vraiment dû faire du théâtre…)

Les rues se tiennent aux églises pas des fils de fanions dont les frangent froufroutent dans l’air douceâtre. Les banderoles dentellent une ombre délicate. Je repense aux guirlandes de papier-cul qui égayaient comme elles pouvaient une cantine de l’altiplano bolivien. L’intention est au sommet du podium. La pauvreté se décore où et comme elle peut. Le soir on étrenne la « boxo »du frangin (botcho, la coccinelle Wolkswagen) pour dévaliser le marchant de sorbets (une institution ici) et planter les incisives dans des épis de maïs furieusement pimentés; Froid-chaud de douceur subtile et de feu sacré, pour les Mayas les dieux ont fait l’homme avec du maïs, je crois que dans mes veines circule plus de jus de fruits que de sang.

Bien plus tard on change de décors, toujours une image d’Épinal mais en plus destroy. On erre dans le rap assassin, secoués sur les pavés et les voies sans issue sérieuse, sans jamais s’arrêter en tripant entre les patrouilles surnuméraires avec le cartel de Laura, beauté fatalement lesbienne, mais bon, au moins on se comprend! 5 filles et moi (le genre de proportion que j’adore!) dans une mini Opel défoncée qui saute en travers de nuits comme peu de touristes en connaîtrons jamais. Je croyais qu’on allait quelque-part faire la bringue, en fait la bringue est dans l’habitacle enfumé. Laura secoue ses piercings en se lançant sur le tremplin des terribles ralentisseurs mexicains, elle connaît des ronds-points abandonnés où l’on peut tourner sans cesser pendant que les bières s’accrochent au plancher. On monte le son pour que personne ne nous entende maudire le sort. La petite amazone joue assez bien de sa splendeur agressive. Elle carbonise sa jeunesse sur ses pneus lisses. Je ne sais pas si je dois voir là une métaphore de sa génération, j’ai tendance à tout convertir en poésie prosaïque, à créer des discours sur toutes les méthodes de survie.

Le jour, mama Rosy me cause et me nourrit sans limite. Je me sens comme un Shiva avec des tortillas et des eaux fruitées dans toutes les mains. Selon elle, super dévote mais pas pesante, ce sont les oraisons de mon père qui m’ont conduit à me refaire une santé dans sa maison. A ce compte je me dis que ma mère veille aussi… Sans mère, toutes les mamans me cajolent. Sans enfants je suis une figure paternelle partout applicable. Sans adresse j’ai le sésame de bien des portes. Sans but je m’en découvre une infinité. Je suis obligé de rougir tant on me prend (évidement à tort) pour un sage errant. Obligé de bafouiller quand on attend de mes pensées qu’elles soient profondes, de mes répliques qu’elles sortent l’auditoire de l’ordinaire. On me prend pour ce que je ne suis pas puisque pour moi aussi « je » devient un autre. (coucou Rimbaud!) On exige de moi des courriers, des traductions, des sms, des lettres de « voyant », moi qui vais sans plus rien savoir que le perpétuel mouvement, moi le voyant vitré de lunettes noires.

Savoir attendre, patienter, supporter, regarder depuis d’autres bords, me file l’aura factice d’un Siddhartha de pacotille. Le temps s’épile à la pincette en me regardant trébucher, me péter les arpions contre des blocs inamovibles. Il sait que je sais que même si rien ne va plus, les jeux ne seront jamais faits, que les paris audacieux restent à faire… Qu’il est long d’apprendre que tous les instants comptent!  Mais la récompense est à la hauteur du travail fourni.

Acapulco est tapie juste derrière les rideaux rouges de ma chambre. Des inclusions de « goooooooooooooool » interminables dans ma sieste de grand marcheur. L’eau moite de la baie qui eût pu être un paradis ne m’inspire que la fuite en avant. Parait que c’était pire et que l’on travaille à faire mieux. C’est à dire…ils vont tout raser et reprendre à zéro? Il faudrait rénover Acapulco à l’ogive nucléaire… Comme l’Asie du sud-ouest, l’Amérique est fortiche pour gâcher des rivages inimitables. Les bâtiments se limitent à la marée haute, il faut grimper où l’on peut pour avoir un aperçu des eaux. Les ordures balafrent les promenades et tout le fric va aux quartiers de l’Acapulco « dorado » ou de « diamante » Sans commentaire pour le vieil Acapulco de ferrailles tordues.

Il reste quelques criques délicates, des flamboyants majestueux pour détourner l’inattention, des vues plongeantes sur les rochers vers lesquels, après un baiser à la croix, plongent les douteux rêves économiques en écarquillant les paupières comme pour exprimer la surprise. Et l’on se dit que jusqu’ici tout allait bien, et que désormais l’atterrissage sera percutant. Il faut voir Acapulco en passant, pour voir une cité qui essaie de renaître de ses cendres avant même d’avoir éteint son propre brasier. Rien à envier à Rio: il y a le bordel, les puteros, les miséreux, les ados cocacolisés, la graisse qui flotte dans les maillots, les torses glabres et le strass si laids en plein jour. Il y a le trafic, les trafics, les rénovations navrantes, les favelas, tout ce qu’il faut pour avoir tout faux.

Tout est perdu. Tout fut créé périssable. Plus rien ne nous transforme. Je t’ai vidé quelques bouteilles à la mer. Je n’ai jamais inscrit d’expéditeur sur mes S.O.S. Je voudrais que tu me retouches, que tu rapièces mon épopée, que tu me façonnes à la mesure de ta main dans ton atelier de monstres gentils. Révoqué par l’inquisition, retoqué par les censeurs du triste-savoir. Je voudrais jouer les pachydermes dans tes courbures de porcelaine, saigner entre tes dents de céramique. Je voudrais être modelé par ta méfiance de jeune jaguar, être celui que toi seule sait. Je tiens une garde basse, paré à balayer les inactions. J’ai toute liberté de m’en remettre à tes barreaux, dans le métalophone de ta cage à oiseaux, dans ton refuge de rapaces aux ailes déchirées par la répétition des voyages. J’ai su avant de savoir ton nom tes effets secondaires, tes effets désirables. J’écrirai tes hommages collatéraux, de petits mots du bout des rémiges, quelque peu calcinées par l’encre du soleil. Petits mots du bout des rémiges. Mégots d’histoires dans le grand cendrier du monde.

Puerto Escondido. Je me planque au pied des falaises ou sur une promenade de caillasses côtières. Je vide une noix pour remplir la mienne. Coco loco, le hip hop du cartel de santa me crispe les tympans. Je gratte les cordes de mon larynx sur une gamme océanique. Tout un régiment de rouleaux furibonds se lance à l’assaut des rochers, propulsant des instantanés d’écume rageuse, des fractales de fureur. La caboche fendue met à jour tellement de matières grisantes, de clartés-obscures. Je rumine lentement les glaires de la mémoire. J’effeuille le bord salé des marguerites, sirote la part du diable. Hora feliz/happy hour 24h/24, deux damnations pour le prix d’une. Après toute une nuit dans les tourne/retourne de l’insomnie sans moustiquaire ni courant d’air, et celle à venir dans le grand huit d’un autocar trans-montagnard, le traitement à base de margaritas et piñas coladas risque d’avoir des secondaires inattendus!

Comme chaque fois que je m’infiltre dans les terres, j’ai l’impression que le scalpel des transports me dissèque du ressac, procède à l’ablation de ma vie de rivages. Ceci-dit, si je puis cesser un instant de servir d’abreuvoir à tous les phlébotomes de l’état de Guerrero… Une tempête échevelle les vagues, impose son numéro à toute l’arène du ciel. Je monte encore le son pour conjurer le sort. L’afro-cubisme étend ses ailes de mérimba et de kora: « Voy a vivir a la luna, ya tome mis decisiones, solo volveré a la tierra cuando me den vacaciones. A la luna yo me voy… » (Ma décision est prise, je m’en vais vivre dans la lune, je ne reviendrai sur terre que lorsque j’aurai des congés. Moi je m’en vais sur la lune…)

La lune s’est savonnée dans l’océan. Les vagues moussent loin sur le large argenté. Lovée dans son sarong de stratus, elle donne des ailes à la marée. Le ressac s’y reprend à cent mille fois pour tenter de l’atteindre, pour attirer son attention. On traverse où l’on peut la ligne blanche des longues plages. Les surfeurs n’ont pas besoin de se sertir de néoprène. Apparemment ils se passent aussi de bon sens pour oser s’avancer dans cette lessiveuse infernale. La mer est tiède au fond des criques où elle se laisse plus commodément pénétrer. Chantilly du grand large, crème fouettée par les cochers de Poséidon. L’écume hennit, piaffe et cogne fort de ses millions de sabots.

« La mer, tirée par de grands chevaux blancs ». (Alain Borne.)

Puerto Escondido. México. été 2014

 

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.