082 A dada sur le penthotal

Oaxaca. Cachée au milieu de montagnes pluvieuses et d’une banlieue banalement tristounette. Son centre historique: Somptueux. Une invitation au paseo. Impossible de se presser. On déambule dans un gigantesque couvent. Faute de synonymes je suis obligé de répéter le mantra résonant des « patios ». Les patios, bon sang, je voudrais tous les emporter sous le bras, comme les tapis Zapotèques aux motifs hypnotiques. Mais pour ça il faut une maison! Une cité d’un seul étage et ses ouvertures ouvragées. Marchés grouillants d’activité et de chapulines, les sauterelles grillées. Monticules d’épices à six pattes. Heureusement il y a des tas de spécialités à essayer avant. Le mole, sauce inséparable des recettes, jamais identique à elle même, sorte de ras-el-hanout du coin. Il y a le chocolat sous toutes ses formes, les glaces odieusement peu chères aux centaines de parfums qui jalonnent ton chemin de bâtonnets. Les laits de maïs parfumés aux fruits tropicaux, les chilis virulents, le citron vert omniprésent.

La tradition culinaire de haut-vol des mamas adorables à tous les coins de rue se déguste en même temps que l’architecture, en buvant les ambiances. Dans la cathédrale en pleine eucharistie flotte l’exquise âcreté de l’encens, les chants liturgiques cul-cul naïf des ados de chœur qui ne cherchent même pas à cacher leur ennui, le cricri du hochet d’un marmot, et les échos de la place où un écran géant diffuse ce qui sera le dernier épisode du Mexique au mundial. Mélange étrange, mole sonore pilonné par les colonnes que je reçois comme toujours à mi-course, funambule sur le fil du juste milieu, au point d’assemblage de la civilisation sur un banc faisant face à la magnifique façade. (Je n’ai apparemment pas rendez-vous de suite avec mon destin, contrairement à un certain Carlos Castañeda, encore que va savoir…)

Choc esthétique dans l’église Santo Domingo. Le hasard a encore bien fait les choses, cette fois-ci surtout l’éclairage: J’en ai vu des dorures depuis mon départ, mais la lumière blanche qui entre à angle plat pour lécher délicatement les moulures d’or…divin! Le retable aurait fait crier de luisantes métaphores au bon vieux Dante Aglieri. Tunnel d’enluminures, entrée dans la matière sainte par un bien beau portail. Pas super coutumier des aumônes en petite monnaie, je partage en revanche la moitié de mes repas toujours surévalués avec les indigents. Il faut bien assurer là où le saint-père fait défaut, ou fait la sieste, ou ne voit pas bien les crevards sur le perron de sa propre maison, éblouit par les feuilles d’or et les soieries. Je fais une bonne action terrestre en l’absence d’intérêt céleste. Bonté antéchristique. « Que dios te pague », que dieu te paye… je vais essayer de compter d’abord sur moi seul! Les bénédictions me passent au dessus de la tête. Le don n’a pas d’odeur, sinon mon aumône aurait un goût de soufre. « Contient des sulfites » Hahaha!!! (Rire avec un bout de queue fourchue.) Si la comédie est divine, le drame, lui, est bien de chez nous.

Vol de saint-esprits sur la place entièrement baignée de soleil. La météo change comme sur une caravelle. Cour pavée d’agaves et d’arbres en fleurs. Le musée du gigantesque couvent est une bijouterie préhispanique. Je subtiliserais bien le crâne mosaïqué de lazulite, cette coupe en cristal de roche ou les bracelets d’obsidienne transparente, les colliers de jade, les boucles d’ambre, le pectoral de perles (« cœur de coquillage » en nahuatl.) Ça fait plus rêver qu’une vitrine de chez Cartier.  Plus tard on passe comme des millions de badauds notre circumambulation le long des 58m du tronc de l’arbre de Tule. On pense à un rocher chevelu, ou aux coiffes aberrantes des dieux toltèques.

Fumée humide des fabriques de mezcal, frises angulées des temples qui rappellent des motifs de la Grèce antique. (Va te faire anguler chez les grecs!) Tout est bien joli mais c’est encore mieux avec une bande de jeunots de Tijuana muy buena onda. Frauder l’entrée avec une carte d’étudiant. Je passe gratis mais à Mitla je m’appelle Emanuel Christian Bxxxxxxxx Cxxx… pas simple à retenir en cas de vérification mais c’est toujours un tel plaisir de marcher sur les pelouses interdites! Je joue au prof de linguistique de la faculté de basse Californie à l’ombre surchargée de piafs des deux millénaires d’un arbre vénérable, ou dans celle jamais désagréable des jeunes filles en fleurs, qui va ma foi pas mal avec mes nervures de bois mort et qui me change de l’ombre froide des jeunes femmes en pleurs. Délice de sortir du troupeau, de troquer le repas super cher pour touristes contre quelques paires de double XX d’un tripot à tapin merveilleusement rebutant.

On partage les maillots pour se glisser dans les piscines turquoises salées au calcium qui dominent les cascades calcifiées de Hierve el agua, dont le nom est lui aussi falsifié puisque l’eau est très loin de bouillir. On se réchauffe en avalant des watts et du distillat de cactus. Le mezcal blanc est surnommé le « suelta palabras », celui qui libère les mots, sérum de vérité dans une langue qui n’est pas la mienne. Mais il y a sans doute une promotion sur les absolutions dans les confesses en castillan. Ego te absolvo en mordant une orange trempée dans le piment. Oaxaca de nuit, de ce qu’il reste de jour, en se décollant les paupières devant un petit déj’ de général, en écoutant l’inopinée reprise de « la vie en rose » avec un accent mignon à se damner sans communion. La vie en rose… la vie en églantine, en Rosaline, en bougainvillées, en ciguë, en lavande, la vie en belladone. On dit qu’à Tijuana ils te droguent et te piquent tes organes pour les revendre au marché à la jeunesse éternelle américaine. Apparemment ils savent aussi te voler un bout de cœur sans même avoir à t’ouvrir le thorax…

Aujourd’hui il pleut sur la ville. Grasse matinée, grasse journée pour laisser refroidir la motrice. Littérature et chocolat chaud. Le baiser oaxaqueño se fait avec une moustache d’écume de cacao, après pas mal de café au mezcal…

« Un homme va au savoir comme il part pour la guerre. Bien réveillé, avec de la peur, du respect, et une assurance absolue. Aller vers le savoir ou partir pour la guerre d’une autre façon est une erreur, et celui qui la commet vivra pour regretter ses pas. » (Carlos Castañeda)

Ciudad de Oaxaca. Estados Unidos de México. été 2014

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