083 Ma recette favorite

Des brumes épaisses et moites transpirent du corps fiévreux du Chiapas. En attendant que tombe la manne touristique on part, bêche à l’épaule, sarcler les lopins de terre rouge où parfois ne tiennent qu’une vingtaine de plants de maïs.

Cañon del Sumidero. Au pied de verticales où rien ne tient que des épiphytes qui sucent le caillou mouillé, des barques de touristes en gilet pare-noyade qui feraient bien le trajet allongés sur des matelas flottants, si la rivière n’était pas un repère de crocodiles mastocs. Grappes de bébés glués entre eux sur les rochers. Les parents, mécaniques écailleuses implacables, font des siestes olympiques sur la couverture chauffante des bouts de plage. Les monstres gris, dangereuses sculptures d’argile, attendent avec une patience minérale que s’embronche un cormoran, un pélican ou un singe-araignée. Tous sont joliment agiles mais qui oserait prétendre que jamais il ne trébuchera? Qui parirait que les branches qui dérivent lentement sur le long fleuve tranquille ne sont pas des dragons gourmands avides de racler nos os?

Les parois splendides du couloir jardiné de vertige s’élèvent telle une vague. Ou bien est-ce le fleuve qui plonge la pente de millénaires d’usure? On ne sait pas trop, les moteurs surpuissants mixent les flots et les idées. Face aux à-pic d’un kilomètre de hauteur on se voudrait escaladeur ou plongeur de l’extrême. On voudrait s’accrocher pour de courtes pauses comme les vautours aux ascendants, comme les rapaces aux salades d’orchidées ruisselantes. La gerbe blanche d’une cascade, née du nombril d’une falaise, finit vaporisée par sa chute incessante. L’eau construit patiemment des décors de pierre, des collerettes de calcium. On contemple par en dessous le lentissîme plongeon, plus humectés par l’humidité ambiante que par les résidus de l’irréelle éclaboussure.

Chiapas, pierre sculptée couverte de mousse. Dans les plus profonds sillons passent les autocars, les minibus, les vans collectifs (parfois conduits par des ados…) et même du transport public en voiture. On s’adapte à la demande comme des arapèdes au rivage.

San Cristobal de las Casas. Terre de résistance toujours balayée par les puissants mais jamais totalement annihilée. Terre Zapatiste ou les révolutionnaires se retrouvent sur les tee-shirt made in China. Pas de passe-montagne ou de kalashnikov en vue, surtout des vagabonds européens qui viennent rafraîchir leur dread-locks ou lisser leurs plumes de bébé-chaman devant les 3000 télés du mundial. Avantage: les lieux d’intérêt sont désertés. Si le charme architectural va sans dire, autant je suis déçu par les rencontres ou l’absence de rencontre. J’ai du mal à me prendre pour un rebelle quand la rébellion devient un produit de marketing. Je suis certain que ces terres ont de beaux secrets de résistance, mais je suis aussi convaincu que la coupe du monde de foot est un puissant opium des peuples. Je comprends assez vite que pour bien faire il me faudrait revenir, refaire mon entrée triomphante. Heureusement il y a toujours les quartiers populaires défavorisés où l’on est certain de se prendre des pralines plein la brioche. Je crois qu’après le Michoacan, le Chiapas est un peu fadasse…

Redescente vers la jungle. Ocosingo, du Mexique plein de mexicains (ça change…) Une ville déglinguée, des indigènes qui te dévisagent, le marché bubonique, les chaussées fracassées, la misère qui ne sait plus où se cacher. Les relents agressifs de la chair des milliers de poulets fraîchement exécutés dans la touffeur du matin, les monticules de fruits, les jus et les déperditions allègrement piétinés. Le chaos des collectivos et des crieurs et, bien planquées au coin d’une galère d’orientation, les ruines de Toniná. Plus de tickets à vendre, du coup c’est gratis… (Quand le tiers-monde veut jouer à la paperasserie c’est toujours assez pittoresque…) J’écarte seul le rideau des brumes du petit matin sur le spectacle des 80m étagés de pelouse envahissante de la cité pyramidale. Une poussée des cuisses qui vaut son pesant de vertige sur les minces marches millénaires avant de dévaler vers la chaleur trop-picale et amicale de Palenque.

Encore un coin qui n’a à offrir « que » des ruines magnifiques, des cascades décapantes et des tacos juteux. L’hôtel est rempli de gazouillis, de lézards ramollis et de perroquets moqueurs. Norvégiens en sueur même le soir qui, sans mon invitation, auraient tout manqué de la succulente gastronomie mexicaine. Une british du genre Birkin qui en sait long sur les civilisations antiques (moi j’aime aussi la chair fraîche du présent). Un Népalais délirant suréquipé de mezcal… bref, de quoi voir passer les averses du soir avec une sérénité délicieusement chaloupée.

Je continue de faire le guide-interprète exhalté, comme avec la juive-allemande du siège d’à côté. Tous nous prennent pour un couple quand, pour une fois, je suis on ne peut plus sage. Marre des jeunettes qui mettent à mal l’équilibre fragile de leur couple à distance, marre des Allemandes qui on un chéri en attente au pays. (Surtout que le sien est prof de tae-kwon-do… faut pas pousser…)

Amalia pensait maîtriser l’español jusqu’à se retrouver entourée d’Argentins et d’Ecuatoriens tous adorables mais sans pitié pour les débutants en castillan. Auto-stop qui termine en quintette d’hédonistes. Melaní nous faufile en fraude dans un cenote idéal, y’a même un jeune croco d’un petit mètre qui parcourt les mangroves alentours. Etonnement nous sommes les deux seuls à nous baigner dans la coupe scintillante saupoudrée de sucre glace. (Ce que je ne ferais pas pour suivre les femmes…)

L’inégalable mer des caraïbes nous catapulte de beautés en beautés. Les poitrines dorées et les sourires paisibles de la communauté hippie, le maté, les colliers et les yeux translucides de la merveilleuse recette argentine. (Décidément ma préférée.) Plages de poudre de riz, océan de lait lyophilisé parfumé à la fraise rose des récifs coralliens. Les mayas de la riviera la vivaient plutôt bien. Nous aussi. On est en famille avec doña-Lucía qui bavarde à n’en plus finir et fait de Tulum un endroit impossible à laisser totalement derrière soit. Elle ne démord pas que je suis Italien, me fait cuisiner la pasta, m’accapare parce que je suis l’un des rares hôtes à pouvoir comprendre son accent mâchouillé de maya-quiché. Génial d’avoir accès aux indigènes dans ces bastions de tourisme international.

Parfois on ne veut pas mettre de mots sur les merveilles, elles parlent tellement bien d’elles-même. On aurait peur de salir la perfection avec du blabla superflu. J’en ai vu des rivages de rêve, des paradis de cocotiers. Mais presque toujours depuis des îlots semés en mer. Ici le continent est outrageusement charmant. Le littoral du Quintana roo t’interdit de partir. Dix ans de paresse ici ne seraient pas du temps perdu, loin de là! Mais d’ici peu les promoteurs privatiseront les derniers bouts de plage et un autre éden sera perdu à jamais pour les moins que millionnaires…

« Je voudrais que la terre reste un gibier dans les dents du soleil. » (Alain Borne)

Tulum. Quintana roo. México. été 2014

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