084 Miroirs à double fond

Akumal, la mer étalée au rouleau, lissée par les cyclones. Je bois à même le bain révélateur ce que la masse persiste à photographier. Tempête solaire sur le grand champ de turquoises. Je ne savais pas l’atlantique capable de ça! Tortues, barracudas et raies-aiguillon, balet de poiscaille colorée et surtout mes chéris les coraux allongés dans leur bain chaud.

Gran cenote au petit matin. Grotte-piscine bruissante de chauves-souris et d’hirondelles. Les iguanes gratouillent le compost de fleurs tropicales. Entrer le premier dans un palais des glaces liquide, nager dans un miroir à double tain, dans des baignoires à double fond, est une expérience inoubliable. Rien à dire que des soupirs d’extase. On ne sait plus qui stalactombe ou stalgmonte. Mirages subaquatiques et virevoltes dans l’eau faite lumière, ces puits de cristal purissîme ouvrent les fenêtres d’un monde intolérablement romantique. La jungle coule au bord de ces bassins miraculeux. C’en est trop, il faut m’arracher d’ici au pied de biche, d’autant que le coin regorge de gazelles bikinisées.

D’avis de nombre de voyageurs au long cours, la péninsule du Yucatán est un trésor inestimable, un des endroits les plus sublimes de cette planète, malheureusement aussi l’un des plus périssables, comme marqué au fer rouge d’une date de péremption prochaine. Iguanes et papillons, naïades et compagnons, j’essaie de ne pas oublier que la haute-saison doit être insupportable, ainsi que les gazelles de retour à leur routine en anorak, et cependant…

Toujours les célibataires dans l’expectative et les couples qui se prennent la tête au paradis. J’ai fait le gosse à sculpter toute une cité sacrée dans l’incandescence du sable blanc. On me visite de loin, Russes et Amerloques bedonnants dans une même internationale de la bière sont obligés de descendre de leur transat pour venir la photographier. Seul sur un tas de clichés, comme souvent, entouré comme seuls savent l’être les solitaires.

L’ami écuatorien, du genre facétieux socratique, pose des questions comme des sentences. Où et comment je me vois à soixante ans? Putain, je n’en sais foutre rien, je ne me vois à vrai dire pas. 25 roulettes russes, 25 bougies dans le chargeur, 25 étés seulement, 25 tours du soleil, 25 élipses vers le bout du souffle. Dans 25 ans je ne sais pas. Dans 25 heures je serai loin et je ne sais pas encore où. J’achèterai le billet qui viendra…

Ce qu’on peut me mitrailler de questions, ce que je peux manquer de réponses! La ronde des rencontres devient une feria trépidante que seule la mort pourra reposer. Entre les mexicains généreux et affables et les voyageurs qui te poussent à l’échange, la farandole étire les bras, croise les mains, serre les doigts et tournoie, tournoie, tournoie, tournoie, tournoie… La félicité centrifuge éjecte les toxines et les angoisses. On se répartit les tartes de destin indistinct, les raclures de jeunesse sur le chemin.

Génération chargeant dans ses chariots supersoniques, pionniers du néant clignotant des LED de l’incertitude, sur la route de crête, en grand écart sur l’oscillation permanente. Les yeux divins des cenotes où les muses n’ont que des fleurs de nénuphars pour se cacher, où les amitiés, même ultra-fugitives, éclaboussent les monstres. Nuits chaleureuses où la lune pleine est une pierre brûlante dans le foyer éteint du jour. La chute des reins, la montée des rires, les éclats de rhum cubain, la glace qui se liquéfie autour des assiettes de fruits. Le genre d’instants parfaits qui égayeront mon lit de mort.

Mérida prend le relais à pleines mains et perpétue la mélodie du plaisir qui t’hyperventile ou ne te laisse pas respirer. L’orage et l’amour menacent à tout instant. Les places immenses, à la dimension du paseo du soir, les arbres bouillonnants de piafs, porte-voix d’oiseaux hystériques. La musique gicle de tous les bars, je m’empêtre encore dans les filets italiens, comme si je n’avais pas appris le bon langage, comme si le destin se voulait illisible et assénait ses messages dans un codage juste voisin du mien. Mais j’ai des facultés d’adaptation surprenantes et la science linguistique se peut décidément pratiquer de manière passionnante.

Collé au cul du temps perdu, réalisé comme une rosée sucrée sur les vitres pas toujours transparentes, je laisse des traces de nez, de joues gonflées, je salis les vitraux qui voudraient nous faire lire une histoire simplifiée, un récit pour les attardés. Fenêtres scellées à la résille de plomb, vitres, glaces et glaçons, c’est du pareil au pire. Ouvrez-moi les vitres du monde, que le vent s’emporte et nous accélère, qu’absolument plus rien ne vienne endiguer son évasion, sa chorégraphie de tourbillon.

On a pris mes confiteors pour des poèmes, on s’est planqué derrière des commodités romantiques, on a essayé d’assouplir mes poings d’exclamation. Si l’on écrivait pour communiquer je crois que ça se saurait! Je continue pourtant de me taper aux carreaux, aux claviers, de composer des opéras dégoulinants dans la buée, à l’envers de l’autre côté d’une baie vitrée sale, à l’envers et contre toute logique. Je parle depuis le présent, je m’adresse à tous ces moi qui me composent et me composeront, cloués dans le passé ou doutant dans l’attente. Le message est confus, illisible, il est ce qu’il est, il est la carte pas bien claire de la route que j’entends suivre, coûte que coûte, doute que doute.

Mérida où l’on reste tous plus que prévu, et pas pour Chichen-itza dégueulassée par les groupes de bus touristique et les vendeurs ambulants-horripilants, marchants du temple où, à mon avis, l’on n’a pas suffisamment sacrifié d’imbéciles. Bienheureux d’être entré gratis pour témoigner rapido du désastre. Non, on reste ici pour l’ambiance, le yoga, les galettes, les glaces et les gambettes, parce qu’on ne veut pas laisser à perdre les fruits du partage, parce que trois virgule cinq milliards de merveilles promènent sur la croûte sacrée de la terre et que pas mal d’entre elles passent justement par cet hôtel. Les véritables merveilles de ce monde je les ai serrées dans mes bras.

Anecdote amusante d’un auto-stop de pro: Viviana croyait que je blaguais en lui proposant une virée en Cadillac, caisse qui s’est effectivement arrêtée! Un vieil hippie américain nous amène à destination dans son carrosse au charme désuet, et je passe pour le boss du pouce. Ça change des pick-up bringuebalants. On glande comme des sudoripares dans le ring de flammes du Yucatan, on se réfugie dans les cordes des hamacs, on additionne au feu du ciel le pétrole lampant des cocktails inflammables, le comburant des relations intimes ou pas, les marches folles et la chaleur humaine. Le rock progresse vers l’électro, le jazz et la samba se font des passes magiques.

Veracruz tient pas mal des promesses perdues par Acapulco. Cieux incendiaires, foule bigarrée des vacanciers, promenades portuaires et placettes sublimes où tout se danse. On débusque les orchestres à l’oreille, on tamise le centre historique pour trouver des pépites de salsa cubaine, des trottoirs secoués de marimbas et d’accordéon, des micro-bars où s’entrechoquent les choppes et les hanches. On se révérence tout glissant de cette sueur si douce, puis la croix des chemins écartèle les compagnons de route: Viviana va se lover dans les rouleaux du pacifique, goûter le cacao de Oaxaca. Moi je file mon coton détonnant vers le centre. Va savoir si un jour je ne prendrai pas quelques-unes de ses leçons de piano à Rome. (Tant que je n’ai pas besoin de ses capacités en droit pénal…) En tout cas je ne la suivrai pas dans son inconstance, j’ai bien assez à faire avec la mienne!

De même ne pourchasserai-je pas Laura, ni Samantha, Evelyn, ou Christiana à travers ces états-unis du sud qui nous désunissent parce que je vais à l’envers des chemins conseillés par le foutu lonely planet. C’est le lourd tribut à payer de qui décide d’aller à contre-sens et sans freiner. Les pulsars à peau douce, les météores aux sourires étincelants passent à toute vitesse et vont se perdre dans les ténèbres turbulentes. Le souvenir boiteux, la mémoire tuméfiée, le palpitant sur une broche très près des braises, je sers le vide, et le vide me le rend bien.

« Sur les chemins sans risque on n’envoie que les faibles. » (Herman Hesse)

Veracruz. México. été 2014

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