085 Armé de mots

Retour dans les terres mâchonnées par la tectonique des plaques. La jungle vertigineuse, les cañons où personne ne passe, le coton déchiré des nuages qui ferait croire que tous les sommets sont en flammes, que l’éruption terminale à commencé. La lumière joue avec les panaches de peluche. Le Mexique se fait une beauté néo classique, Europe centrale avec des inclusions de yuccas géants et de palmes. Un de ces endroits où tout pousse, où les vaches ont le choix des ombres sous les pins contorsionnés et les longues pages vertes des bananiers. Les sémaphores vivants des arbres de joshua me parlent du désert de Mojave, messages de l’un de mes siècles passés qui tintent mes rêves du codex de la peau bleue d’encre de Melissa.

Puebla est belle de bas en haut. A l’image de l’adorable brésilienne qui ne partage, hélas, que ma chambre. Aux magnifiques façades grimpent des carreaux de terre cuite, parfois alternés d’azulejos inestimables. Capitale de l’esthétique coloniale qui ferait rougir moult villes historiques du vieux continent. Clochers ajourés à la gloire des courants d’air, coupoles vernissées où se mirent les volcans. Les perspectives sont saisissantes, les petits immeubles s’alignent comme autant de palaces colorés, bourrés de moulures et de fers forgés. Je n’ai certes pas tout vu mais j’ai rarement vu un centre ville aussi beau. Tel le chef-d’œuvre d’un seul et même urbaniste, il y a l’unité combinée à la diversité, l’un des ingrédients de la beauté. Si le destin me prête vie et voyages, je serai bien content de comparer ces merveilles à Venise, Jodhpur ou Istanbul. Puebla, bien qu’à part sur le territoire mexicain, mériterait des jours d’errance que je n’ai pas… quoi que!

Ça devient une blague d’ajouter des nuits au compteur de l’hôtel. Je comprends pourquoi les cars pour ici étaient bondés. Même élargis trois fois les trottoirs seraient encore impraticables. Convento Santo Domingo. La chaire en marbre façonnée en azulejos géants est à elle seule un trésor. Puis se profile le retable et la chapelle qui pourraient remplir (et justifier) tout un musée. ¿Sommes-nous à l’intérieur des mécaniques des cuivres célestes? Petite église de Santa Maria de Tonantzintla, banlieue de Cholula, une pépite de bois flotté trempée dans l’or. En bonne place pour la compétition des exubérances de l’art religieux.

Il se passe toujours quelque-chose dans les églises américaines. Rien à voir avec le vieux continent. Personne n’entre pour cause de mariage, surtout pas les badauds en short, à part le long gars en chemise et pantalon noir, votre serviteur, à qui les officiants font place, trop bien! Depuis le village engourdi dans sa quiétude, une vue panoramique sur les volcans qui semblent tourner tout doucement autour de la vallée écrasée par les soleils d’altitude. Le Popocatepetl fume paisiblement sa pipe de vapeur, envoyant de rondes volutes dans le ciel peint au rouleau.

Défi de chant dans une cantina on-ne-peut-plus locale et on-ne-peut-moins touristique. Tout du long je ne cesserai d’être conscient de la rareté et de la richesse d’un tel instant. Un des sommets de ce que sera ma vie, genre scène de film de Tony Gatlif: Faut en vouloir pour se lancer à 3h du matin au milieu de Poblanos qui hurlent plus qu’ils ne parlent et qui, sous des airs un peu brute d’ouvriers alcoolisés par la routine, cachent des amateurs avertis. Le chant est une institution ici, pas moyen de faillir. Le jury des inconnus qui te tapent dans le dos, les amis d’une heure qui s’écartent pour te laisser t’époumonner, le tribunal des prunelles flamboyantes de Klara qui finira par s’émouvoir (et dieu sait si on n’impressionne pas si facilement une souris du nordeste brésilien), les gorges déployées des brunes aux rires étourdissants.

Tout ce monde rugissant entoure notre trio guitarre-voix-cerveza. Mon larynx colore de cante hondo les très grands classiques mexicains. On me « traite » d’Español, de Sévillanais, de gitan. C’est évidement très très exagéré par les rondes de mezcal mais l’audience est conquise. Le guitariste me montre les frissons sur ses bras; ça vaut une tournée de plus et des sourires pleins de désir en Portuguais. J’ai 15 mn d’une gloire qui n’a pas de prix, un moment qui justifie bien des luttes et des résistances douloureuses, un soir que je ne troquerais pas contre la plus belle des médailles. Tentatives de mixage français-anglais-brésilien (encore « la vie en rose » qui les ravit) le moment se répand dans tous les sens, la vie nous offre un peu de pente, les applaudissements, la joie sur les visages sont comme des écussons de bravoure et de victoire cousus sur ma chemise noire. Il me semble avoir fredonné toute l’année rien que pour en arriver là.

La guelaguetza, grosse fête traditionnelle oaxaqueña, inaccessible sur place, a eu la belle idée d’exporter quelques-uns de ses danseurs et musiciens dans un magnifique parc de Puebla. On célèbre l’identité et l’entente inter communautaire des peuplades indigènes en dévastant les stands de tortillas et en buvant des hectolitres d’eaux parfumées aux couleurs du drapeau, les trois mamelles du Mexique: Breuvage vert-épinards de chaya, horchata (lait) de riz, tisane d’hibiscus (le bissap du Sénégal) dite eau de Jamaïque.

Dimanche tout doux, tout soyeux sous les promenades ombragées. Mexique qui vaut son pesant de tissus, son pesant de pigments, de piments, de jupettes. La tendresse tranquille des locaux désarme les touristes pressés d’en finir avec leur planning effréné. Moi j’ai appris de longue date à ralentir et j’ai, dixit ma camarade italienne, totalement intégré le rythme mexicain. Je prends ce qui ne l’est pas dans sa bouche pour un beau compliment! Les célébrations villageoises, ma foi assez jolies et pas encore disneylandisées, me rappellent le revival traditionnel occitan. Peau de cannelle, longues tresses enrubannées et taille de guêpe-tueuse, les arlésiennes d’ici ressemblent à ces figurines de sucre qui trônent au sommet des gâteaux. L’ombre des sombreros est dérisoire sous le feu nourri du ciel. La nuit étale son cessez-le-feu et remplit de lampions les rues sublimes. Puisque « ma » brésilienne est introuvable je déambule en compagnie d’un allemand en comparaison de qui je n’ai encore rien vu du monde. C’est bon de partager les craintes et les doutes propres aux voyageurs.

Lucha libre. Parodie de combat, pastiche de la lutte ridicule entre bien et mal, que la sueur et les prises de force rendent difficile à différencier. Par delà juste ou faux, au delà des « techniques » ou des « tricheurs », une leçon pour apprendre à encaisser la violence, pour rire de ses coups et blessures, pour ne pas oublier que les plus tarés ne sont pas dans le ring. Les catcheurs sont les clowns d’un monde en perdition, d’une foule qui préfère applaudir à tout rompre le mensonge mis en scène plutôt que de croire aux masques des serpents politiciens. On s’oublie dans les hurlements, on oublie que tout, absolument tout est illusoire. Les cris de guerre de « chinga tu madre » et mille autres délices de syntaxe se répercutent dans l’arène superbement vintage qui mériterait d’entrer au patrimoine culturel avec son panel de tarés. Tribunes grillagées, rangées de sièges en ferraille entre lesquelles plongent et se prolongent les disputes acrobatiques. Les grosses bêtes de combat font virevolter leurs centaines de kilos dans l’air vicié de cris, de tambours, de klaxons.

Les types venus en couple n’osent pas boire des yeux les pin-up irréelles qui viennent en pâture aux regards compter les rounds de faussaires. Moi je pourrais me battre rien que pour elles. Klara ne m’en veut pas, elle qui venait dubitative aux combats crie contre le nain costumé, pour le lutteur gay ou le dégueulasse qui salue en envoyant au public la sueur de ses aisselles. Elle se régale de l’absurdité et de la grandiloquence des menaces. Sa gorge sombre et ses flancs convulsés en arriveraient presque à me détourner du spectacle irrationnel et tonitruant. Sa main me serre et transpire sur ma jambe; je suis obsédé par des idées encore plus crues.

Sur la route de Cuetzalan, « le lieu des oiseaux colorés » en Nahuatl, la plaine talochée de verts tendres, et tout le long la découpe parfaite du « Popo » sur le ciel sans autre tache que celles de son panache. Mini parcelles de culture d’avant la mécanisation et la monotonie du remembrement. Une campagne comme on la dessine dans les livres d’enfants, mais avec des agaves et des iguanes au lieu des chats et des pommiers. Village croquignole qui nous séduit dès le marche-pied du bus. Ruelles de gros pavés, de la typicité comme on la cherche parfois en vain. Des habitants adorables, des cascades où je joue au paradis flanqué des deux Èves Klara et sa copine Carolina, sans la compagnie desquelles cette déviation impromptue n’aurait jamais eût cet arôme inoubliable.

« Entro cantando, como con una espada entre indefensos. » (J’entre en chantant, comme avec une épée au milieu de gens désarmés. Pablo Neruda.)

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