086 Fondre de plaisir

Pendu à tes lèvres, comme si le monde manquait de cordes. On se fait des romans presque impossibles. Mais c’est dans les « presque » et les « va-savoir », dans les « si » les « sait-on jamais » que se planque le mieux le destin. Alors on doute, on tente, on goûte. On mise tout ce qu’on a été sur des tapis de coton piquant psychédéliques. On se met en bouche, on se met en joue, on se met en rage. On se met a jamais en chemin, on marche en travers de la route. On se rit de ce que l’on est, on rit donc pour un rien, on rit pour de bon lorsque l’on juge qu’on a suffisamment pleuré.

Je suis assis sur une portion de l’océan. Le soleil se pose juste sur mon front. Je contiens le déluge mieux qu’un barrage. D’une main j’ai ouvert 80.000 portes, je peux sauter entre les étages et manipuler les langages. J’embrasse les canons sur la bouche, me pends aux lèvres des volcans. Je promène partout dans mon costard d’obsidienne. J’ai un collier de graines comme des balles, déjà perlées de sang. Un petit bonze d’argent grimaçant me tapote le plexus solaire, dispersant ses ions positifs, rythmant ma débâcle à deux pieds. Mes glaces ont cédé, le dégel est général. Je sais nager en plein mirage, trouver des matelas de pierre, des futons de fortune. J’ai vu des papillons plus gros que des oiseaux, des piafs plus colorés que des trousses à crayon. Fils unique d’une folie lumineuse et d’un spasme de résistance, je sais me faufiler entre les crevasses urbaines et les marchants de neige.

J’aime bien l’odeur du cirage; quoique n’ayant pas de souliers. Je bois les ambiances des places où sur des trônes cradingues les élégants se font remaquiller les semelles. J’aime bien lire les menus super chers et me contenter d’une tortilla de maïs bien chilada, brûlant de piment et de citron vert agressif. J’aime bien m’imaginer que j’ai le droit d’emporter un tableau ou une pièce de chaque exposition. Je trouve les femmes encore plus belles dans les allées silencieuses des musées, quand seules conversent nos respirations face aux chef-d’œuvres qui nous rapprochent.

Il m’arrive d’être heureux, de siroter mon karma à courtes lampées. Je suis souvent content d’être inutile, de ne pas contribuer aux avancées du progrès, de la société ou des arts. J’aime les écrits parce qu’ils se peuvent effacer. Je suis éphémère et ne vois vraiment pas pourquoi je devrais rêver de durer. Le temps pue de la gueule et n’est bon qu’à momifier nos plaisirs. Le droit chemin est le trajet le plus court vers le cimetière. Permettez-moi de zigzaguer, de tziganer, de gazouiller, d’user un peu la touche du Z.

Lorsque je ne sais plus où aller je laisse à rouler mes rotules dans la pente la plus douce. Presque certain de pouvoir retrouver l’hôtel ou la casba des copains, convaincu qu’au retour la pente s’inversera comme une balançoire, ou qu’un désir tout neuf me portera. Tous mes pas sont des pile-ou-face, les pièces qui tintent dans mes poches dix fois recousues sont les jetons d’un loto sans cagnotte. Micro-places presque privées où rien ne se passe, où les heures transforment les ombres. Le soleil couchant épice le ciel. La vie est un enseignement dont on ne sait vraiment pas quoi faire. Ecole de résistance (à quoi?), leçon de renoncement (à quoi?). Toutes les définitions de l’existence en font un état transitoire et la tendance généralement acceptée est qu’il faut « en faire quelque-chose ». Je jette un œil interloqué aux lycaons du quotidien qui attendent de me voir faillir. Les incertitudes tournent au-dessus de mon ciel, serres aiguisées, un odieux rire moqueur dans le larynx. Au lieu de construire mon futur en dur, moi je dresse des tentes, des tresses de branches, des hamacs en filet de pêche, et je me pends à tes lèvres… comme si ce monde manquait de cordes.

Grappes de raisin, d’apôtres et de chérubins de grès rose. Pâté de sable finement ajouré. Cathédrale de Zacatecas. Des épées de glace à s’enfoncer dans le gosier. Le centre paisible, quand on n’y défile pas en zigzag au milieu de la belle fête des danses folkloriques du monde. Saugrenu de voir tourbillonner les délégations de Corée, Bangladesh, Finlande, entre deux groupes des états mexicains. La tiédeur émolliente de l’été d’altitude. Le cul sur un perron de San Luis Potosí, j’écoute, ému, un aveugle qui a choisi de chanter « tus ojos », où l’auteur (et donc l’interprète) larmoie qu’il voudrait, rien qu’une fois, revoir les yeux de sa belle. Il y en a un paquet ici. Barbies brunes, beautés affinées comme des meurtrières. On s’imagine un mariage dans le désert. Le désert, le désir, le dessert, l’addition des sourires, des principes de précaution sanitaire, quelque part entre le baiser et l’herpès.

Dortoirs militaires où le somme ne fait que passer. Elles sont si belles les femmes des autres. Le rôle d’amant est au mari ce que le rôle de tonton est à celui de papa. Carence de sérieux. Non-engagement décisif. Maladresse manifeste et appréciée ainsi. On manque le meilleur et le pire. On n’a que ces instants précieux qui te laissent essoré sur le rivage du souvenir. Ca fait comme s’agripper à un meuble d’ébène ciselé du XVIIème pour ne pas couler. On ne participe pas vraiment à la course, on pédale en parallèle et sans dossard. Sans registre ni inscription, on court sans espoir de médaille, l’oubli nous est rendu en petite monnaie. On doit se contenter de la pépite de l’instant fugace. C’est un état de l’âme qu’on ne peut agrafer aux paperasses officielles. Ca n’est pas aussi cool que ça en a l’air, est ça tombe bien parce qu’il en est ainsi de toutes les manières de vivre. Les parents et les mariés dégustent aussi, je le sais bien.

La cumbia soulève les sens à rebrousse-poil, donne un relief artistique à nos modestes (et donc impensables) exigences. Serpents tortillés sur les braises du désir. Le bruit de fouet des promesses qu’on ferait mieux de siffloter. Les mots de trop coincés entre les verres qui s’entrechoquent. Les rumeurs qui polluent de loin nos apesanteurs. Suturer le cœur avec des points de mezcal. On court les bars musicaux entre les fusées d’artifice, les stands de maïs et de flammes. Puisque le monde manque de sérieux, nous aussi!

Museo Coronel. Couvent décharné par les ans. Ballet zen des beaux arbres entre les os des arches. Dans la splendide carcasse historique, entre les côtes de ce rorqual de pierre, le défilé figé de milliers de masques tous magnifiques, effrayants ou burlesques. Carnaval statique de figures tordues, de démons tressés de serpents. Bestiaire bloqué dans sa manifestation délirante, monstres surpris en flagrant-délire, pris sur la fête. Mascarade qui révèle nos farces cachées, les vérités à langue fourchue, processions de joie violente, de sourires édentés, écumants, graffités au gaz hilarant. Ailleurs on se prend une gorgée de Miró, Kandinski, Picasó, Goya avant de reprendre la route des stands de galettes savoureuses.

Carolina veut voyager avec les lèvres, et moi je n’ai jamais autant aimé les préjugés: French kisses contre les murs effrités par les rires. Doux baisers d’au revoir dans les nuits vampiriques aux portes du désert. Je fais mon possible pour tenter de reposer un peu avant le prochain grand pas dans le vide: Mes plans, qui ne cessent de changer, ont pris une saveur un peu différente. Faute de pouvoir rallier les copains de la côte pacifique, je me suis dessiné un projet pas dégueulasse. Non content de me faire des amis formidables je me fais aussi des envieux: Un mois à Cuba avant que le dueño Castro ne passe l’arme « à gauche ». Après ce sera à coup sûr un autre repaire de yankees qui s’empresseront de semer les rivages de dollars. Ils ne sont pas fous, pas tout le temps, tu dois acheter le billet de retour sinon tu n’entres pas. « Retour », à Mexico pour le moins. Je ferai mes salutations au continent depuis la capitale, depuis « la ville des villes », de petits ronds autour de la quadrature de la cité tératogène. Ce sera difficile, tellement que peut-être je n’en parlerai même pas.

Stand d’un vendeur de paletas, des glaces à l’eau succulentes qui sont partie de la diète quotidienne dans tout les pays. Pur jus de fruits congelés, ces bâtonnets fondent à toute vitesse dans l’atmosphère de four à pizza. Slogan merveilleux, haïku au marqueur sur un bout de carton:

« La vida es como una paleta. Si la disfrutas se deshace. Si no, tambien… » (La vie fond comme une glace à l’eau lorsque tu t’en régales,  et si tu ne t’en régales pas, pareil!)

Zacatecas. México. été 2014

 

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