087 Plexus solaire du globe

Le gros piaf A320 lâche la noix de la terre. Plus rien alors ne la retient. Elle se suspend un court moment à la couche sale de la basse atmosphère puis se perd pour, va savoir, se fracasser sur le sol dur de l’univers. Même en maquette ciudad de México est immense. Pris en sandwich dans le dessus/dessous des bleus sans fin, le gros oiseau à 320 mille milles des sociétés recherche les éclats de la terre brisée. La liaison ciel et mer est indiscernable, estompée par un pâle frottis de brume. Sérénité au kérosène.

Nous flottons dans une toile de Joan Miró. Je vois naviguer dans le vent les mariés de Chagall. Bleu est le temps, Dieue est bleue dans sa robe bleue. Nous sommes les prisonniers du bleu, capturés par l’azur. Plus de repères où s’appuyer. L’engin patine dans une purée de cobalt, le pif planté dans l’éther mentholé. Les turbines brassent de l’air, l’avion n’avance plus dans le saphir volatile. Je descends par la porte opposée m’asseoir sur les ailes, demande à faire taire les moteurs désormais inutiles. J’ai mon grand cœur mal accroché et les jambes dans le vide, pour autant je n’ai pas trop peur: Sans doute par habitude… Avec le sérieux des autocollants j’ai recollé un genre de Kandinsky amusant que les passagers les moins cons applaudissent. Je me détourne, oublie les faces étourdies plaquées aux hublots. Qu’ils se noient dans leur jack-cola ou leur pepsi-daniel’s. Le bleu s’est veiné de turquoise, le monde est un œil de poisson. Un banc de sable annonce la dérive d’un rivage.

J’ai tendance à préférer la terre quand elle est émiettée sur l’océan et précuite à l’eau tiède, elle paraît plus facile à déglutir. On me fait signe de rentrer par la porte apposée, qu’on va procéder à l’atterrissage. Un processus bien tarabiscoté. On pourrait se contenter de plonger au lieu de se ceinturer à de stupides rangées de sièges. Ça ne leur dit pas trop de laisser se disperser le triangle d’oies sauvages. On doit se regrouper en dépit de l’espace immense pour tous passer par le trou de serrure des douanes. Ils ne veulent surtout pas de nos avis éclairés par les hauteurs ni de nos meilleures idées pour décorer ce siècle. Ils réclament de l’identité, des numéros sur un carnet.Je pourrais leur montrer mon exemplaire du Petit Prince à la place du passeport mais ils vont se mettre à le tamponner en tous sens et, devinez quoi, je suis prêt à parier qu’ils n’ont pas un seul tampon de mouton. Même pas la peine de demander…

Le document est irrecevable. C’est pourtant le chef-d’œuvre d’un aviateur. Pour entrer dans ma tribu ce serait plutôt un sésame très apprécié. Après l’avoir lu et relu peut être une fois par an ou plus depuis que je suis en mesure de le décoder, je voulais voir ce qu’il en est en castillan. Et bien, snif, glups, il tire aussi des larmes en español, comme un magicien tire des manches de son smoking des nouées de foulards multicolores. Tant que le Petit Prince me bouleversera, je saurai que je suis en vie, que cette vie est en moi, et qu’en dépit de leurs efforts, cette vie là n’a pas de prix. (25 pesos l’exemplaire.)

Partie de bluff bien rebutante avec un connaud de la police aéroportuaire de sa mère. Je suis hautement soupçonné d’être un vilain narco trafiquant. « Lo veo en tus ojos. » Pauvre vermisseau élevé au rang de dominant par une plaque d’emmerdeur professionnel, si tu pouvais véritablement lire dans mes yeux tu vomirais tes tripes dans leur tempête. Fouille mon bagage caniche de foire, tu n’es pas de taille pour la psyché. Habituelle galère pour s’évader des aéroports, pour trouver une chaumière dans les capitales effrénées. J’arrive enfin dans La Habana, et le premier réflexe serait de se tirer aussitôt. Puis on s’y fait parce qu’on se dit qu’on ne va pas rester.

C’est pittoresque et tout mais la carte postale doit être drôlement bien cadrée pour pas monter l’ampleur du délabrement moral, social et architectural. Hieronymus Bosch avec des palmiers qui poussent dans le compost d’ordures et de culture révolucionarisée. Il y a des trucs et des gens chouettes mais on ne voit pas bien à cause des types qui tous les 20m essaient de te vendre des pré pubères ou des Montecristo. Il y a certes ici une esthétique difficilement imitable, (heureusement…) un cachet typique qui te reste en travers du pharynx et que tu apprécies quand tu réussis à sauter les cent haies des arnaques. Les routards près de ce qu’il reste de leurs sous sont mis à rude épreuve.

Habana désossée, décharnée ou trop grasse. Habana de la mixité, des édentés, la trinité des trois monnaies. Cuba au bout d’un monde qui t’embrouille, se débrouille. Habana comme on peut, de rhum et d’envies contrariées, avenues de passe-passe et magie en chantier. Cuba vit à débarque, en rodéo sur l’embargo. Cuba de Buicks, Cuba de broc, repeinte cent fois comme un rafiot. Eclat d’une Afrique latine, longue griffe féline. Ta négritude nasillarde, ton soleil droit comme un couteau. Sueur suave, l’encre des caraïbes, spanish ou noire de seiche, coule entre le mini-short et le canon des cuisses, comme un fusil à mèche.

Ici on se sent loin. Mais « être loin » ne me signifie plus grand-chose, ou bien s’applique à tout. Si je commence à penser que je suis loin je vais me demander: de qui, de quoi, de quelle? Je vais me mélanger les hémisphères, je vais écrire comme quoi je l’ai toujours été. Je vais me lancer à parler des morts et des amours, je vais en dire long sur les yeux et les cœurs. Je serai loin de comprendre et d’en finir, loin du compte et des côtes, loin du but, vu de loin, loin s’en faut, un sans faute loin d’être parfait, dans mes lointains ailleurs.

Ailleurs, ailleurs, ailleurs…ou rien. Rien que loin, moins que rien, en la nada de la Habana, ondulant tel un ballon-sonde dans les nervures brûlantes des Caraïbes, sur le plexus solaire du monde. Entre deux portes, le couloir des pensées, dans cet espace restreint que laissent les écouteurs. La maison, équation à 3 entrées, et autant de sorties. A chacune sa destinée et le casse-tête des possibilités. Les quartiers qui permutent, les façades colorées, le monde mis au carré, rubik’s cube insolvable que tant de mains auront en vain manipulé.

J’essaie d’écrire, de chopper les mouches à miel de l’inspiration, de les écraser sur le carnet. Le temps, réduit à mon échelle, avance tout doucement. Les minutes piquées aux brochettes des pendules rôtissent sur le grill du cadran jusqu’à l’heure de la mélodie tropicale. La pluie pianote sur le clavier de mes orteils. Tous se retournent en quête d’un autre coupable. Mais nous faisons ce monde, la solution est bien cachée en nous, et dans les librairies boiteuses mais fascinantes de la capitale. « El remedio del hombre es el hombre ». L’homme est le remède de l’homme.

Après le long discours des anges, la sentence implacable du Malin qui mérite sa majuscule: « A quoi bon? » Alors ouais, je vais reprendre une caïpiriña, me nicoti-cafeïniser dans la nuit moite comme une aisselle de danseuse sous-payée. Je vais chercher des réponses en fouillant la glace pilée trempée de cachaça. M’accouder aux balustres du sommeil dans un grand repas de famille, un repas de routine, un repas de famine où l’on te tartine et te croque. Puis me réveiller amnésique, orphelin, détaché de ces origines, recoupé aux mesures d’un territoire quadridimentionnel, avec le tortillon des craintes en tout dernier ressort.

Voyage-t’on pour raviver son imagination, pour retrouver un paradis perdu? (Ce qui suppose qu’on l’a un jour serré entre ses mains.) Voyager c’est voler en faisant siffler sa machette pour rouvrir les anciennes sentes migratoires, chasseur-cueilleur de beautés, d’indulgences. C’est passer du figurant au héros à ses propres yeux. C’est renoncer, se renforcer, durcir sa couenne, réapprendre à marcher, nager dans des enluminures, calligraphier avec le gros marqueur de l’autocar; c’est dessiner sous la dictée de l’esthétique.

Il en aura fallu des km pour étirer ce corps calleux, pour réamorcer la pompe à mystères. S’envoler vers le grenier de la terre pour y trouver ses rêves de gosse, ses tout petits coffrets d’enfance. On voyage pour se souvenir de ce qui n’a jamais été. Voyager c’est écrire sa biographie avec les pieds. L’important n’étant plus tant la découverte mais le mouvement, le changement, jamais assez perpétuels. Ce ne furent jamais des vacances (mot presque insultant à ce niveau) ce n’est même plus un voyage. C’est une suite de coups de pied au cul, de guets-apens organisés, un paseo de l’escargot à 400km/h; c’est la longue frise du monde qui s’anime quand on la fait tourner. (Penser à cette frise de bonshommes qui se passent la tête l’un à l’autre.)

Jeu complexe de palais de miroirs, d’optiques trompeuses, de chambres noires, de lumières rouges et la grosse ampoule du soleil qui jaunit les clichés. La lune en veilleuse au coin des contes à dormir debout. Les douze travaux de Morphée, le jambon serrano de Circé et Sisyphe qui roule son rocher de l’altiplano au mont Fuji, les yeux mi-clos et ses 600 muscles chauffés à blanc. Les pierres n’ont qu’à bien se tenir. Ne pouvant pas faire d’enfants, je fais des tours du monde…

« L’absence d’espoir n’a rien à voir avec le désespoir. » (Albert Camus)

La Habana. Cuba. été 2014

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