088 Vénérer la mer

Trinidad est mignonne, modeste et minuscule. Elle tient toute entière sur une photo et ne vaut pas forcément une messe. Les pavés découpés dans le corail te secouent pareil les vertèbres. Les taudis coloniaux restent des taudis. Comme ailleurs les boutiques d’état aux 3/4 vides, les menus des cantines pleins de promesses jamais tenues. Etals et criée de tout ce qui se peut vendre. Pas de devantures, de panneaux. Pas de graffitis sauf à la gloire des meneurs.

Plages de Babel où s’entremêlent toutes les langues. Toujours plus loin sur le large, des disques de sable d’où l’on essaie d’atteindre le domaine des dieux marins, parce que ceux des cieux, qui n’ont plus que l’espérance intarissable ou le châtiment à la bouche, ne nous font plus tellement rêver. Coraux baroques, chapelles océaniques où des sirènes agenouillées dans l’apesanteur exhibent leur épiderme doré. Mais pas touche, sauf pour les passer à la crème de coco-monoï, comme des douceurs qui ne font pas grossir. Mise en abîme, mise en abysses, voyages à tiroir qu’on farfouille pour mieux remplir le texte à trou de nos raisons de vivre. On se retrouve admiré pour avoir osé tout envoyer bouler. Super-cool parce qu’on a payé un billet pour Tokyo sans avoir la moindre idée d’où il nous mènerait vraiment.

Les mers chaudes s’éventent avec des gorgones dentelées. Je me dilue tel un sucre dans l’absinthe des plafonds océaniques, me cogne à la barrière de corail, la seule qui mérite d’être dressée. Barricade de couleurs pour défendre les droits des sales gosses révoltés contre l’ennui. Ilots où l’on ne ferait rien d’autre que rester, pris dans les filets de l’indolence, sous la pendule à ombres des cocotiers, distillés par les bouffées ardentes. Plages de squelettes coralliens, carillon de crânes extraterrestres, pas tout à fait pelés de leurs carnations roses. Plutôt cool de s’envoyer un cuba libre en regardant Cuba depuis le Cayo Blanco. Je rêve d’être un centaure mi-homme/mi-pirogue.

Les jeunes mariés qui se lovaient comme des hippocampes dans le lagon s’engueulent déjà. Et on me demande si ça me plaît de voyager seul, si je ne rêve pas de famille. Les bonnes questions me laissent sans voix. Destinée sans compas, orienté aux turquoises, saphir grossier dans un sillon chantant qui parfois braille que rien ne change, que tout le monde est taré et qu’on n’en guérira jamais.

Filament à nu, soleil sans emballage, une neige de photons s’empile doucement sur la place. Les armes clinquantes de la lumière fouillent les tranchées de Cienfuegos où l’ombre se croyait en sûreté. Ramassée au ras des corniches elle attend la trêve du soir en mouillant ses lèvres à des jus de mangue ou de malt. Aplatis sous le popotin de la canicule, on voudrait vénérer la mer, jamais suffisamment proche et omniprésente. Même les cubains n’en peuvent plus, c’est dire…

Je n’ai certes pas vu toute la France, mais nulle part je n’ai trouvé de quoi justifier la dite influence architecturale qui a joué sur cette cité. C’est le style du colon en pleine insolation qui se liquéfie dans le rhum, la raison troublée par les mulatas et la chair molle des langoustes. Façades inspirées de ces énormes gâteaux de crème inaltérable et de margarine indigeste si emblématiques du tiers-monde. Moulures meringuées, colonnes en sucre collées sur les ganaches de vert-pistache, les rose guimauve ou les bleus sirupeux.

La baie, dont l’eau rappelle les toilettes de la gare routière de Tanger, est envahie par les fêtards. Les baies, empoisonnées ou non, sont des matrices de carnaval. Lorsque la mer tente une percée dans le croissant chaud des villes, il se produit un genre de surchauffe orgiaque. Court-circuit culturel, étincelle géniale et gerbante à la pointe des caps. Des arcs électriques, justement, dans la queue de l’ouragan qui disperse le défilé. Les premières poignées de gouttes s’évaporent sur l’asphalte, puis l’averse rince franchement les coiffes filasses des palmiers, les abois du tonnerre rassemblent le troupeau titubant sous les toits, la pluie ramollit la mélasse où croyaient danser les ivrognes. Pauvres alcoolos de 15h30 pris dans le grognement de l’orage et celui des sonos.

Du gazon naissent de tout petits lézards vert-pomme, bourgeons tendres d’iguanes. L’innocence tient toute entière sous une feuille de sabine. Pour la pauvreté tout est source de divertissement: une flaque bien profonde, un cargo, une baston d’ivrognes ou la mort d’un oiseau. Tout est occasion de chansons, de racontars, et tout sert surtout à trinquer. Avec le bon grammage d’alcool et un bouquet d’éclairs plantés au large, la fête devient tout à fait folle et je jure qu’il ne reste pas grand monde alentour pour faire la morale.

La bière coule à flots et ce n’est pas juste une image. La « pipa », ainsi nommée parce qu’elle est servie au tuyau d’arrosage à 15cts le litre, est infecte mais efficace. Une trentaine de remorques solidement grillagées où par un petit trou on te remplit tout type de contenant. Si tu n’en as pas on te vend une sorte de chope immense faite dans un tube de pvc de descente d’eau, gouttière convertie en descente de bière…Cuba… Les cuves de quelques 2000L ne durent pas longtemps, mais un camion-citerne fait la tournée sans trêve pour recharger tout ça. Et puis au cas où il y a les millions de cannettes dans leur lavoir plein de glaçons, la pression à peine moins mauvaise des très nombreux stands de poulet grillé et toute la gamme des rhums, de l’añejo à la mal nommée eau-de-vie qui tue plus qu’elle ne saoule, mais pour certains c’est du pareil au même.

Je traîne la sandale entre les sounds systems, les joutes de qui fera le plus s’égosiller les baffles entre samba et reggaeton, par-dessus le rugissement des groupes électrogènes aussi vieux que Thomas Edison, jusqu’à l’heure à laquelle les familles un peu pompettes (à force…) et les minettes (en quête d’un mari qui les sortira de là) sont remplacées par les putes grassouillettes, les bordilles de tout sexe et les poivrots édentés franchement pétés par le tabac brun et l’alcool distillé. Je ne tiens pas à savoir comment se terminent les nuits dans la baie des miracles. On se soulage dans tous les angles mais j’essaie de garder un semblant de dignité en retenant jusqu’à ma piaule les 20cts de binouse que ma vessie me presse d’évacuer. La patronne est charmante, elle m’a dit que je lui paraissais un James Bond Cubain. Gentil, mais pas facile de garder sa contenance quand elle te barre l’accès à la libération en voulant tout savoir de ta soirée… (nota: si je ramène une fille, elle devra avoir une pièce d’identité… Quel pays! Quel monde!)

Je suis mieux en campagne où la vie est rude aussi mais quand même moins écœurante. On se presse autour des cascades et d’un petit poste qui brame comme il peut. On secoue les épaules et les anches sur les salsas que la radio diffuse en boucle. Stridulations des cigales tropicales à l’ombre des caféiers. Cataclop des vaqueros qui mènent des familles (je n’ose écrire « troupeau ») de buffles aux longues oreilles tombantes. Bagnoles en rade à tous les km avec un type engouffré à mi-moteur et les passagers qui suent sous les fougères arborescentes. Les vieilles Plymouth ou Chevrolet amerloques existent certes, décorées comme des sucres d’orge, chromées comme des trompettes de Kérouac, mais la plupart du temps elles sont devenues des manèges pour ceux dont les dollars déforment le short hawaïen.

Les vrais vieux tacots sont des Ladas déglinguées, des Fiat 690 recousues au fil de fer ou des peugeot aux griffes rognées jusqu’à la corne. Le plus dingue ce sont les camions. Berliet faisant marque moderne à côté de ce qui ose encore rouler. Engins taillés à la hache directement dans le bloc soviétique, pareil que les idées. Camions de pompiers genre « Quick et Flück », tracteurs tous identiques au design Stalinien auxquels on attelle à peu près tout: semi-remorques ou cabanes de chantier algeco reconverties au chalumeau en transport en commun. Dans un pays où il y a encore (il vaudrait mieux dire: de nouveau!) du taxi en calèche et où les bœufs traînent des araires en bois, il ne faut pas chercher les boutiques d’antiquité: elles courent littéralement les rues.

Ecce homo, Ecce mundi. L’homme et son monde catapultés de siècles en siècles. Beaucoup trouvent à Cuba un passé émouvant, se rendent infects à force de tout photographier de ce qui n’est que survie au ventre vide. Nous sommes certains à penser que ce n’est pas le passé mais que c’est plutôt la miniature du futur qui nous pend au pif, quand tout le système capitaliste aura implosé. La société affalée sous sa masse critique. Image d’Epinal du déclin, économie de pénurie, effondrement photogénique. Seule consolation, les cubains trouveront le monde post-apocalyptique tout à fait familier. Va savoir si avec sa cousine Bornéo elles ne seront pas les prochaines Atlantides.

« Si tu veux être admiré: meurs ou voyage. » Les proverbes ont déjà tout dit.

Cienfuegos. Cuba. été 2014

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