089 Jardins submergés

Panneau où les lettres Cuba formant un poing cognent la gueule d’un Uncle Sam brandissant le mot « bloqueo ». De mon point de vue la parano américaine est aussi pathétique que cet opiniâtre ratage socialiste, mais shut, on ne sait jamais ce que pense son interlocuteur, il faut toujours les laisser parler en premier de la merveille ou du désastre politique. Face à moi un immeuble, plutôt une tranche d’immeuble qui, en Europe, « menacerait ruine » et qui ici abrite des gens assez normaux. Une dissection au bulldozer. Le duodénum d’un escalier à vis tournicote à demi dans le vide qui forme plus ou moins mon patio. Une corde à nœuds de rallonges électriques aux normes du ghetto descend trois étages jusqu’à la chambre. Les cafards sont tellement balèzes qu’on dirait des animaux de compagnie. Disons que moi aussi je serai un peu moins désarçonné dans le monde qui nous attend au coin des grandes catastrophes économiques.

Je ne suis pas fan de science-fiction, je crois que nous sommes en plein dedans. Je communique avec un max de gens aux yeux décrottés de l’illusion béate du futur radieux, des journalistes prometteurs, des endiablés de la lutte sociale, des étudiants érudits, des filles et des gars qui voient au-delà de facebook ou des séries tv et la tendance est partout la même: la vie en rose ce ne sera pas pour tout le monde… Le capitalisme ne fonctionne pas sans asservir des colonies, des continents, et il y a désormais trop de prétendants au bonheur avec des œillères. Le capital va avoir besoin d’une sacré quantité de pauvres pour payer ses délires, il a déjà bien commencé à en produire le plus possible, et c’est loin d’être terminé. Amoureux du confort, profitez-en, car les réserves s’amenuisent.

Flemme d’attendre l’hypothétique taxi collectif. Auto-stop dans un transport de troupes militaire. Moi qui n’ai pas servi sous l’étendard sanglant de la répu’ me voici tel un « men in black », cliché des services secrets encadré de trouffions dans les lacets de la route de montagne couverte de jungle. Un type se marre en me signalant que je suis assis sur une caisse de munitions ou va savoir de quelles grenades de quelle armée. Ils dodelinent sur leur pétard, un mégot en équilibre sur la lèvre. Tourisme de guérillero jusqu’à Charco Azul Abajo. (La flaque bleue d’en bas) bourg pittoresque de cinq maisons taguées de citations décaties de Fidel ou du Che. Beaucoup furent formés à la guérilla dans ces bosquets de résistance, mais on peut aussi apprendre ici à supporter l’après-guerre, la galère de l’incertitude, la débrouille quand tout a tendance à manquer, le retour à la terre forcé.

Les taxis-cannasson ardemment fouettés dépassent tels des bolides les attelages de bœufs qui avancent au pas du labeur, rivés au joug toujours terrible, tout autentique soit-il. Au début on est tenté de déprécier Cuba, ses sourires si difficiles à extraire, le commerce de tout de partout, les griffes plantées autour du moindre peso. Puis on se dit que, soumis aux mêmes conditions, on ne se démerdera peut-être pas aussi bien. Ce sera dur pour l’Europe de réapprendre à ne pas se plaindre.

Suite du parcours entre meutes de bâtards et mules malingres dans une ambulance de la cruz roja. L’estafette kaki bondit sur les nids de poule. On croirait l’exfiltration d’un clandestin. Dieu merci (« oh mais de rien! ») je n’ai pas besoin des ustensiles qui cliquettent à l’arrière. On dirait davantage une dépanneuse pleine de caisses à outils (genre garage du grand-père) qu’un véhicule médical.

J’ai gagné en folklore mais pas en timing puisqu’au final il m’aura fallu attendre quand même le collectif: Un camion-benne vaguement couvert, soudé d’autant de sièges que le permettent les mètres carrés où se plient nos guibolles. L’averse du soir nous poursuit tandis que le pauvre moulin gémit dans les côtes et cale dans les pentes. De retour en ville on pourrait croire qu’elle est en feu. C’est seulement l’incendie solaire qui te mordille la peau entre les déchirures des bâches.

Après tout ce ne sont que des amas de polypes, des micro-organismes qui compactent le CO2 en de répétitives structures de calcaire. Ce ne sont que des crustacés déchétivores, des cafards de mer, des vertébrés à branchies pleins d’arêtes, des mollusques molassons, des bestioles à cinq branches remplies d’excroissances rebutantes, des boules de piquants, des machins gluants-urticants. Ce n’est que la purée de squelettes des mêmes bidules désintégrés par le ressac, où tapent des photons qui ne savaient pas où aller, à travers deux mètres d’eau salée à 35 grammes par litre. Y’a de partout des restes de vie ligneuse qui tordent leur bois flotté sur le rivage, des monocotylédones palmées qui ne savent faire que de l’ombre et des noix pleines de flotte.

Ils ont donné à tout ça le super nom d’îlot corallien mais de là à en faire un symbole universel de beauté paradisiaque, moi je dis que ça dépend des goûts. Bien des pauvres (quelle horreur, des pauvres!) préfèrent Meulun ou Mantes la jolie. Comme quoi: Dans notre bande de voyageurs on est bien tombés parce qu’on est d’accord pour dire qu’on passerait bien volontiers un long bout de nos vies ici. Cayo Jutías, c’est très surfait: on dirait qu’ils voulaient copier une carte postale du paradis. Kayak sur les beaux jardins submergés, points de vue à tomber le cul dans l’eau tiède. Le soleil qui soliloque dans la scène du ciel suréclairé. Ça ne fait jamais de mal de s’envoyer une dose d’éden, une gélule de corail, un masque de mini méduses inoffensives qui te gélatinent par milliers.

Viñales, village de la vallée où se cachait le Cuba que je cherchais partout. Du coup je reste un peu, beaucoup, passionnément. Les montagnettes solitaires jouent les châteaux-forts percés de grottes. Vues étourdissantes sur la campagne remplie de mini parcelles de manioc, ananas. Les morceaux de rizières, les plants de maïs séché qui ressemblent à des rassemblements de sorciers vaudou. Je vais camouflé de boue, collé de jus de canne, tentant de survivre au bombardement solaire. Les taureaux à bosse, majestueuses divinités hindoues, les touristes et les cochons patinent dans les souilles. Les palmiers grimpent aux molaires des rochers. Un châssis rouillé sert de pont sur un ruisseau de terre fluide. Les fermiers passent sur un traîneau à gadoue, tiré par un cheval ocre et blanc.

Ténèbres insondables des grottes où tu te jettes dans une piscine d’infiltration, en oubliant tout ce que tu as pu apprendre des formes de vie cavernicole, pour abaisser ta fièvre caribéenne et congestionner les venins qui t’ont étés injectés à travers champs. Tout ça porté par les copains d’errance qui n’ont pas de prix (même ici!). Lorie et Daniel qui font monter le pourcentage d’Argentins adorables. James l’Australien méditatif qui étudie la nutrition au Mexique et mange quand même ces pizzas à sept pesos infectes mais succulentes, certainement composées de plus de glutamate de sodium que de farine. Paysages et partages que l’on croyait réservés à d’autres temps, à d’autres gens, à plus chanceux que nous, quand tu te dis que tu fais partie de ceux que tu as enviés toute ta vie.

Nous sommes des millionnaires en points de vue, riches de nos couchers de soleil. J’ai des coffres replets de souvenirs, des boîtes à trésors sensoriels. Je ne compte plus mes actions en lucioles, stock-options de rires polyglottes. J’ai des comptes illicites dans les îles les plus idylliques, des cachotteries et des cache-cœur sous le sable que d’autres pirates ont creusé avant moi. J’ai habillé ma mémoire en croco, en requin, en guêpières, en guitares. Le culot mielleux d’un cigare vissé aux incisives, on cause du Brésil ou Toulouse en se perdant dans l’une des plus belles campagnes du monde. En cas de pluie on se sustente à pas cher sur un coin de trottoir, on cherche le mojito le moins coûteux et on attend que le soleil ressorte pour le voir se border dans son drap de tempête. Nous le suivons de près, crevés, repus, contents, vaincus….complets.

Je suivrais bien de plus près Lidia dans sa Sardaigne natale mais je suis soit trop fou pour la laisser partir, soit pas assez… Peut être la visiterai-je plus tard: tout est tellement possible, et l’Europe a l’air si menue depuis les Amériques. Elle rêve d’un chéri qui n’aurait pas peur de changer de lieu de vie fréquemment… Elle me susurre tout ça de tellement près que je manque presque d’y croire. Mais à Cuba on apprend à se méfier des sensations fortes et des phéromones…

Tempêtes comme seules savent le faire les tropiques. Les éclairs cognent à tout rompre le gong électro-accoustique des cumulus. Grandes eaux de Viñales. Je patauge dans les ruisseaux moussoniques où le choléra rôde, baptisé par mille robinets tièdes. Plus local que jamais avec mon pépin à chaque pluie un peu plus rafistolé. Le couchant qui suit est dramatique à souhait. Les dinosaures de vapeur filent vers d’autres zones à inonder, enveloppés de mousseline rose, de foulards orangés. Parfait pour les adieux.

« Tu as bien fait de partir Arthur Rimbaud, nous sommes quelques-uns à croire, sans preuves, le bonheur possible avec toi. » (René Char)

Viñales. Cuba. été 2014

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