090 Le temps dans le Mixeur

L’écharpe d’un arc-en-ciel se dilue dans la nuit lente et tranquilisée. Les gars boivent la relative fraîcheur après des heures d’acharnement thérapeutico-mécanique, de machette ou de pioche, après des quintaux de terre brouettée d’un trou à l’autre. Du côté illégal de la force cubaine je dors pour le tiers du prix et m’envoie dans le même style des repas gargantuesques pour recharger les batteries après des bornes de balade ou après ma tournée d’inspection du récif corallien. Les fruits ont l’air arrosés au sucre et aux huiles essentielles. Dans la sauce poivrée une langouste fait sa dernière plongée. Rhum de goyaves et panaches bleus de Cohiba. Comment se convainc-t’on de quitter tout ça?

Souvenir sonore que j’eusse aimé enregistrer: un type nous commente dédaigneux/amusé le passage d’une remorque remplie d’un genre d’anabaptistes endimanchés: « Ils croient qu’il n’y a qu’un dieu et qu’il est seulement pour eux. » Dommage qu’il soit si difficile de comprendre absolument tout des nuances dialectales parce que les Cubains sont pleins de conneries, de sous-entendus inintelligibles, dont on pourrait remplir des livres.

Les jours se suivent et ne ressemblent qu’à eux-même dans les bouffées mercurielles et les goûters diluviens. On me demande si je suis écrivain ou journaliste. Même pas. On me dit que je dénote trop pour ne pas déjà être sous surveillance. Ils me prennent pour l’italien et Lidia pour la cubaine. Les Argentins m’envoient négocier « porque vos parece cubano ». J’ai le teint local il est vrai, et les habits limés par un an de parcours de santé. Tout le quartier me connaît sous le surnom du « loco ». C’est si rare de voir un touriste sans son guide. Un mec qui écrit autant, qui reste dans le cambrousse et achète son pain à la boulangerie étatique. Le fou l’aura bien cherché… Je ressemble de plus en plus au type de nulle part. Je suis d’ici comme j’ai essayé (en vain) d’être d’ailleurs. De viñales ou de Neffiès, d’Iquitos ou de Belleville, d’Annecy ou San Francisco.

Demain je serai encore l’heureux résident du cayo jutías, le loueur de kayac me parlera encore de « mon » Buenos Aires, les poissons hallucineront sur le Napolitain qui nage en chemise. D’où que je sois ou paraisse venir, Viñales est un bon coin (il y en a peu) pour lécher ses plaies. Crépuscules savamment dosés, cocktail de Gauguin et Goya incandescents, Cuba avec la C de contradiction, de l’animisme renaissance dessiné à la craie de corail sur une bible soviétique, voyage dans une machine à malaxer le temps. La planète Cuba aurait pu être au programme des visites du Petit Prince. Dessine-moi un méchoui, cuisine-moi un mouton à l’encre bleue.

Le mec qui m’héberge me demande si je parle arabe. (?) Un peu plus tard si après tellement de temps à voyager, le Maroc ne me manque pas trop. OK… voila une semaine qu’il est persuadé d’héberger un Marocain. Marrant. Je suis décidément trop bronzé. Vous reprendrez bien du mélanome? Quand j’y pense il y a sept ans de ça je revenais du maghreb tout farci de semoule et de désirs d’évasion avec sur le dos un amour moribond qui n’osait pas encore dire son nom. Que de dérapages, de bris de verre et de carambolages depuis! Que de rêves exhaussés aussi, de tranches de carambole au bord du verre.

J’ai tilté par pur hasard qu’aujourd’hui c’est le 15 août. La fête à Sault, les lavandes essorées pour faire de petits flacons d’été. Les pinèdes et les vacances qui sentent le roussi. Les paniers à commissions pleins de trousses, pleines de crayons, pleins de couleurs pour dessiner les palais de sable de juillet. 15 août et Paris qui se reremplit de souris dorées au soleil des Antilles. Dernier jour férié des vendangeurs, le grand soupir avant de sauter à pieds joints dans le sauvignon. Le sprint des dernières sardinades et les jardins qui se ratatouillent. Les soupers qui refroidissent très tard dans la nuit offerte aux grillons. La lune jaune-anisette qui se mire dans le gaspacho. La retraite aux flambeaux qui se consument en une seconde d’inattention, pareil que les congés mal payés ou les RTT pleins « d’arrête », les autorisations de sortie, les urticaires de la rentrée. »Algo malo debe tener el trabajo, o los ricos ya lo habrían acaparado. » (Le travail doit avoir quelque-chose de mauvais sinon les riches se le seraient déjà accaparé. Mario Benedetti.)

Le 15 août où on ne pense pas trop à la sainte famille machin après les mois de l’année où on n’a pas été les plus exemplaires. Mais la longue nuit de l’hiver sert à se confesser accroupi face au radiateur. 15 août et les jours qui poussent à l’envers, qui s’allongent de l’autre côté de la plage, chez les barbares de la demi-sphère australe avec qui on n’est pas souvent ravi de partager nos heures d’ensoleillement. Le quinzou en terrasse ou rien, inondé comme le potager. Ferragosto bien ordonné sur les plaques chauffantes des berges, les tupperwares de salades dignes des beaux-arts, le litron de blanc d’un millésime qui est déjà d’un lointain passé, calé entre les galets et les poissons. L’adieu aux armes du soleil, armistice signé dans le sable, cessez-le-feu à la biafine. Les saxons dansent la chenille vers les mornes plaines du nord. 15 août comme un repère pour qui en manquerait, 15 août qui grince dans sa charnière, créé pour se mettre à l’envers, pour enterrer le fer brûlant de la hache de guerre d’un autre été.

Manon mérite une médaille: Ce n’est pas si souvent que je me plais à partager l’espace vital avec des compatriotes. Mais disons qu’elle a tout pour donner d’excellentes raisons de réduire la distance à presque rien. Cela dit en voyage on ne fait que jouer: au masseur, à l’infirmière, au bourreau des cœurs. On en arrive à être inintelligible dans sa langue maternelle, on parle avec les mains, on se caresse en alexandrins, on utilise le murmure pour ne pas parler de mensonges. Une pastille de française sur la langue, un comprimé de Dramamine pour supporter la houle des caraïbes…

Manon, des sources jaillissent partout où tapent tes adorables talons. Les châteaux de mon père me défendent à tout type de frontière. La gloire de ma mère est une armure légère, une dentelle de titanium. Les leçons de lutte magistrale des frangins, le gueuloir des cahiers, des cordes et des cuivres, les demoiselles marginales, les bras des copains, les premiers-soins des copines, les conseils portés par les 13300 dernières nuits, les coups de cœur, les coups de trique, et l’essentiel invisible pour les yeux… à part peut-être tes bas-résille?

« Il faut être honnête pour vivre en hors-la-loi. » (Bob Dylan)

Viñales. Cuba. été 2014

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